La place de l’image dans l’art islamique
Un dicton populaire nous dit que "l’on juge l’arbre à ses fruits". Justement, l’art religieux ne représenterait-il pas ce fruit, ce joyau de ce que l’homme peut produire de plus beau dès lors qu’il tourne son regard vers le très haut et y puise son inspiration ? A une époque où la foi, la religion, en Occident notamment, semble devenir de plus en plus désuètes, il nous a semblé pertinent de nous intéresser aux fondamentaux philologiques de l’art le moins connu : l’art islamique.
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Que nous dit le Coran et les hadiths sur les représentions de Dieu et de son messager ?
Patrick Ringgenberg est un chercheur suisse formé à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE, Paris) puis doctorant à Genève sur la pensée traditionnaliste (Burckhardt, Schuon, Guénon, Coomaraswamy). A travers les arts, il s’est passionné pour l’Iran et notamment l’islam chiite.


"Christianisme et paganisme ont l’exclusivité de l’image" !
La mer méditerranée a de tout temps été une zone tampon, une eau médiane. Entre sa rive nord (Europe du Sud) et sa rive sud (Maghreb, Moyen-Orient), on constate qu’au nord, l’idée de "transcendance divine" se trouve largement exprimée en mode figuratif (sculpture, peinture, calligraphie, épigraphie) en revanche au sud de celle-ci, pour l’islam et le judaïsme, les représentations de Dieu ou de son prophète sont interdites.
Si toutes ces religions abrahamiques rejettent unanimement l’idolâtrie, sur quels fondements théologiques et philosophiques, l’Islam interdit-il toute représentation de Dieu ?
Où se situe la frontière, d’ailleurs, entre "représentation" et "idolâtrie" ?
Un échange riche d’enseignements entre Patrick Ringgenberg et Sébastien Morgan.
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous, bienvenue sur Backlist TV. Alors aujourd'hui, nous nous recevons pour un entretien Patrick Rickenberg. Patrick Rickenberg, bonsoir. Bonsoir.
Alors Patrick Rickenberg, vous avez fait vos études à l'école pratique des hautes études à Paris et puis vous avez fait un doctorat à l'université de Genève. Tout à fait. Votre sujet d'études, votre sujet de prédilection, le sujet de votre doctorat, c'était la pensée traditionnaliste dans le sens des grands penseurs comme Fritjof Schuon, comme René Guénon et comme d'autres penseurs de ce courant traditionnaliste.
Vous vous êtes ensuite spécialisé dans tout ce qui touche et tout ce qui concerne l'islam, plus particulièrement l'islam iranien, donc l'islam chiite, mais aussi des courants de pensée comme la culture plus particulièrement turque ou plus particulièrement l'islam indien. Vous vivez d'ailleurs, je me suis laissé dire, la moitié du temps en Iran où vous travaillez sur des sujets culturels et religieux et aussi sur des visites de ce pays.
Alors Patrick Rickenberg, d'abord, pourquoi l'islam et pourquoi l'islam dans cette optique traditionnaliste ? Alors, disons, pour dire deux mots, peut-être pour préciser sur mon parcours, effectivement mes travaux universitaires ont été consacrés au mouvement traditionnel, spérénialiste, donc au sens de Guénon et de Schuon, et au fond, après, je me suis beaucoup intéressé à l'islam, mais à travers les arts, au sens très large du terme, non seulement les arts plastiques, mais aussi la littérature, la musique, et ce qui m'a toujours intéressé, c'est au fond la question de la signification, le symbolisme des arts islamiques, parce que c'est un sujet extrêmement important, qui est très débattu, et là, les traditionnalistes, pas Guénon directement, mais un de ses héritiers, Titus Bourquart, et puis aussi Frédoch Wörn, mais dans une moindre mesure, mais surtout Titus Bourquart, s'est beaucoup intéressé justement à la question des arts islamiques, de sa symbolique.
Et à travers, évidemment, les arts islamiques, on touche l'islam, on touche toutes les problématiques de l'islam, aussi bien sociologiques, anthropologiques, mystiques, philosophiques, et n'ayant pas une formation de base d'orientalistes, ni arabisans, ni iranologues, donc une vision un peu transversale, qui essaie de croiser des perspectives pour éclairer, au fond, la problématique des arts islamiques à travers différents angles, pas seulement historiques, pas seulement sociologiques, pas seulement philosophiques, mais essaie de cerner au mieux, je dirais, le problème des arts islamiques.
Donc l'intérêt, au fond, de ces arts-là, c'est qu'ils sont assez difficilement analysables, en raison de leur nature, de leur complexité, et puis parce qu'ils échappent aussi à un certain nombre de cadres conceptuels qu'on avait posés pour l'analyse des arts occidentaux, qui fonctionnent relativement bien pour les arts occidentaux, en tout cas jusqu'à un certain point, mais qui sortent assez vite à des limites pour les arts islamiques.
Donc il y a tout un enjeu, je dirais, propre à ces arts dits islamiques, que j'ai trouvé particulièrement intéressant. Tout à fait. Alors on va revenir, justement, sur la problématique de l'étude de la symbolique des arts islamiques. Y a-t-il d'abord une symbolique des arts islamiques ?
Je crois que c'est la première question qu'on va se poser dans quelques instants. Mais sans vouloir brûler les étapes, si on revient un peu aux origines des choses, finalement, si on doit tracer, dans les grandes lignes, l'histoire de l'art religieux des religions, on passe d'un monde, finalement, paganisant, d'un monde païen qui utilise beaucoup l'image, la statuaire, la représentation figurée des dieux, etc., à un monde, finalement, qui voit l'émergence du monothéisme avec le judaïsme, qui là, clairement, condamne l'image.
On a tous en tête ce passage de l'exode, c'est une fois à point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Donc là, il y a une condamnation claire, finalement, de la représentation du vivant. Ensuite arrive le christianisme qui, lui, par, justement, l'intégration de la notion d'incarnation, justement, va dépasser cet interdit, puisque l'incarnation, quelque part, sacralise le manifesté, donc sacralise le monde manifesté.
Et puis survient, chronologiquement, l'islam, qui revient, on a l'impression, un peu à l'interdit juif, à l'interdit judaïque, dans un contexte, en Arabie, là où le prophète arrive, là où le prophète délivre son message, et bien dans un contexte où, justement, les seules représentations connues sont celles alamèques des dieux, des représentations des dieux traditionnels. Alors, est-ce que c'est juste de dire que l'islam, à ce moment-là, renoue avec l'interdit juif ?
Oui, tout à fait. D'une certaine manière, l'islam est clairement lié au judaïsme, sur cette question-là. Il est lié, aussi, par le fait qu'il accentue la transcendance de Dieu, et que l'islam, aussi, pose, je dirais, la problématique de la prophétie d'une manière tout à fait différente du christianisme. Il faut se rappeler qu'avec la crise iconoclaste, les théologiens byzantins étaient obligés de formuler toute une théologie de l'icône, pour défendre l'icône, et au fond, l'une des idées cardinales, c'est que l'image, on ne peut pas faire d'image du dieu invisible, c'est effectivement impossible, c'est ce que l'islam dit, c'est ce que le judaïsme dit, mais en revanche, on peut faire une image du dieu qui s'est incarné en Jésus-Christ, c'est-à-dire du dieu qui s'est rendu lui-même visible, donc qui est reproductible par les peintres, et donc c'est ça, d'une certaine manière, la légitimité métaphysique profonde de l'image.
Maintenant, ces raisons théologiques, ces explications théologiques sont possibles parce que, justement, le Christ n'est pas un prophète, comme le pensent les musulmans qui acceptent tout à fait le message de Jésus-Christ, mais qui le considèrent comme un prophète, pour les chrétiens, évidemment, c'est l'incarnation du Verbe, c'est tout autre chose, donc la doctrine de l'image est possible, et même nécessaire dans le contexte chrétien, parce que, justement, Dieu s'est rendu visible à travers l'incarnation de Jésus-Christ, mais dans le cas de l'islam, on a un cas tout à fait différent, c'est-à-dire que le prophète Mohammed est un homme éminent, on va avoir une titulature, je dirais, qui déploie toutes ses qualités humaines, spirituelles, quelqu'un qui est, d'une certaine manière, dépouillé de toutes les passions, obscurités des autres hommes, mais néanmoins, pour le grand...
Il devient pour les musulmans le modèle absolu. Voilà, c'est un modèle à suivre, un modèle de comportement, ce qu'on appelle sa sunnah, sa tradition, tous ses faits et gestes sont des modèles recommandés pour tous les musulmans, mais néanmoins, le Coran insiste là-dessus, le prophète Mohammed n'est qu'un homme comme les autres, c'est un porte-parole, c'est un messager, ce n'est pas l'incarnation du Verbe.
Donc déjà là, on ne pouvait pas voir apparaître, je dirais, dans l'islam, un art figuratif ou la représentation, si vous voulez, du divin, une représentation symbolique, présentielle du divin, comme on l'a vu apparaître dans le christianisme avec toute l'explication,