Poésie et monde imaginal
Dans de nombreuses traditions anciennes (celtes, nordiques ou encore dans le Yoga) l’homme est souvent représenté sous la forme d’un arbre : avec ses racines plantées en terre et sa tête dans le ciel…
Dans notre monde moderne, passionnant et polysémique : quelle place occupe l’imagination et celle-ci incarne-t-elle cette fonction de médiateur entre Ciel et Terre? Si l’Occident, sous l’influence des "lumières", du positivisme puis du matérialisme a tenté de la circonscrire dans un mode fermé ("la folle du logis, la maitresse d’erreurs")
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Il se trouve que depuis plus de deux siècles de nombreuses poches de résistances lui font face :
chez les poètes, les gnostiques ou les alchimistes qui tendent, tous, et selon leur voie, à réhabiliter ce rôle d’intercesseur que l’Homme, avec un grand "H", celui du Héros ou de l’échelle de Jacob, se doit d’incarner.
Si Michel Cazenave se réfère à la Rosa des Philosophes alchimistes "Imaginatio vera non fantastica" (l’imagination vraie et non l’imagination fantasmagorique), Jean-Luc Maxence, lui, nous rappelle que l’imagination c’est avant tout l’inspiration.


Une inspiration reliée au souffle et donc au re-spire et l’ex-spire, un phénomène de circulation, que Paul Sanda relie à une mise en condition, qui peut prendre la forme d’un rituel initiatique en tant que descente au fond de soi, germination et ouverture.
Chantal de Delacotte nous rappelle que, sans le savoir nécessairement, le poète, dans cette incessante circonvolution entre le monde sensible et le monde indicible, va chercher des images archétypiques. Et cet "élan vital" leur fait rejoindre la métaphysique expérimentale chère à Henry Corbin.
En effet, dans son ouvrage, Corps spirituel et Terre céleste, Henry Corbin soulignait l’importance du mystique ou du poète et cette « situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle s’est dégradée en "fantaisie" [dans le monde moderne ndlr] ne secrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages. ….


Si l’apport le plus remarquable chez Henry Corbin est d’avoir "revivifié" pour l’Occident ce mundus imaginalis (monde imaginal) "qui n’est ni le monde empirique des sens ni le monde abstrait de l’intellect" ... quelle est donc la prégnance des poètes, des alchimistes ou des gnostiques dans le monde actuel ?
Eléments de réponses par nos quatre intervenants de cette table ronde filmée au Forum 104 (Paris).
Extrait de la vidéo
Nous voudrions explorer les rapports de la poésie avec l'imagination, encore faudra-t-il s'entendre sur ce mot, l'imagination, parce que nous ne l'entendons pas tel qu'il a été défini, je dirais, par la tradition culturelle de l'Occident, et pour réfléchir ensemble à ce problème, nous avons avec nous Chantal Delacôte, qui est de formation avec les géographes, qui a enseigné, si je me rappelle bien, la géographie à l'université, et qui est surtout, aujourd'hui, présidente de l'association autour de Marie-Louise Van Fraans, de la même manière que nous avons Paul Sandart, éditeur, directeur de la Maison des Surréalistes, et qui travaille aux éditions Raphaël de Surtis, et Jean-Luc Maxenss, poète lui-même, ainsi d'ailleurs que Paul Sandart, et directeur de la maison d'édition Le Nouvel Attendant et des Cahiers du Sens.
Alors, la première question, ce serait déjà de s'entendre sur le mot imagination, parce que chez nous, on sait que l'imagination, toute la tradition philosophique, en gros, a défini l'imagination comme maîtresse d'erreur, la folle de logis, on le sait bien, pour renvoyer à un mot qui est bien connu, alors, évidemment, lorsqu'il s'agit de poésie, nous entendons l'imagination dans un sens complètement différent.
Oui, on peut même dire qu'en poésie, l'imagination, c'est presque l'inspiration, au fond, ce qu'on appelle dans le langage courant, l'inspiration du poète, ça pourrait être une définition de l'imagination, dans ce sens-là, il me semble. C'est plutôt la capacité de faire parler, on retombe un petit peu dans quelque chose d'un peu surréaliste, la capacité de faire parler l'inconnu de nous qui n'est situé ni dans le rêve, ni dans la réalité, c'est un peu ça l'imagination du poète, le poète cherche pas à être dans le concret ou à être dans ce qu'on appelle l'irréel, je sais pas comment dire, il est tout le temps en train de faire un travail, j'ai envie d'employer un terme newguien, je le fais exprès, d'imagination active, on pourrait dire quelque chose comme ça, ou alors il ne dit rien, ou il se contente d'être un photographe, je ne sais pas quoi.
Justement, lorsque vous parlez d'imagination active, je ne peux pas m'empêcher de penser à la formule de ce fameux traité d'alchimie qui était le rosaire des philosophes, dans lequel on parle d'imagination vera non fantastica, bon je traduis tout de suite, l'imagination vraie, non pas une imagination fantastique ou fantasmatique, ce qui veut dire que présentement il y a une imagination qui n'est pas le simple rappel de nos souvenirs, un rappel plus ou moins évanescent, mais que l'imagination est un pouvoir de création en tant que tel.
Créatif, oui, tout est dans le mot créatif. C'est justement, à mon sens en tout cas, dans la patrie des poètes qu'est le monde imaginal, que se situe cette imagination vera, le monde imaginal tel qu'Henri Corbin a pu définir, le monde des visions des prophètes, des mystiques, le génie créateur aussi des scientifiques innovants, même Newton s'est promené dans le monde imaginal et le poète est dans sa patrie, dans ce monde imaginal, intermédiaire entre un monde réel, entre guillemets, de la matière physique, du multiple, de l'immanent, du sensible, et puis ce monde indicible, cet autre plan de réalité du monde un, du monde transcendant, du monde indicible qui porte cependant tout le sens, tout le signifiant, tout ce qui est l'intelligible et le poète il est sur l'échelle qui monte et qui descend, le monde réel il va raisonner, il va travailler mais il est aussi dans ce monde de réception, à la fois médiateur et récepteur, à la fois médiateur et récepteur, c'est l'échelle de Jacob.
Justement, j'ajoute mon sens, lorsque vous parliez tout à l'heure de l'inspiration, je sais, formule convenue. Oui, c'est pour ça que je l'ai éliminée. En même temps, j'aime dire inspiration, savoir avec le souffle. Donc l'inspiration va voir avec l'expiration.
Oui, tout à fait. Et là où je me demande, est-ce que d'une certaine manière, le souffle, la réalité ultime, on va s'assurer de ce mot pour l'instant, le souffle qu'expire la réalité ultime, est-ce que ce n'est pas ce qu'inspire le poète d'une certaine manière? C'est difficile de répondre. Disons que le poète se balade tout le temps entre l'inspire et le respire, il est vers la terre et puis vers, je ne sais pas comment dire, j'allais dire le ciel, mais oui, dans un certain sens, il est entre les deux.
Il s'enracine vers la terre et puis il respire vers le haut. Il est entre le respire et l'inspire, tout à fait. D'une certaine manière, si je vous comprends bien, Thomas, on ne serait pas très loin du monde chinois ou d'anciens mondes mythologiques dans lesquels l'homme, ou vers le yoga par exemple, l'homme est toujours comparé à un arbre, c'est-à-dire qu'il a ses racines dans la terre et il a la terre au ciel, et il est le pont entre les deux.
Tout à fait, et quelques fois même, c'est un arbre à l'envers, c'est classique ce que je dis là, mais c'est important, c'est un arbre renversé, voilà, où les racines sont dans le ciel et puis les branches dans la terre, ce qui est paradoxal en apparence. Oui, mais qui renvoie peut-être à la plus pure réalité, Paul Sambat. Oui, j'étais en train de réfléchir en vous entendant sur ces termes d'expiration et d'inspiration.
Je vais parler plutôt là en tant que poète, donc quand je travaille, je ne sais pas si on peut dire travailler, c'est une mise en condition en fait déjà par rapport à quelque chose qui chemine en moi depuis un certain temps, c'est-à-dire quelque chose qui chemine à l'intérieur. Au départ, il est totalement inconscient, je ne sais pas que ça va devenir un recueil de poésie ou disons déjà une flamme, une phrase poétique, un poème, après le recueil c'est encore autre chose, c'est un aboutissement, mais je ne sais pas.
Et puis d'un coup, il y a une mise en condition, je ne parle pas encore d'inspiration à ce moment-là. Un matin, je me lève très tôt et j'essaye d'ouvrir la porte, il y a quelque chose qui serait de l'ordre de… donc ce qui va arriver en premier, c'est plutôt une expiration en termes de… c'est-à-dire quelque chose qui est en gestation intérieure depuis un certain temps, qui est là, qui va commencer à prendre une forme.
Alors tout d'un coup, il y a une ouverture, là je vois un très grand rapport d'ailleurs avec des aspects métaphysiques voire rituels, donc pour reprendre des termes, je ne sais pas orientaux dans ma culture spino-agnostique ou disons occidentale, mais l'idée que il y a une ritualisation, une espèce de circulation et une ouverture. Il y a une expiration de quelque chose, donc je pose des choses sur le papier, donc cette poésie d'un coup émerge et là, il y a un espèce de renvoi finalement de ce qui se passe avec cette porte ouverte et béante en soi.
Là, à ce moment-là, peut-être il y a quelque chose de l'ordre de l'inspiration cette fois, c'est-à-dire aspirer un grand air ou quelque chose qui serait en verticalité, qui viendrait d'en haut, qui viendrait d'une énergie, je ne veux pas dire cosmique, je ne veux pas parler avec un terme comme ça, mais qui viendrait quelque part et qui cette fois serait en dialogue avec cette phrase qui est sortie.
Et ensuite, peut-être là, on va puiser à l'intérieur quelque chose qui va se construire et là, accès à un monde du plus profond, parce qu'en fait, le but, c'est d'aller,