De Dante à Dürer, images de bien véritables
Pâques de l’an de grâce 1300 : c’est la date symbolique attribuée par Dante au voyage initiatique raconté dans sa Divine Comédie. Pâques de l’an de grâce 1500 : le peintre Dürer réalise un autoportrait qui le montre tel qu’en lui-même il se trouve… et soulève la controverse de par sa ressemblance avec l’image du Christ. Une œuvre littéraire et une œuvre picturale qui… font date ! Mais quel lien mystérieux les unit ?
La main de l’autoportrait de Dürer, pointée sur son cœur, nous indique la direction où doit se tourner le regard, faisant écho à la célèbre citation du Petit Prince de Saint-Exupéry : "l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur".
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Daniela Boccassini entre ici dans le détail de ce que représentent "les yeux" et "le cœur" pour le Pèlerin en quête "d’images de bien véritables" : les yeux sont ceux de la représentation par les images, le cœur, lui, par la rectification de cet imaginaire, voit la "vision nouvelle" qui mène à la "vie nouvelle"


Le parcours alchimique qui mène de l’un à l’autre, court-circuitant le Logos, est décrit dans le voyage du héros, et plus particulièrement dans ses rêves. Des rêves dans une fiction : c’est là ce qui va combler le désir du mystique de « cerner la réalité dans sa dimension vraie » !
Il lui faudra pour cela s’interroger sur la Connaissance, sa nature, sa modalité et son but. Opérer un retournement du regard de l’extérieur vers l’intérieur, établir des correspondances "permettant aux différents niveaux du réel de se convertir les uns dans les autres" (Mircea Eliade). Reconnaître que tout n’est qu’images de la conscience, et cependant distinguer celles qui sont fausses de celles qui sont authentiques. Rencontrer des archétypes, souffrir l’angoisse du Moi confronté à une série de morts initiatiques, résoudre la dualité, vivre enfin l’Epreuve du Feu. Alors il sera "la vision, le vu, et le voyant".
Êtes-vous prêts à suivre Daniela Boccassini dans ce périple de 45 mn, où les appels de Béatrice, le grand amour de Dante, se mêlent aux enseignements de Virgile et au chant des sirènes ? Eléments de réponse dans cette communication enregistrée à l’Ecole Normale Supérieure dans le cadre de la 8 ème journée Henry Corbin
Extrait de la vidéo
Aujourd'hui, ma communication pour la journée de la mystique sera image de bien véritable vision mystique et transmutation alchimique de dente à dureur. Les termes mysticisme et mystère participent de la même racine linguistique grecque, mu, et par là d'une même aspiration archétypale, le désir de cerner la réalité dans sa dimension vraie qui en tant que telle reste cachée et silencieuse, fermée au sens externe, mémue cota, et parfois ineffable.
Il s'agit là d'une expérience directe de la réalité qui se produit à l'unisson dans le corps et l'esprit sans engager la pensée discursive et ses projections fantasmatiques. C'est bien ce court circuitage de la logique argumentative qui amènera Titus Burckhardt à affirmer que l'essence du mysticisme est lue de toute interprétation purement rationnelle et, ajoutait-il, il en est de même de l'alchimie.
Une telle participation visionnaire à la réalité suppose un revirement des dynamiques psychiques, une conversion du regard de l'extérieur vers l'intérieur, du versant visible et articulé des choses et de soi-même vers celui caché et synthétique. Tout aussi mystérieuse que la cadrature du cercle, quasiment indécible, l'ascesis du moi acheminé sur la longuissima via qui conduit au recouvrement de l'homme autour tous, se reflète en effet à travers tout le continent eurasiatique dans les procédés du grand œuvre grâce auquel l'esprit apprend à se faire tour à tour, creuser, vas bene clausum, miroir, fleur d'or ou bien de lotus, un lieu non lieu amoureusement apprêté pour accueillir le mystère de cette double conjonction de l'esprit corporalisé et de la corporealité spiritualisée qui seule permet à la conscience de franchir les limites d'une perception conventionnelle de la réalité.
L'entrée dans cet au-delà de la perception ordinaire permet à son tour la réalisation de cette vista nova ou vision nouvelle, comme le dit Dante, qui est porteuse de vita nova ou vie nouvelle, illumination. À proprement parler, il s'agit là d'une déifaction ou orifaction de l'existence. Les enseignements initiatiques visant à soutenir l'adepte dans son parcours pour réaliser la libération en vie peuvent être très différents, mais ce qui les réunit est la conscience du fait que l'être se réalise au moyen de la connaissance et qu'il ne peut se réaliser que de cette manière.
Bien entendu, tout dépend de ce que l'on entend par connaissance, mais à l'époque où l'Europe était envahie par les traductions de textes arabes et grecs par voie islamique, la réflexion philosophique et la spéculation théologique se portèrent également sur la question de la nature, des modalités et du but de la connaissance, et par conséquent sur les caractéristiques et le potentiel de l'intellection humaine.
Grâce à la redécouverte des textes anciens transmis par de nouveaux interprètes, se ranimait un débat qui avait été très vif dans l'antiquité classique, ayant trait à la composante pneumatique du monde animé. Par conséquent, l'idéal de cette forme de connaissance-sagesse, qui avait jadis été appelée gnose, connaissait une réviviscence. Entrons donc dans les replis de l'âme en quête de son double pneumatique et écoutons la voix de ceux qui, parmi les hommes du Moyen-Âge, en dépit de toutes les difficultés, réussirent à laisser un témoignage de leur quête.
Et là encore une fois, vous voyez comment les poètes et les peintres dont je vais vous parler sont vraiment très proches de l'esprit que nous a été montré être celui de Attar. « Intra igitur ad te et vide, exhorte bonaventure, saint bonaventure, en traçant le parcours censé conduire l'esprit à l'union mystique avec Dieu. Entre donc en toi-même et vois avec quelle ferveur ton âme s'aime elle-même. Mais pourrait-elle s'aimer sans se connaître et se connaître sans se souvenir de soi ?
Car l'intelligence ne saisit que ce qui est présent à la mémoire. » Posée en termes de réminiscence, la question de la nature et du potentiel de l'intellection humaine au moment de la transition vers l'union mystique risquait pourtant de prendre des tons tout aussi augustiniens que dangereusement gnosticoplanotoniciens. Il existait d'autres manières, non moins hétérodoxes, il est vrai, de moduler l'accès de l'esprit à un niveau de conscience plus vaste que l'ordinaire.
Ces manières autres étaient celles de la gnose hermétique et alchimique, qui partage avec la mystique chrétienne, juive et islamique, ainsi qu'avec les voies tantriques indo-tibétaines, quelque chose de foncièrement différent du concept d'épistrophé, conçu comme réminiscent ce retour de l'âme à sa condition primordiale. Ce quelque chose est en rapport avec la disponibilité foncière de l'intelligence individuelle, en sanscrit manas, esprit spéculatif, qui s'actualise selon la façon dont chaque individu se rapporte au principe de la conscience pure, universelle ou conscience de tréfonds.
Manas, explique Lama Govinda, « est ce qui nous bouge soit vers le monde des sens ou qui nous libère de lui. C'est le métal de base des alchimistes, qui, grâce à la puissance magique, Siddhi, est transformé en or. La vraie Siddhi consiste en la conversion intérieure, en la tournure vers le siège le plus profond de la conscience, Ashraya Paravritti. C'est le seul miracle que le Bouddha a reconnu ainsi, et à part cela, toutes les autres Siddhis sont meurtres.
» C'est bien ceci l'intelligence, l'agnose rédentrice, qui conduit à l'humanisation du divin ainsi qu'à la divinisation de l'humain. Non pas retour comme réminiscence donc, mais plutôt retournement ou renversement, Paravritti, réalisation, achèvement de l'œuvre de la nature dans le domaine de la manifestation au moyen d'une accélération de son mode opérationnel réalisé de façon sapientielle. Les techniques alchimiques mises en œuvre à l'autre extrémité du continent eurasiatique se fondent sur une même reconnaissance des correspondances entre les métaux et les composés, le composé psychophysique humain, ce dont Jung, par exemple, était parfaitement conscient.
Comme le dit Mircea Eliade, « toutes ces techniques présupposent une série de projections, d'intériorisations et d'homologations permettant aux différents niveaux du réel de se convertir les uns dans les autres. » Dans le milieu islamique, l'œuvre alchimique méditée ou la méditation œuvrant de façon alchimique sont également appelées « miroirs des sages » car, comme l'affirme le Shaïkh Ahmad cité par Henri Corbin, « dans ce miroir, les sages contemplent toutes les choses de ce monde, qu'il s'agisse d'une réalité concrète ou d'une réalité mentale.
» Et vous voyez qu'entre les deux, il n'y a vraiment pas de distinction et c'est ce qu'on verra plus tard, puisqu'elles