L’Alchimie : mort et résurrection d’un mythe, d’une philosophie et d’une pratique, introduction 1/13
Voici le premier volet introductif du nouveau séminaire de Françoise Bonardel consacré à l’alchimie. Une odyssée dans cette « citadelle hermétique » qui sera composée de treize chapitres*. Ce premier exposé, à caractère propédeutique mais aussi, déjà, très initiatique, identifie le risque principal suivant : comment aborder aujourd’hui l’alchimie traditionnelle, sans en dénaturer la signification véritable, ou encore tenir à son sujet des propos déraisonnables, voire invérifiables ?
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Depuis les récents succès en librairie que furent L'Alchimiste (Paulo Coelho, Ed Anne Carrière, 1994) ou encore Un Alchimiste raconte (Patrick Burensteinas, Ed Massot, 2017) : ce regain d’intérêt du grand public pour l’alchimie témoigne-t-il d’une résurrection de cet Art Royal (cf. « le phénix qui renait de ses cendres » ) ou au contraire d’un phénomène passager et superficiel (« du plaqué or ») ?


L’alchimie, à mi-chemin entre la science et la religion
Le XVIIème siècle fut marqué par le développement des sciences de l’espace : mathématiques, géométrie, astronomie. Dès lors, la compréhension que l’homme se faisait de sa place dans l’univers, mais aussi ses liens avec la nature, s’en sont trouvés altérés, dénaturés. Appauvris. L’alchimie s’est vue alors en partie dénigrée, reléguée aux chimères de l’ancien temps. Le moyen-âge, ici, en l’occurrence.


Positivisme et matérialisme ne sont pas parvenus à sonner le glas de l’alchimie.
A l’aune de la psychologie moderne, qui a tendance à ramener à sa propre échelle tout ce qui l'a précédé, ici nos mythes anciens ainsi que l’alchimie, il demeure une grande part de mystère dans le règne du vivant, et celui du corps humain.
Françoise Bonardel en veut pour preuve le terme de « résilience » que l’on retrouve aujourd’hui dans de très nombreuses publications. Si ce terme apparait comme beaucoup plus actuel que celui de « résurrection », certes chargé de connotations religieuses, il signifie pourtant le même processus de rétablissement à soi, de renaissance et d’effacement des « accidents » et autres scories, « ennemis » bien connus des alchimistes…
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Exposé tiré du séminaire « L’Alchimie : mort et résurrection d’un mythe, d’une philosophie et d’une pratique », Vézelay décembre 2022.
Liste des films :
Volet 1 : L’Alchimie : mort et résurrection d’un mythe, d’une philosophie et d’une pratique, introduction
Volet 2 : Le phénix symbole de l’Œuvre au rouge
Volet 3 : Les alchimistes sont fils d’Hermès
Volet 4 : Les trois mondes et trois noms d’Hermès
Volet 5 : Le cosmos, une réalité vivante pour les alchimistes
Volet 6 : Hermétisme antique et alchimie occidentale : quelle filiation ?
Volet 7 : De ton poison tu as extrait un baume : symbolique de l’Ouroboros
Volet 8 : Le Rosaire des Philosophes
Volet 9 : L’Œuvre du Soleil
Volet 10 : Psychologie et alchimie : l’individuation jungienne est-elle une transmutation ?
Volet 11 : Quête du Soi et quête de la Pierre Philosophale
Volet 12 : Art et alchimie, un lien entre macrocosme et microcosme
Volet 13 : L’alchimie, un art de cultiver la vie
Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation.
© Image Player : Jake Baddeley, The Ravens Gift, 2020, https://www.jakebaddeley.com
Extrait de la vidéo
Alors ce que nous avons vécu, donc les uns et les autres, pendant et après la crise sanitaire dont nous sortons, effectivement tout juste, ressemble bien à une mort. Bon, je mettrais mort entre guillemets, parce qu'il faut quand même être raisonnable sur l'emploi des termes. Mort suivi d'une résurrection ou au moins d'une renaissance. Alors, est-ce que nous sommes pour autant, après être passé par cette phase de mort et de résurrection, est-ce que nous sommes pour autant devenus des phénomènes ?
L'histoire, en effet, de cet oiseau fabuleux qui renaît de ses cendres est le foyer ardent de la quête alchimique. C'est le phénix qui représente le mieux la quête alchimique. Cette quête alchimique, donc, qui nous réunit aujourd'hui. Or, si je pose la question, c'est que selon certains psychologues, la quête alchimique n'est pas une quête alchimique.
C'est une quête alchimique qui nous réunit aujourd'hui. C'est une quête alchimique qui nous réunit aujourd'hui. Or, si je pose la question, c'est que selon certains psychologues, ce vieux mythe parlerait moins de résurrection. C'est une image qu'on juge volontiers aujourd'hui trop connotée religieusement et on se méfie beaucoup de tout ce qui est connoté religieusement.
Ce vieux mythe parlerait moins de résurrection que de résilience. Au sens, ce mot qui est très à la mode aujourd'hui, au sens où ce mot nomme la capacité à rebondir, à se reconstruire après une expérience traumatisante. Donc, c'est une question. Le fait de renaître de ses cendres à la manière du phénix ne serait-il donc qu'une métaphore poétique utilisée par les alchimistes, mais qui ne désignerait en fait qu'un phénomène psychologique, somme toute ordinaire, même s'il comporte sa part de mystère.
Au fond, est-ce que les alchimistes n'ont jamais fait que nous parler de résilience ? Je force un peu le trait parce que je crois que c'est une hypothèse qui est aujourd'hui dans l'air du temps, n'est-ce pas, qui consiste à ramener les vieux mythes à une composante, à un dénominateur psychologique. Mais est-ce qu'il n'y a que ça dans la quête alchimique ? Et est-ce qu'on ne peut pas dire aussi bien à l'inverse ?
Est-ce qu'on ne pourrait pas tout aussi bien dire que c'est l'esprit de l'ancienne alchimie qui inspire en réalité ce rebond, ce ressurgissement de la vie dont ce qui semblait mort et qu'aucun scientifique ne peut totalement expliquer et encore moins diriger ou reproduire à volonté ? Au fond, est-ce que ce n'est pas au contraire une résurgence de l'alchimie, de l'esprit de l'alchimie que nous ne voulons plus reconnaître aujourd'hui et nous préférons parler en des termes platements psychologiques de ce que nous nommons maintenant résilience ?
Alors, les préoccupations des anciens alchimistes semblent effectivement ne plus être les nôtres. Même si l'alchimie ou l'image qu'on s'en fait continue à fasciner les esprits et à stimuler les imaginations, mais sans susciter les mêmes espoirs que dans le passé. Qui donc en effet, en dehors de quelques adeptes, alors ce qu'on nomme adepte dans le langage codé des alchimistes, c'est celui qui a réalisé l'œuvre, qui a réalisé la pierre philosophale.
Alors que le mot adepte au sens ordinaire a un sens beaucoup plus banal. Vous êtes adepte de ceci, c'est-à-dire vous êtes intéressé par, etc. Non, c'est celui qui a réalisé la pierre philosophale. Alors qui en effet, en dehors de quelques adeptes travaillant au fourneau dans l'anonymat en général, croit encore vraiment à la transmutation des métaux en or et au pouvoir régénérateur de l'élixir d'immortalité.
L'alchimie figure d'ailleurs essentiellement depuis le XIXe siècle parmi les curiosités. En général on met ça dans les cabinets de curiosité maintenant. Les curiosités auxquelles on ne s'intéresse, enfin en général parce qu'il y a bien sûr des exceptions, auxquelles on ne s'intéresse qu'en raison du caractère fantastique de son langage et de son iconographie. Je vais vous en donner tout de suite quelques exemples.
Où, afin de mesurer les progrès accomplis au fil des siècles par l'esprit humain, et ça revient toujours à se dire, les pauvres comme ils étaient encore stupides, en gros, ou arriérés, ou ils n'avaient encore rien compris, et nous modernes comme nous sommes forts et compétents, etc. Je pericature à peine, parce qu'en fait, et au XIXe siècle ça a été l'apogée de ce type de raisonnement, on appréciait l'alchimie que pour montrer à quel point nous avions progressé, nous nous étions sortis de la superstition, de l'erreur, etc.
Et ça permettait de s'accorder à soi-même un brevet d'intelligence, de perspicacité, etc. C'est très caractéristique. Alors, en effet, l'alchimie fascine, ça c'est incontestable, et j'ai juste sélectionné quelques images qui témoignent de ce caractère fantastique, et j'y reviendrai dans la dernière partie concernant l'art. Bon, incontestablement, si on ne s'arrête qu'à la forme du dessin, de l'image, c'est de l'art fantastique, c'est absolument magnifique, mais bon, ce que ça veut dire, ça c'est une autre affaire.
Voilà, ça c'est une image très connue de l'aurora consurgens. Il y a une iconographie absolument somptueuse. Et on peut très bien se contenter de l'apprécier pour sa beauté, son caractère étrange, etc. Mais il est évident que c'est aussi un frein à la compréhension de ce que signifie véritablement l'iconographie alchimique et de ce que signifient globalement les textes aussi, etc.
Donc, je dirais que ni la fascination légitime d'ailleurs, la fascination des esprits curieux, ni le rapport critique des savants ne permettent de véritablement comprendre ce qui s'est joué dans la pratique alchimique, dont la quasi-disparition laisse peut-être même un vide culturel et spirituel dont nous ne mesurons pas la portée. Est-ce que nous ne sous-estimons pas, voire ignorons totalement, l'existence de ce vide ?
C'est-à-dire, nous disons, au fond, bon, avec l'alchimie, on s'est débarrassé d'une superstition,