Prendre soin de soi : enjeux et critiques d'une nouvelle religion du bien-être
Héritée des Grecs, puis remise à l′ordre du jour par des philosophes comme Pierre Hadot (1922-2010) et Michel Foucault (1926-1984), l′idée que tout être humain ait à prendre soin de lui-même trouve un écho dans les préoccupations contemporaines relatives au bien-être et à la santé. Mais que signifie " prendre soin de soi " ?
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Est-ce retrouver le calme, se sentir en sécurité, redécouvrir son corps, développer sa créativité ou renouer avec le sacré ?
L′attention bienveillante que l′on se porte ne cache-t-elle pas une forme d′égoïsme, voire de narcissisme ? Françoise Bonardel, interviewée ici par François Lehn à l’occasion de la parution de son nouvel essai éponyme (Editions Almora), elle porte un regard critique sur cette nouvelle religion du bien-être et donne une assise philosophique et psychologique à ce besoin de "soin".
L′auteur interroge également la dimension spirituelle du souci de soi (avec un petit "s" ) : pour les mystiques, le soin que chaque individu se doit à lui-même engage un processus de transformation et de maturation lui permettant de s′ouvrir à la splendeur du grand Soi, cette fois avec un grand "S"….
Extrait de la vidéo
Françoise Bonnardel, bonjour, François Lehenne, bonjour, bienvenue sur Salamandre TV, nous vous accueillons avec les équipes de Salamandre TV et de Bagliss TV. On ne vous présente plus mais on va quand même vous présenter rapidement encore une fois. Vous êtes philosophe et essayiste, vous êtes professeure émérite de philosophie des religions à l'université Paris-Sorbonne et vous donnez des cours à l'institut d'études bouddhiques.
C'est cela même. Vous avez écrit une douzaine de livres dont certains qui ont un grand renom parce que très très pointu sur l'hermétisme et l'alchimie notamment. Aujourd'hui nous vous recevons parce que vous avez, vous venez de sortir un livre aux éditions Almora qui s'appelle « Prendre soin de soi ». Je montre la couverture ici.
Voilà, très facilement trouvable dans toutes les bonnes librairies. C'est un texte très très détaillé, très recherché sur cette idée de souci de soi depuis la Grèce antique jusqu'à nos jours maintenant. Même si ce n'est pas une étude chronologique, vous êtes passé d'un philosophe à un autre pour essayer de travailler cette notion, la problématiser et nous la faire apparaître pour notre époque, dans notre temps.
Et donc justement ma première question serait, pourquoi est-ce que la notion de « prendre soin de soi » est une notion qui serait comme un mot d'ordre de notre époque ? En quoi est-ce qu'il n'était pas avant ? En quoi est-ce que les Grecs ne se posaient pas la même question à la Renaissance ou à l'époque classique ? Alors, avant de répondre à votre question, ce que je ferai bien évidemment, je crois qu'il serait utile d'indiquer le sous-titre du livre « Enjeux et critiques d'une nouvelle religion du bien-être ».
Pourquoi ? Parce que, si vous voulez, la question du « prendre soin de soi », j'ai essayé de la traiter à un double niveau, c'est-à-dire à la fois par rapport à la préoccupation actuelle de bien-être et de soin, ce que je nommerai volontiers l'obsession thérapeutique contemporaine. On veut soigner à tout prix, on veut être bien, on veut être en forme, on veut être bien dans sa peau, etc. Donc, c'est ce qu'on peut désigner de façon un petit peu générale comme cette nouvelle religion du bien-être.
Alors, je ne dis pas qu'elle n'a pas de fondement, je ne dis pas qu'elle n'a pas de raison d'être et qu'à la limite elle ne peut pas faire du bien aussi, mais ce que j'ai voulu surtout c'est confronter notre obsession actuelle du bien-être avec ce qu'une longue tradition philosophique, spirituelle, venue des Grecs en particulier, relayée par les Romains, par le christianisme qui, contrairement à ce qu'on pense, sauf dans ses déviances, n'a jamais enseigné autre chose que prendre soin de ce qu'il y a en soi de plus précieux, c'est-à-dire son âme.
Donc, confronter notre obsession actuelle du bien-être à cette longue tradition du souci de soi antique et qui trouve des prolongements jusque dans la psychologie juillienne des profondeurs, par exemple. Donc, si vous voulez, c'est un livre, je me suis permis de rappeler l'existence de ce sous-titre parce que si on ne lit que le titre, on peut se dire « bon, qu'est-ce que c'est ? » C'est encore un livre de plus sur le bien-être, sur la manière de s'y prendre pour être bien, etc.
Alors qu'en fait, pourquoi pas ? C'est aussi une réflexion sur la notion du bien-être et de santé, mais c'est fondamentalement une mise en perspective de notre questionnement actuel sur le bien-être par rapport à cette longue tradition de pensée. D'accord. Et dans cette notion si contemporaine que ça, qu'un grec antique n'aurait pas pu se poser cette question-là, ou elle n'était pas problématisée de cette façon-là ?
Il ne se laisserait pas poser comme nous. Il ne se laisserait pas poser du tout comme nous, parce que si vous voulez, la religion du bien-être qui se développe autour de nous, et à laquelle nous souscrivons tous, plus ou moins, parce que qui n'a pas concédé à cette religion du bien-être en essayant d'utiliser telle technique, telle pratique méditative, etc. Donc c'est vraiment un contexte ambiant. Mais si vous voulez, nous nous la posons, cette question, mais à court terme, c'est-à-dire au fond, ce dont nous avons besoin, ce sont des soulagements immédiats, c'est de retrouver un équilibre par rapport à des nuisances, parce qu'effectivement, ce qui change fondamentalement depuis les Grecs, c'est cette question.
C'est-à-dire que nous sommes environnés de nuisances, nous sommes complètement dévorés par les préoccupations, par le stress, etc. Je dis nous, je globalise évidemment, et nous essayons de contre-carrer les effets négatifs de ces nuisances. Ces nuisances qui étaient forcément infiniment moindres, ou en tout cas d'une nature complètement différente chez les anciens. Et puis la question se posait d'emblée, en tout cas chez les philosophes, je ne sais pas ce qu'il en était, parmi les gens plus simples, parmi les citoyens d'Athènes à l'époque de Socrate.
Mais en tout cas dans le contexte philosophique, c'est une question qui était d'emblée posée comme souci de l'âme. Oui, tout à fait. Je rappelle rapidement aux auditeurs qu'ils peuvent poser des questions qui leur viendront au fur et à mesure de notre entretien. Et effectivement, dans votre livre, vous faites apparaître toute la résonance qu'avait cette notion qui existait déjà dans la Grèce antique, de souci de soi, bien évidemment compris très différemment, en contrepoint total avec la façon dont nous le comprenons maintenant.
Et est-ce qu'on ne pourrait pas se dire que, finalement, en schématisant, le maître mot de la philosophie grecque, c'est « comment bien vivre, comment être heureux », quand même ? Donc ils se posaient aussi ces questions. Et est-ce que notre époque n'a pas concédé, finalement, un espèce de mieux-être, parce qu'on va mal, comme vous vouliez le rappeler, on n'arrête pas de se dire qu'on va mal ? Donc est-ce qu'on n'a pas cédé à une idée qui est quand même brillante « comment être heureux », comment elle n'est pas si mal que ça, finalement ?
On a perdu quelque chose ? La question du souci de soi, puisque c'est le grand thème qui a été réhabilité par Pierre Hadot, par Michel Foucault, dont il faut rappeler les travaux, parce qu'autant Hadot que Foucault ont cherché, si vous voulez, à revaloriser cette idée du souci de soi et l'idée des exercices spirituels qui allaient avec la réalisation de ce souci de soi. A l'époque antique, si vous voulez, la question se posait différemment, parce qu'effectivement, non seulement ce souci de soi, c'était ce souci de son âme, dans une perspective philosophique, ce souci de ses réactions, de ses émotions.
Autrement dit, c'était l'idée qu'on ne peut pas être un homme, une femme, sans un travail sur soi. C'est l'importance, comme disait Socrate, de s'examiner soi-même. Et il y a d'autre part que cette question du souci de soi était étroitement liée à une interrogation grecque qui aujourd'hui nous échappe un peu, même beaucoup. Qu'est-ce que c'est qu'une vie bonne ?
Qu'est-ce que c'est

