Spiritisme, transes et expériences-limites autour de 1900 : le « corps-machine » des médiums

Croire en la survie de notre âme, cette part intime de notre être, à la fois inaccessible et quasiment indéfinissable, constitue depuis des dizaines de milliers d’années une source d’interrogations, de croyances et d’inspiration pour tous les humains, quelles que soient leurs civilisations, leurs ethnies ou leurs époques. L’archéologie, l’anthropologie et l’épigraphie étudient justement ces domaines ainsi que leurs évolutions.

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Mais la fin du XIXe siècle marque une rupture civilisationnelle fondamentale, dont on peine aujourd’hui encore à mesurer les effets. Avec le développement de la science (rayons X, radioactivité, premières plaques photographiques, télégramme, phonogramme), la notion même d’espace, de temps et de distance se trouve bouleversée.

Philippe Baudouin, concérence spiritisme, BAGLIS TV

Un nouveau paradigme civilisationnel voit le jour : l’invisible devient potentiellement visible, les « esprits », malgré la précarité de leur matérialité, peuvent dorénavant s’immortaliser sur une plaque photographique.

En sus d’une sécularisation de l’Occident, l’occulte se désocculte.

À partir d'un corpus d'images rares, et pour certaines d’entre elles inédites, Philippe Baudouin nous donne à voir la mise en scène et les différents protocoles photographiques mis sur pied au tournant du XXe siècle par les représentants du spiritisme et de la communauté scientifique.

À cette époque, de nombreuses séances avec des médiums étaient organisées. De nombreux artistes et scientifiques se sont passionnés pour ces questions : Victor Hugo, Jean Jaurès, Sigmund Freud, Charles Richet et Henri Bergson, tous deux prix Nobel.

Immortalisés par l'appareil technique, ces moments singuliers d'états modifiés de conscience et de surgissement des esprits sont alors considérés comme de possibles vecteurs de communication avec l'au-delà. Situé aux marges de la connaissance scientifique, ce type d'expérience tend simultanément à redéfinir le statut du corps.

En fonction des fins visées par les expérimentateurs — qu'il s'agisse d'amplifier ou, au contraire, de contrôler les phénomènes escomptés — le corps médiumnique, tantôt ligoté, tantôt libéré, devient littéralement un « corps-machine », comme le fait remarquer l'historienne Mireille Berton.

Voir L'invisible Colloque International, BAGLIS TVEctoplasme spirite, BAGLIS TV

Le corps du médium devient sismographe

Décuplée par d'innombrables prothèses, l'hypersensibilité qui caractérise le médium lui permet — le temps de la séance — de capter et de mesurer, tel un « corps-sismographe », les signaux et autres messages reçus. Sous certaines conditions, le corps médiumnique peut même, à son tour, donner forme à d'autres corps, à l'instar des apports et déports, d’ectoplasmes et autres sécrétions que favorise l'état de transe.

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Exposé issu du colloque : Raconter et montrer l'Invisible à la croisée de la littérature, des arts de la scène et du cinéma (1850-1930), août 2024. Direction scientifique : Julie Anselmini, Yann Calvet et José Moure. Réalisé avec le soutien de :

• UFR "Humanités et Sciences Sociales" (HSS)  | Université de Caen Normandie 
• Laboratoire "Lettres, Arts du Spectacle, Langues Romanes" (LASLAR - UR 4256)  | Université de Caen Normandie 
• Institut "Arts Créations Théories Esthétique" (ACTE - UR 7539) | Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 
Caen la mer Normandie

Extrait de la vidéo

Nous entamons la dernière journée. Pour ceux qui ne me connaissent pas, puisque je suis arrivé hier, je suis Stéphane Hirschi. J'ai la mission tout à fait sympathique d'animer cette matinée. Je vais d'abord vous présenter le premier intervenant, Philippe Baudouin, spécialiste de l'histoire des techniques et de l'archéologie des médias, maître de conférences associées à l'université Paris-Saclay, membre du centre de recherche en design à l'ENS Paris-Saclay, avec, entre autres, un ouvrage, Walter Benjamin au micro, qui a remporté le prix Walter Benjamin 2022.

Il est lui-même auteur d'autres ouvrages, plusieurs, et articles consacrés à l'histoire de l'occultisme, et en particulier, parmi ses publications, « Surnaturel. Une histoire visuelle des femmes médiums », publié chez Pyramid en 2021. Philippe va inaugurer cette matinée consacrée à « Médias et voix », « voie » avec un « e », « voix » avec un « x » de l'invisible, en nous parlant, étonnamment, de « Voir l'invisible, le corps-machine des médiums, spiritisme, France et expérience-limique autour de 1900 ».

A toi la parole. Merci beaucoup Stéphan, merci à toutes et à tous pour votre présence. Avant de vous dire quelques mots du corps-machine et de ce qu'on entend par là des médiums et des femmes médiums, je voulais absolument remercier chaleureusement, ce matin, Julie Anselmini, Yann Calvet et José Moure, de m'avoir invité, justement, à intervenir aujourd'hui sur un sujet qui m'occupe depuis déjà plusieurs années, et qui plus est, dans un lieu hanté comme celui-ci, partant d'esprit, un lieu comme je les apprécie particulièrement.

Alors, justement, faire apparaître l'invisible, ça va être un petit peu l'objet de cette petite causerie, là, ce matin. L'idée de figer le moment d'un phénomène extraordinaire, de saisir la transe d'un visage ou d'un corps, voilà un petit peu la gageur des expériences conduites au tournant du XXe siècle par les adeptes du spiritisme, et aussi, on le verra, par un certain nombre de représentants de la communauté scientifique, des expériences au cours desquelles, d'ailleurs, de nombreuses photographies sont obtenues, et je m'appuierai sur cette sélection, une sélection iconographique.

Solitaires en pied ou au sein d'un groupe, vous allez voir les femmes représentées sur ces images, elles sont toujours les protagonistes, les actrices essentielles de ce qui se joue dans un moment immortalisé par le photographe, précisément. Ces femmes médiums disent voir l'invisible, elles affirment pouvoir accéder à des ailleurs inconnus, elles disent posséder des pouvoirs surnaturels, elles communiquent avec les morts, elles les écoutent, elles les font parler et font même apparaître, parfois, lorsqu'on a un petit peu de chance, d'étranges fantômes matérialisés.

Ces médiatrices entre vivants et morts ne sont pas nouvelles, elles apparaissent dans le monde occidental à la fin du XVIIIe siècle. Les premières, on le sait, notamment à partir des travaux de Nicole Edelman, naissent en 1784. Elles sont alors nommées les somnambules magnétiques par le Marquis de Puységur, émule du médecin autrichien Franz Anton Messmer. Mais avec la naissance et le développement du modern spiritualism aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons, puis du spiritisme en Europe à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la question de la médiumnité se trouve renouvelée.

La pratique des tables tournantes, puis parlantes, mais aussi de l'écriture automatique, de la photographie spirite et plus tard de celle de l'ectoplasmie, contribuent à repenser, dans le cadre de séances dites expérimentales, les modes d'apparition de l'invisible. On va le voir, peu à peu, les médiums, dont la plupart, je le disais, sont des femmes, se voient progressivement appareillés de toutes sortes de prothèses, techniques, technologiques, pour les besoins de l'expérience.

Aux simples tables et supports d'inscription graphique, se trouvent bientôt associées toutes sortes d'outils, d'instruments, qui finissent littéralement par transformer le corps de ces femmes en un véritable corps-machine, pour reprendre la formule de l'historienne Mireille Berton, qui a énormément travaillé sur ces questions. Voilà un petit peu ce qui nous attend, ce qui vous attend, dans cette causerie, sur l'idée pour ces femmes-médiums, à la toute fin du XIXe, début XXe, de faire surgir l'invisible au sein, notamment, de l'espace domestique, mais dans des espaces clos, privés, mais également publics, on le verra ensemble.

Mais revenons un petit peu en arrière, avec un premier point, sur ces fameuses maîtresses de cérémonie. Revenons en arrière au moment où, justement, avant que l'on nomme cette pratique le spiritisme, cette pratique qui avait au départ le nom de Modern Spiritualism, donc de spiritualisme moderne, donc une pratique, un courant, une pensée, mise au jour par les Sœurs Fox, une nuit du 31 mars 1848, pour être précis, ce mouvement connaît, à cette époque, un nombre d'adeptes grandissant sur le continent américain, mais aussi en Europe depuis 1853.

Donc, je le disais avant de prendre le nom de spiritisme, la communication avec les morts prend place avant tout par la fameuse pratique des tables tournantes. Si celle-ci donne lieu à de nombreuses variantes, son principe reste, à quelques détails près, sensiblement le même. Après s'être installés autour d'une table, en ayant pris soin d'alterner hommes et femmes, les participants sont invités à toucher du bout des doigts la main de leur voisin, de manière à ce que le fluide magnétique, comme on l'appelle, circule plus facilement dans ce qu'on appelle la chaîne, cette chaîne qui est formée notamment sur cette image.

C'est un protocole qui est parfois accompagné de chant ou de musique. On retrouve cette question importante de l'acoustique, de la musique. Et ce protocole, ce dispositif, exige des participants une certaine patience, nécessitant souvent une dizaine de minutes d'attente, voire plusieurs heures pour que les phénomènes escomptés puissent enfin se produire. Les premiers organisateurs des séances vont alors remarquer que certaines personnes dans cette chaîne, qu'on va bientôt désigner sous le nom de médium, semblent détenir plus de fluide que les autres, et seraient à ce titre amenés à occuper une place de premier ordre dans la direction des opérations.

Ces personnes supposées douées vont être qualifiées de médium par un certain Alan Kardec, le fondateur du spiritisme, l'inventeur du mot spiritisme en 1857, qu'on présente généralement comme le codificateur, le théoricien de cette doctrine, lyonnais d'origine, français bien évidemment, pédagogue de formation, qui souhaite de cette façon insister sur un nouvel état, qu'il pense avoir décelé chez certains sujets majoritairement féminins.

Et voici ce qu'il écrit. La médium est une personne accessible à l'influence des esprits, plus ou moins douée de la faculté de recevoir ou de transmettre leur communication.

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