Péladan : essai sur une maladie du lyrisme
Poètes, ésotériciens et occultistes vivent souvent en opposition avec leur époque. Si leurs dénonciations – et sensibilités particulières – sont bien souvent pertinentes, et annoncent, parfois, les avant-gardes ; en revanche, leurs extravagances, associées dans certains cas à une fragilité de la pensée philosophique, et politique, nuisent à une claire lecture de leur œuvre. "Le personnage prend ainsi, bien souvent, le pas sur le contenu…". Joséphin Péladan, 1858-1918, se serait-il compromis dans cette impasse ?
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Telle est l'interrogation de Christophe Beaufils qui tente de nous brosser ici le portrait esthétique, et psychologique, de cette figure artistique, haute-en-couleurs, de la fin du XIXème siècle.


Son oeuvre, vaine pour le monde, devint pour lui un sublime bûcher (Mérodack) ...
Le romantisme, le lyrisme et la mystique sont ennemis jurés des naturalisme, matérialisme et positivisme. Que traduit cette opposition, sur un plan esthétique et philosophique ? Quelle place les sentiments, la subjectivité de l'artiste, se doivent d'occuper dans son oeuvre ?
Christophe Beaufils questionne ainsi les origines de ce besoin viscéral d'exaltation, d’idéalisme, et s'interroge sur la nature de la folie qui en découle. Est-elle souhaitée, organisée, auto-générée ? Est-ce cela, finalement, le génie créateur ?
En se perdant, tel Don Quichotte, ou un Parsfial sans gloire, Joséphin Péladan semble avoir trouvé dans cette noirceur plus de substances... Pour s'y est exposé sans porte de sortie, telle une immolation publique, il a confirmé son adage de 1888 selon lequel '"l'homme devient le lieu, le texte, la matière de l'oeuvre...".
Souhaitez-vous découvrir cet éclairage inédit sur l'oeuvre de Péladan ?
Eléments de réponses, passionnants, de Christophe Beaufils dans cet exposé enregistré à la Bibliothèque Nationale de l’Arsenal (Paris) lors de la journée d’étude consacrée à Joséphin Péladan à l’occasion du centenaire de sa disparition.
Remerciements à Daniel Guéguen pour son organisation.
Extrait de la vidéo
Pour ma part, j'aurais tendance à moins le voir comme un théoricien de l'art et à accorder moins d'importance, finalement, au salon de la Rose-Croix qu'il a lui-même un petit peu désavoué à la fin de sa vie, comme je vous l'expliquerai. Et je ne m'intéresse pas non plus particulièrement à Péladin dans la direction de l'occultisme, mais d'une manière plus littéraire, je suis extrêmement sensible à sa voix, à son style, et c'est ce dont je vais vous parler en essayant d'analyser les différentes composantes de cette voix pour essayer de percevoir, finalement, qui il y avait derrière.
Quand on aborde sa lecture, le premier élément qui frappe, l'aspect le plus évident du ton de Péladin, c'est ce qu'il peut y avoir de péremptoire. De trop péremptoire pour être vrai, peut-être, parce qu'on y perçoit en même temps les signes d'un malaise par rapport à ce qu'il affirme de manière aussi péremptoire. Ça se remarque très tôt. Vous prenez le premier chapitre de son premier roman, Le Vice-Suprême, Péladin est jeune, il est venu à Paris pour combattre le naturalisme en peinture, le positivisme en philosophie, et ce roman commence très bizarrement par un hommage à Émile Zola.
Zola n'est pas cité directement, mais la phrase qu'au début de ce roman, l'héroïne se répète dans son sommeil, après s'être endormie en lisant une page où, dit Péladin, « toutes les sèves en délire éclatent en un cri du rut », cette phrase appartient bien non seulement à Zola, mais à la faute de l'abbé Mouret, et non seulement à la faute de l'abbé Mouret, mais au moment exact de la faute. Celui où Serge Mouret profane sa vocation en possédant Albine, qui en mourra de désespoir à la fin du livre lorsque le même abbé reviendra aux exigences de son ministère, démonstration d'un moralisme un peu facile, mais nettement anticlérical.
C'est-à-dire qu'avant même d'avoir commencé à parler, Péladin introduit dans son premier roman la personne et un peu de la prose de cet Émile Zola qui était sa bête noire, de cet ennemi absolu qu'il a fini par surnommer « la bête » en 1890, lorsqu'il lui a consacré ce qu'il appelait un « mandement d'excommunication ». Et c'est pas du tout un fait isolé. L'un des traits récurrents de la personnalité de Péladin, comme on va le voir, c'est une sympathie instinctive pour l'ennemi, une fascination de sa pensée pour tout ce qui lui est le plus contraire.
Et c'est ça, la première note que je voudrais qu'on entende dans sa voix, la première discordance, et qu'on va retrouver également dans l'ambiguïté du titre qu'il donne à sa grande série de romans « La Décadence latine ». Ambiguïté parce que Péladin se pose en dénonciateur de la décadence latine. Il essaie de la juger. Il entend la condamner, la moquer, peut-être un jour la racheter.
Mais il est bien évident qu'il s'en accepte. Et qu'il s'en accepte, ça dure très très peu. Au bout de 2-3 romans, on voit qu'il y a quelque chose qui bouge. On perçoit la délectation qu'il éprouve à évoquer les vices modernes, les suprêmes et autres.
Et quand on lui reproche de participer à cette pornographie qu'il dénonce, il répond, ses paroles hardies, ses fermes expressions qui violent la niaiserie émasculée ou la tartufferie bien séante, l'art les condamnerait-il, le catholicisme les veut. Le catholicisme est donc nécessairement pornographique. Et par ailleurs, l'ensemble des personnages qu'il décrit dans la décadence latine vont tous être très rapidement atteints, contaminés par cette décadence qui va mener à une espèce d'échec généralisé.
Chacun de ces personnages incarne une facette de l'auteur. Sous différents noms que Péladan a pris dans le panthéon caldéen, il y a le Péladan mage, le Péladan romancier, le Péladan artiste, le Péladan adolescent. Mais les figures principales, évidemment, ce sont celles de Mérodac et de Nergal, le mage et le romancier. Le mage est un personnage qui a le rôle, dans cette série romanesque, d'enregistrer les variations du positionnement occultiste ou religieux de Péladan.
Et l'autre, les vicissitudes sentimentales et les grands moments d'exaltation érotiques. Mais très vite, ils se savent condamnés l'un et l'autre. Ils savent qu'ils appartiennent à cette décadence, qu'ils seront nécessairement vaincus par elle. Ça commence avec cette belle page où Péladan-Nergal s'imagine – je cite – « sur un cheval blanc au cœur de mille prêtres, dans le nuage des encens, soleil humain réfractant et révulsant le soleil planétaire » et où il s'avance contre l'Occident, armé seulement de l'hostie, pour se voir aussitôt frappé à mort par les bandits occidentaux.
On sait donc, dès le quatrième volume de la série, que rien n'aura servi à rien. Son œuvre, dit-il, vaine pour le monde, était pour lui un sublime bûcher. Et lorsque les années suivantes Mérodac voudra créer, avec la Rose-Croix, une entreprise de salvation de la foi par la beauté, il sera vaincu cette fois par l'ennemi de l'intérieur, l'intempérance érotique dont sont atteints la plupart des personnages de Péladan.
Dans La Vertu suprême, au dernier moment de la réédification de Montségur, les membres de l'Ordre découvrent qu'on va leur demander de prêter un vœu de chasteté. Ils comprennent qu'ils ne pourront jamais le tenir. Ils refusent. C'est la disparition de la Rose-Croix.
Après 1900, c'est-à-dire après le grand échec de cette Rose-Croix imaginaire simultanément à celui de la Rose-Croix réelle, les volumes qui suivent sont l'œuvre d'un casuiste du couple, du divorce et même d'une sexualité consolatrice. Ce n'est plus du tout le Péladan triomphant du commencement. Et Mérodac, pour finir, dans ce dernier roman qui est posthume, ne se définit plus comme une torche qui a flambé, que la vie a renversé et qu'il a fallu finalement éteindre parce que sinon on se brûlait la main et il a fallu pour lui accepter de ne plus être finalement qu'un modeste archéologue des religions.
Donc par l'influence de cette décadence, on est quand même passé d'un point extrême à un autre qui est beaucoup plus bas. Est-ce que l'intempérance de Péladan était sexuelle ? Ça le regarde, mais ce n'est pas ça qui l'a perdue véritablement. Son intempérance était de nature beaucoup plus mentale ou verbale puisque les embrasements de la pensée s'alimentent, se magnifient par ceux de la parole.
Ils conduisent ensemble à une ivresse qui devient non seulement une habitude mais un besoin, ce que Péladan appelle un spasme. Et c'est ça le second élément qu'il faut entendre dans cette voix, cette tendance à l'exaltation. Il est d'emblée exubérant, même s'il se tempère au début en jouant d'un humour un peu léger, quelquefois mordant, qu'on sent imiter de Barbès de Rivilly. Quelquefois, c'est seulement délicieux comme dans « Il y a mon démon » dit Madame de Chamarrand, de Nésophie Durand.
Tantôt, c'est plus inquiétant comme dans « Moi, s'écria Mérodac, pour mettre complus au verbe du mal, j'arriverai peut-être à le faire. Un amène formidable éclata. » Ça, c'est dans « Le vice suprême ». Et puis, de 1884 à 1888, tout ça s'échauffe et se développe.
On voit Péladan, littérairement, casser tout ce qu'il avait encore de raideur de débutant. La phrase s'élargit, il prend l'habitude d'introduire des alexandrins dans sa prose toutes les fois qu'il veut en marquer le rythme.