Le XVIIème et l'accomplissement des prophéties

Au regard de la littérature prophétique moderne et des enjeux religieux, deux siècles jouissent d'un grand prestige: le XVIe avec les centuries de Nostradamus et le XVIIIe avec la Révolution Française. Pris entre ces deux siècles, le XVIIe semble, lui, davantage un siècle de transition et de préparation. Mais si l'on étudie les rapports troubles qu’eurent le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme, nous constatons que ce siècle fut riche d'événements, de prémisses dont les conséquences se manifestèrent dans l'Europe entière.

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Par la révocation de l'Edit de Nantes le 18 octobre 1685, Louis XIV signifie qu'il n’y a plus de religions autorisées en France en dehors de la religion catholique. La persécution de la minorité protestante commence. Des milliers de personnes, les pasteurs en particulier, sont ainsi condamnées à la clandestinité ou à l'exil. Face à une telle répression, une recherche de nouveaux repères va faire émerger un étrange phénomène : le prophétisme. Des laïcs, d'abord prédicants puis prophètes, prennent la relève des pasteurs exilés. Ils considèrent que la "ruine de Babylone" (la fin de l'Eglise catholique) est proche, prophétie nourrie des réflexions du théologien calviniste Pierre Jurieu qui avait prédit que le calvinisme serait rétabli en France dès 1689. Il se trompera. 
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Phénomène analogue dans la péninsule ibérique. L'Inquisition espagnole contraint les juifs à se convertir au christianisme sous peine de mort ou d'exil. Beaucoup d'entre eux choisiront de rester juifs mais clandestinement. Ils seront connus sous le nom de marranes. Certains s'exileront, notamment en Hollande. L'une des grandes figures du judaïsme d'Amsterdam issue de cette diaspora fut Ménasseh Ben Israël. Talmudiste, kabbaliste, imprimeur, éditeur, il s'attacha à "rejudaïser" les juifs clandestins venus de la péninsule ibérique. Il demandera à Cromwell le droit pour les juifs de retourner en Angleterre convaincu que ceux-ci devaient réintégrer les pays dont ils avaient été chassés. Il échouera lui aussi.  
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Dans cette table ronde animée par Jacques Halbronn , les historiens Hubert Bost , spécialiste du monde protestant au XVIIe et XVIIIe siècles et Daniel Lindenberg , professeur, écrivain spécialiste du marranisme vont aborder les rapports entre  politique, religions et prophéties… et nous spécifier les rôles respectifs tenus par les juifs et les protestants dans ce siècle de nouveau prophétisme.
Une table ronde de 50 minutes filmées au Forum 104.

Extrait de la vidéo

Donc notre table ronde est consacrée au long du XVIIe siècle, un siècle qui pour le grand public n'est pas forcément associé avec le prophétisme, moins que le XVIe siècle autour de Nostradamus, moins que le XVIIIe siècle avec le grand événement de la révolution française et en fait il s'agit de réhabiliter un peu, au regard en tout cas de la littérature prophétique et des enjeux religieux, de réhabiliter le XVIIe siècle qui est un petit peu le moteur de ce qui va se produire par la suite au niveau de ce que j'ai appelé les rapports entre prophétisme et crise religieuse.

J'ai avec moi deux intervenants de marque, donc à ma droite Hubert Bost, comment peut-on vous présenter M. Bost ? Je suis directeur d'études à l'école pratique des hautes études à Paris, mes travaux portent pour l'essentiel sur le protestantisme, à l'époque considéré dans cette table ronde, du XVIe au XVIIIe siècle en particulier et notamment sur les intellectuels, les philosophes, les rapports entre le protestantisme et la culture autour de l'événement central qui est la révocation de l'édit de Nantes.

Donc on va étudier effectivement le passage, on va commencer avec l'édit de Nantes justement et on va continuer jusqu'à sa révocation et puis entre les deux on va s'intéresser à cet épicentre qui est la révolution anglaise avec l'exécution du roi Charles Ier Stuart de Cromwell et avec un autre pôle qui est le pôle judaïque et donc là je pense que nous ferons appel à Daniel Lindenberg, alors quel est votre profil professionnel ?

Alors je suis professeur de sciences politiques à l'université de Paris VIII, du moins je l'étais. Pour ce qui est de mon centre d'intérêt dans la recherche et qui concerne le débat d'aujourd'hui, je me suis intéressé au destin intellectuel des marranes. Je pense que c'est le marranisme et donc je crois qu'on le définira peut-être au cours du débat. Les marranes sont les juifs, pour aller très vite, les juifs clandestins d'Espagne et du Portugal à partir des expulsions, à partir du moment où au fond la pratique du judaïsme a été interdite dans la péninsule ibérique, c'est-à-dire en 1492-1497.

200 ans avant l'expulsion des protestants. Oui, voilà. C'est une forme effectivement de révocation puisque jusque-là il y avait tolérance mais il y a des gens qui ont continué, comme on disait à l'époque, à judaïser ou du moins ont été soupçonnés de le faire parce que ce n'était pas toujours le cas et sous une forme savante, on a pour l'air des mots savants, on parle de crypto-judaïsme. Il y a un crypto-judaïsme dans ces pays qui est donc poursuivi, traqué avec la dernière énergie et donc ces gens on les appelle les marranes et pour échapper à leur destin qui était souvent de finir sur le bûcher parce qu'il y avait l'inquisition donc les pourchassés, ils ont pendant des siècles donc au XVIe, au XVIIe même encore au XVIIIe fuient ces pays pour s'établir et là aussi il y a eu un parallélisme avec le protestantisme des pays de refuge qui sont principalement en Europe les Provinces Unies, la Libre Hollande, c'est pour ça qu'on verra qu'il y a une interface avec ce qui se passe naturellement dans le calvinisme et d'autre part ils vont aussi en Allemagne, en France, par exemple je parlerai d'un personnage qui s'appelle Ménacé Bénisraël qui est passé par la Rochelle avant de...

Le siège de la Rochelle Voilà, je me suis intéressé non pas à l'histoire du marranisme en tant que telle qui a été faite bien des fois mais au destin intellectuel qui manifeste par un certain nombre de figures emblématiques dont les unes sont très connues comme Spinoza, Spinoza qui appartient donc à un patrimoine culturel universel mais qui est un enfant de marran et également à Ménacé Bénisraël qui est moins connu en dehors des spécialistes mais qui a joué un rôle énorme politique, intellectuel, religieux au XVIIe siècle et puis au faux messie Sabet Haïspi qui là aussi c'est une histoire qui avant les travaux de Gershom Scholem était assez peu connue mais il faut savoir, je le redirai, que peut-être la majorité des juifs de l'époque à un moment ont adhéré à ce messie et donc je pense que c'est absolument capital non seulement pour l'histoire du judaïsme parce qu'il ne faut pas faire de l'histoire du judaïsme un isola par rapport à l'enfermer dans un ghetto par rapport à l'histoire générale mais c'est un phénomène central dont on trouve même des échos dans Molière par exemple.

Là effectivement nous avons la question effectivement de le rapport entre le politique et le religieux comment ça se passe ? C'est le politique qui supporte le religieux ou le prophétique qui surfe sur le politique ? Pour répondre de mon point de vue comment la question se pose, j'aurais envie de repartir de la période justement de la révocation de l'élite nante et de ce qu'elle produit en termes de textes, en termes de réactions idéologiques.

Il y a là un auteur en particulier qui mérite d'être mentionné, c'est le théologien Pierre Jurieux qui s'exile à Rotterdam où il écrit et publie d'abord un accomplissement des prophéties en 1686 et ensuite... Donc juste après la révocation ? Juste après la révocation dont je dois dire en passant que nous avons dit tout à l'heure que les protestants étaient partis de France, ils n'en ont pas été chassés, ils étaient en fait interdits de quitter le royaume mais c'est en transgressant cette loi qu'ils sont partis dans les pays dits du refuge, la Suisse, l'Angleterre, les Provinces Unies, l'Allemagne etc.

Oui c'est différent en effet. C'est différent. Mais le résultat est un peu le même et c'est différent. Pour vous revenir, remarquez, on ne peut pas dire non plus que les juifs ont expulsé puisqu'ils pouvaient se convertir et rester.

Oui, le marxisme c'est un... c'est-à-dire que même après qu'il soit resté, on ne croyait pas à leur conversion en quelque sorte. Alors maintenant, essayons de configurer en quelque sorte ce rapport entre le politique et le théologique pour montrer comment chez un homme comme Jurieux il se pose. Premièrement, il est le petit-fils d'un autre pasteur qui avait déjà commis, si j'ose dire, un ouvrage intitulé L'accomplissement des prophéties, Pierre Dumoulin, qui était au fond un exégète du livre de l'Apocalypse.

En 1686, Jurieux essaye de réinterpréter l'Apocalypse et en particulier à partir de son chapitre XI, de donner une sorte de datation sur le moment où le règne de l'antéchrist a commencé, autour du IVe, Ve siècle, et donc sur le moment où il va finir, 1260 ans après, je vous passe les détails des calculs, probablement, pense-t-il, vers 1710. Et le processus qui devrait pour lui aboutir à cette date de 1710 est en quelque sorte engagé par l'avènement au trône de Jacques II, une sorte de début de règne d'antéchrist, la même année la révocation de l'édict de Nantes par Louis XIV et donc la persécution des protestants, et trois ans plus tard, la Glorieuse Révolution qui va mettre sur le

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