Le dialogue Gilbert Durand et Henry Corbin
Nous vivons une curieuse époque où les notions de "progrès" et de "nihilisme", malgré leur apparente incompatibilité, semblent poursuivre une ascension certaine et parallèle.
On retrouve ce même paradoxe dans "le souffle" qui anime les recherches universitaires, CNRS etc. En particulier dans les groupes qui tentent d’étudier l’Homme, sous toutes ses coutures.
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Le paradoxe est le suivant : comment prétendre étudier l’Homme objectivement si le chercheur se refuse à "dépasser" son objet d’étude ? "Dépasser l’Homme", est-ce franchir ce que les kabbalistes nomment justement "la Porte des Hommes", et accéder alors à des plans angéliques, voire divins ?
Ces recherches anthropologiques deviennent-elles alors compatibles avec les deux mors du même étau qui enserre nos académies, à savoir d’un côté la "laïcité" et de l’autre le "positivisme" ?
Jean-Jacques Wunenburger s’interroge dans cet exposé sur la possibilité d’être, "à la fois membre des universités en Occident… et gnostique".
En partant du dialogue entre Gilbert Durand (1921-2012) et Henry Corbin (1903-1978), deux éminents chercheurs universitaires, il éclaire d’un jour nouveau les liens qui réunissent les sciences de la Nature et de celles de l’Esprit, en admettant toutefois et au préalable que les sciences humaines soient capables d’admettre leurs limites et donc d’accepter leur dépassement.


Ainsi l’étude des mythes, des signes, de la psychologie des profondeurs représenterait une grammaire commune possible entre l’Homme, la Nature et l’Esprit.
Pour Jean-Jacques Wunenburger, face à une Œuvre, tout chercheur devrait successivement "expliquer" (commenter) puis comprendre (prendre avec) puis s’impliquer (approche participative). Il nous dit: "Celui qui a démarré comme savant devient témoin participatif et finalement porteur d’une conviction, d’une mission"…. Cette quête, devenue à la fois intérieure (donc ésotérique) et extérieure confirmerait la dimension chevaleresque de toute forme de Connaissance, muette (gnostique) ou dialectique (livresque).
Souhaitez-vous découvrir comment l’Epistémè devient Logos puis Sophia… ? Eléments de réponse de Jean-Jacques Wunenburger lors de cet exposé enregistré à l’Inalco lors de la 9eme journée Henry Corbin (nov. 2013).
Extrait de la vidéo
Comment peut-on être, à la fin du XXe siècle, membre des universités en Occident et gnostique, C'est un peu la question. C'est une question redoutable parce que nous avons énormément de travail à faire sur cette alliance. Cette alliance. Et la semaine dernière encore, j'étais à Prague, un congrès sur la phénoménologie de l'imaginaire, marquée par la très forte présence des hausserliens.
Et parlant par ailleurs de Bachelard, j'ai ouvert une grande fenêtre sur Henri Corbin pour montrer que la pensée d'Henri Corbin était une phénoménologie du suprasensible. Et là, les yeux étaient écarquillés. Et je me suis dit que c'était une phénoménologie du supra-sensible. Et là, les yeux étaient écarquillés.
Et donc, il reste beaucoup à penser. Une phénoménologie qui est essentiellement axée, au XXe siècle, sur le sensible. Qu'est-ce qu'une conscience gnostique ? Comment peut-on faire une phénoménologie de la conscience gnostique ?
Donc, il y a une énorme ignorance, je crois, du savoir académique contemporain sur ces ressources spirituelles qui nous intéressent et peut-être nous habitent. Et il nous faut continuer à œuvrer en ce sens pour élargir l'embanc des références du savoir académique. Alors, je voudrais essayer de trouver un chemin de crête entre deux positions que nous vivons, dont nous souffrons souvent. La première qui consiste effectivement à rejeter de manière très condescendante, souvent, les travaux de Gilbert Durand ou de Henri Corbin du côté d'une marginalité mystique, voire pour Gilbert Durand, dans le domaine des sciences humaines et sociales, dans le domaine de l'anthropologie, du côté de l'irrationnel.
Et Dieu sait qu'il y a des clichés, des stéréotypes vengeurs dans l'université contre ce type de savoir. Mais de l'autre côté aussi, malheureusement, éviter certaines évaluations fongueuses d'amis, par exemple, guénoniens, qui pensent déjà que, surtout Gilbert Durand, aurait sacrifié à quelque réductionnisme. Et ces ouvrages, qui sont même le fait d'anciens de mes doctorants, on est toujours trahis par les siens, sont même préfacés par d'honorables amis, ici absents, et qui pensent qu'effectivement, Gilbert Durand est déjà une figure d'unirisme.
Donc nous devons assumer cette contradiction entre deux types de rejets, qui me sont souvent rejetés par deux familles. Alors comment tenir debout au milieu de cela ? Je crois que c'est ce qui unit aujourd'hui les deux œuvres, dans la mesure où nous sommes aujourd'hui dans cette salle d'une université française, en 2013. Alors, je voudrais d'abord essayer de revenir sur le moment, le moment épocal, même au sens heideggerien, qui les réunit, la synchronie, dans la deuxième moitié du XXe siècle, qui les réunit à Paris, qui les réunit à Hispane, qui les réunit à Ascona.
C'est une époque qui, d'une certaine manière, et je crois que c'est très important, a permis, pour la première fois dans l'histoire de la production du savoir académique occidental, de déplier le savoir selon différents niveaux de discursivité, sur différents niveaux de rationalité, qui revendiquent des modes de validation et d'implication différents. On a souvent dit que le XXe siècle était marqué par le grand retour au paradigme du langage, et donc aussi au paradigme de l'interprétation, qui a permis effectivement aux sciences de l'homme, et pour l'instant je mets évidemment sciences de l'homme au pluriel, puisque telle est la nomenclature de nos académies, qui a permis aux sciences de l'homme de se constituer, à l'ombre d'abord, puis à côté des sciences de la nature, qui avaient mis au point, depuis Galilée, Newton, le grand modèle de la rationalité objectiviste, universaliste, déterministe.
Et donc, lorsqu'on est comme Henri Corbin, féru de textes allemands d'abord, traducteur de Heidegger, puis de tous les textes des langues moyen-orientales, lorsqu'on est comme Gilbert Durand, intéressé par les grandes traditions iconophiles de l'Occident, plongeant la racine dans le neoplatonisme, on a la possibilité de déployer son savoir au XXe siècle, dans les années 30, 40, 50, selon trois niveaux.
Le niveau de l'explication, le niveau de la compréhension, et le niveau de la participation. Et je crois qu'à travers ces trois barreaux de l'échelle de lecture des œuvres de la culture occidentale ou non, deviennent possibles des modes d'intellectuons différents qui ont trouvé leur coexistence, leur emboîtement, à l'intérieur non seulement dans la culture savante, mais dans la culture universitaire.
Alors le premier mode de travail d'un esprit universitaire au XXe siècle, c'est le mode de travail de l'explication, l'explication des textes, des représentations, des croyances, des œuvres d'art plastique, par les outils classiques des disciplines qui se sont toutes développées au fur et à mesure du temps, XVIIIe, XIXe siècle, avec un horizon, un horizon méthodologique, épistémologique qui était celui des sciences, des sciences objectives.
L'histoire, la philologie, la psychologie, la sociologie, les sciences vivantes, se sont développées sur un mode rationnel, exotérique, en se référant à toute une série de catégories, des catégories notamment de la vie de l'esprit qui seraient axées sur des facultés, par exemple, facultés de l'entendement, de la raison,