Psychanalyser Jung

Fin 2016, le psychanalyste et philosophe Pierre Trigano faisait paraitre le livre "Psychanalyser Jung" (Tome 1) aux Editions du Réel. Au sein de la rédaction, nous devons l’admettre, nous avons certaines idoles. Carl-Gustav Jung figure incontestablement au nombre de celles-ci. Néanmoins, périodiquement, nous aimons tester la solidité du piédestal sur lequel nous les avons posées. Un exercice salutaire, selon nous, qui vise à identifier les affres que le temps a pu occasionner sur celui-ci, et, si cela est nécessaire, à les colmater… Le livre de Pierre Trigano s'inscrit dans cet effort de consolidation et comble une lacune, puisque sa tentative est inédite, cela même au sein des milieux jungiens.

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Passer de l’individuel à l’universel.

A partir de l’auto-analyse que Jung cosigna dans son livre posthume "Ma Vie" (1961) et en ajoutant différents éléments biographiques révélés ultérieurement, notamment les abus sexuels dont il fut victime, enfant; Pierre Trigano nous livre ici sa vision* personnelle de l’analyse de Jung.
Curieusement, et vous le constaterez par vous-même, cette interview va rapidement s’éloigner de son sujet principal, à savoir l’enfance, la famille, les rêves de Jung, pour gagner en hauteur et atteindre une sorte d’universalité. Un élargissement de perspectives, inattendu mais qui n’est pas vraiment surprenant… En effet, le propre d’une analyse jungienne repose justement sur sa faculté à identifier/soigner une problématique personnelle en la reliant à un "plus grand Tout" : transcender notre environnement biographique et égotique pour nous amener à assimiler ces grands axiomes que nous renvoient l’inconscient collectif et ses archétypes…. Un chemin qui nous fait prendre conscience que, non seulement, "nous ne sommes pas seuls", mais encore, et surtout que ces schémas, éprouvés par le Temps, conservent force de loi.
C’est justement à cet exercice, non dénué de risques, que se livre, ici, Pierre Trigano.
A travers cette analyse de Jung, souhaitez-vous percevoir plus globalement "le malaise de toute l’humanité", notamment à travers ce que Pierre Trigano qualifie de "coup d’état ontologique", où :

"la place au Centre de la Psyché s’est trouvée usurpée par un masculin abuseur".

Le réquisitoire de Pierre Trigano est sans appel. Selon lui, ce masculin "fasciné par sa toute puissance", s’est érigé en absolu et méprise le relatif, la nuance. Cette tendance à l’inflation (inflation = unilatéralité) constitue pour notre auteur la caractéristique d’un masculin débridé qui, tel un chiendent, étouffe le propre du féminin à savoir la relation, la médiation, l’union des opposés.
Pour Pierre Trigano, Jung fut victime de cette "usurpation", de ce "coup d'état" du masculin, et l'extrapolation qu'il nous présente ici n’est donc plus seulement l’affaire de Jung uniquement, mais bien le drame de toute l’humanité...

* le second tome de Pierre Trigano (prévu courant 2018) abordera la seconde moitié de la vie de Jung, à partir des années 1930, avec pour commencement le surgissement du nazisme en Allemagne

Extrait de la vidéo

Bonjour à toutes et à tous, nous recevons aujourd'hui le psychanalyste jungien et philosophe Pierre Trigano qui vient de publier le premier volume de son ouvrage « Psychanalyser Jung » en réelle édition. Bonjour Pierre Trigano. Bonjour Frédéric. Donc au début en fait, la première question, le premier titre de ce livre ne devait pas être « Psychanalyser Jung » mais « En partant de Carl Gustav Jung ».

Est-ce que vous pouvez nous expliquer le choix de ce premier titre et éventuellement le changement de titre ? Eh bien le choix de ce premier titre c'est un titre à double entrée en quelque sorte. « En partant de Carl Gustav Jung » parce que c'est vrai, je pars de Carl Gustav Jung, je suis jungien et ça fait plusieurs décennies que je travaille et je pense dans le cadre de la psychanalyse jungienne donc je pars de Carl Gustav Jung, c'est en quelque sorte ma source de pensée en quelque sorte, en grande partie, et donc je pars de lui.

Mais partir de Carl Gustav Jung, il y a une ambiguïté parce qu'on peut aussi partir de l'institution identitaire de sa pensée pour sortir vers un ailleurs. C'est ça, l'acquitter en quelque sorte. L'acquitter pas pour l'abandonner mais pour resituer son mouvement en quelque sorte. Et en plus le titre avait un troisième intérêt pour moi, il était question de Carl Gustav.

Carl Gustav ça fait référence, Jung c'est pour la science, mais Carl Gustav ça fait référence à la personne et donc mon objectif, c'est d'ailleurs pourquoi j'ai finalement opté pour ce titre psychanalysé Jung, mon objectif c'est aussi de partir de ce que Jung appelle son équation personnelle. Jung dit qu'on ne peut comprendre la théorie d'un psychanalyste si on ne part pas de son équation personnelle, parce que la pensée ce n'est pas de l'abstraction, on pense ce que l'on est en fait, ce que l'on est et ce que l'on éprouve et ce que l'on a expérimenté dans sa vie.

Et donc finalement j'ai donc opté pour le titre psychanalysé Jung parce que c'est, je dirais que c'est quelque chose qui n'a jamais vraiment été fait dans le mouvement Jungien, parce qu'on s'est contenté finalement de répéter les données de l'auto-analyse de Jung très respectueusement, un peu par vénération du maître aussi, ce maître qui a été tellement attaqué dans le XXe siècle, il fallait faire corps autour de lui et donc il y a beaucoup de vénération de Jung dans le mouvement Jungien, il y a un transfert positif évidemment massif des Jungiens sur la source de leur psychanalyse et donc psychanalysé Jung ça n'a jamais été vraiment fait, alors que Freud, il y a eu plein de recherches, déjà une célèbre c'est Lacan, qui ont une approche psychanalytique de la personne de Freud.

Vous diriez que le mouvement freudien à cet égard est un peu plus mature que le mouvement Jungien, en rapport à la personnalité du fondateur ? Eh bien j'ose dire, je vais peut-être me faire beaucoup d'ennemis en disant ça, mais en un sens oui, parce qu'il faut dire aussi que Jung a été tellement attaqué par le mouvement freudien justement, que c'était presque un réflexe naturel de faire corps autour de lui.

Je crois qu'aujourd'hui on peut faire cette psychanalyse de Jung, parce que non seulement nous avons tous les éléments de son auto-analyse, dont il a fait récit dans Ma Vie, son autobiographie intérieure... Oui d'ailleurs Ma Vie qui commence par cette phrase qui a l'air assez définitive en fait, ça commence par « Ma vie est l'histoire d'un inconscient qui accomplit sa réalisation ». Donc on se dit qu'en fait, alors c'est une phrase qui est un peu difficile à comprendre, mais on a l'impression qu'en fait tout ce qui était inconscient est devenu conscient, donc finalement il n'y a pas besoin de psychanalyser Jung, puisqu'en fait il a conscientisé tout ce qu'il avait à conscientiser.

Alors on peut comprendre les phrases de différentes façons... Oui bien sûr, tout à fait. Et en fait, je crois que ce que veut dire Jung à travers cette phrase, et qui se vérifie au cours de sa vie, c'est qu'en lui, ce centre intérieur dont nous avons déjà parlé, le soi, qu'il a découvert au cœur de la psyché, qui est la source de toute guérison, de toute harmonisation, ce centre qui serait comme une sorte de supraconscience au cœur de l'inconscient.

Vous voyez, c'est très paradoxal. Au cœur de l'inconscient, il y aurait comme une supraconscience qui disposerait de toute l'expérience de l'humanité depuis toujours, et pour chaque individu, et qui peut donc travailler à nous guérir pour peu que nous nous mettions à son écoute. Donc ce centre, en quelque sorte, c'est vraiment réalisé à travers lui, c'est-à-dire qu'on en a pris conscience, et donc toute sa vie, d'une certaine manière, toute sa recherche est quand même exemplaire de ce cœur de l'inconscient qui veut devenir conscient et se réaliser.

Alors ce cœur de l'inconscient sera toujours plus grand que notre moi conscient. Et donc quand Jung dit ça, il ne veut pas dire qu'il maîtrise l'inconscient, qu'il connaît tout, qu'il a conscience de tout, mais il veut dire que ce soi est venu à sa rencontre, il l'a rencontré, mais ce soi dépasse infiniment son moi, et continue à l'interpeller, à le travailler, à le guérir jusqu'à la fin de sa vie. On verra bientôt le tome 2, où je parle de la seconde moitié de la vie de Jung, et c'est assez saisissant de voir que tous les rêves et visions et expériences intérieures de Jung, on voit comment de rêve en rêve, de vision en vision, d'étape en étape, le soi travaille à guérir Jung d'une grave blessure et d'un grave danger de dissociation.

On va peut-être y venir. On va y venir. Une autre question à propos du soi, pour qu'on comprenne bien. Le soi s'est révélé pour la première fois dans l'histoire à travers Jung, ou est-ce qu'il s'est déjà révélé à d'autres époques, dans d'autres civilisations ?

Mais le soi ne cesse de se révéler, sauf qu'on ne le rencontre pas au coin de la rue, puisque il est au cœur de l'inconscient. Le soi ne cesse de se révéler dans les expériences intérieures, spirituelles, qui ont existé tout au long de l'histoire de l'humanité,

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