Qu’est-ce que la mystique musulmane ?

Cette vidéo peut apparaître de premier abord un peu ardue, mais si on l’écoute posément, on peut entre-apercevoir la subtilité, la beauté, de la mystique soufie… La richesse du propos, la connaissance des deux intervenants, nous emportent d’emblée dans un domaine peu exploré… mais rendu ici intelligible.
La conférence s’appuie essentiellement sur la tradition chiite qu’Henry Corbin fut l’un des premiers à étudier. 

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Christian Jambet souligne à ce titre que cette recherche n’est pas philosophique mais insiste sur l’unité du sujet, de l’objet et de la compréhension/intellection (chère à Aristote).

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Le conférencier fera ainsi référence à Heidegger qui oppose le poète au philosophe, et à Wittgenstein qui prône que ce qui est essentiel est l’ineffable. Chez Corbin, le couple fondamental est exotérique-ésotérique et non discursif-mystique. Ceci pour les Européens.
Quant à la mystique proposée par Ibn’ Arabi, il s’agit d’une théophanie, la perception pouvant atteindre un degré dépassant l’entendement, sans anéantissement de l’individu. Ainsi, quand il affirmera que "Dieu est tout", on l’accusera de renier les lois régissant le bien et le mal, alors qu’il veut seulement signifier que Dieu est absolu et que le monde créé est relatif.

Comme chez Rûzbehan, le visionnaire, le divin se rencontre dans l’imaginal car il est voilé. Le Verbe créateur se comprend partiellement en soi, loin de tout panthéisme. Cette théophanie dépasse l’entendement et s’appuie autant sur le sensible et l’angélologie que sur l’intelligible. Seul l’Amour permet l’expérience du divin.
De nombreux mystiques soufis sont naturellement évoqués notamment pour préciser la notion de maître intérieur….. Et pour Pierre Lory de résumer la distinction entre le chiisme "attaché à l’imam" et le sunnisme "attaché au prophète"….

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Souhaitez-vous entrer dans cet Islam éternel, celui du beau, du bon, et du juste… ? Suivez alors Pierre Lory et Christian Jambet (tous deux co-auteurs du remarqué "MASSIGNON, Louis, Écrits mémorables" (Robert Laffont, Bouquins, 2009) dans cette intervention filmée lors des Journées Corbin (nov 2012).

Extrait de la vidéo

C'est le sens de la mystique chez Henri Corbin. Alors, essayant de réfléchir à cette question, je n'ai pas pu aboutir à une définition univoque et je proposerai donc simplement un certain nombre de pistes ou de constats. Alors d'abord, je remarque sur le plan pyrique que dans les index préparés par Henri Corbin ou à la manière dont il avait lui-même indiqué, le mot mystique est peu présent ou absent, franchement absent.

Lorsqu'il est présent, les items, les références sont rares et généralement concernent des emplois prédicatifs du terme, intelligence mystique, attitude mystique, expérience mystique. Mais la mystique comme telle ne semble pas avoir l'importance que peuvent avoir d'autres concepts. Vous pouvez le vérifier dans la plupart des œuvres majeures, en particulier dans celle qui a été publiée du vivant même de Corbin.

Ça c'est un constat, mais en réalité c'est que d'autres concepts viennent occuper la place laissée absente par un usage peut-être qui aurait pu être plus fréquent de celui-là. Mais ces constats empiriques nous renvoient inévitablement à une question. Pourquoi une expression comme la mystique ou des problèmes qui tournent autour de la mystique et qui sont monnaie courante dans l'histoire des religions ou dans la philosophie des religions, à l'époque où Henri Corbin commence à travailler dans ce domaine, ne l'ont-ils pas poussé à s'inscrire dans un tel cadre, me semble-t-il ?

Alors il y a à cela peut-être un certain nombre de raisons. Je laisserai de côté, parce que ce n'est pas mon sujet, le domaine dans lequel Corbin a énormément produit, qui est le domaine classiquement appelé du soufisme, du tasawwuf, au sens le plus large, c'est-à-dire incluant aussi bien des figures comme celles de Rouzbehane Bakli de Shiraz que celles d'Ibn Arabi. Encore que là aussi, la question se poserait de savoir quel usage il peut faire du concept de mystique et quel sens il peut avoir.

Je me contenterai de, c'est déjà considérable, de chercher les raisons pour lesquelles Henri Corbin préfère d'autres concepts, ceci en tant qu'il est philosophe et qu'il n'a jamais renoncé à sa position de philosophe et à la philosophie comme telle. Alors je remarquerai que, pour l'essentiel, ceux qui ont mis en valeur le concept d'expérience mystique et que pouvaient connaître et connaissaient effectivement Corbin, n'étaient pas favorables à la philosophie, à la philosophie comme discipline, comme recherche et même comme mode de vie.

Pour aller vite, je ne citerai qu'un seul exemple, parce qu'il compte énormément pour Corbin, c'est évidemment l'exemple de Jean Baruzi. On voit parfaitement que chez Jean Baruzi, la mise en valeur de l'expérience mystique, du concept d'expérience mystique tel qu'il l'analyse phénoménologiquement chez Jean de Lacroix, chez saint Jean de Lacroix, correspond à tout un ensemble de considérations, de savoirs et d'analyses qui sont extérieurs et même hostiles à la démarche du philosophe.

Le saint, celui qui éprouve jusqu'au risque suprême la recherche de l'union avec Dieu et d'une union qui soit authentiquement vécue et authentiquement transformante, l'union transformante du saint, donc, se distingue de toute espèce d'exercice de l'intelligence. Vraiment, c'est un des axes de tout ce qu'a pu écrire Baruzi, y compris lorsqu'il parle d'intelligence mystique, que de souligner que l'intelligence et l'intelligence philosophique au premier chef présupposent la séparation du sujet et de l'objet connaissant, tandis que l'expérience mystique serait ce qui transcende, efface et dépasse une telle distinction, une telle séparation du sujet et de l'objet.

Alors, il restera des traces chez Corbin de cela et c'est ce qui explique, c'est d'ailleurs ce qui rend compliqué notre travail, c'est ce qui explique qu'Henri Corbin ait mis l'accent dans ses recherches en philosophie islamique sur les courants de pensée qui mettaient en valeur l'unité foncière du sujet qui intellige de l'objet intelligé et de l'acte d'intellection. Je rappellerai à la suite de Daniel De Smet ce matin que ces thèses sont des thèses aristotéliciennes, et en particulier l'unité de l'intellect, de l'intelligé et de l'intellection, et n'impliquent en elles-mêmes aucune espèce de mystique.

Mais incontestablement, Henri Corbin en philosophie islamique mettant l'accent sur l'unification a tenté d'intégrer à des thématiques philosophiques quelque chose qui relevait chez Baruzi, par exemple, de l'expérience mystique. Il reste que la mystique apparaît, et pas simplement chez Baruzi, comme l'autre de la science, de la connaissance et de la philosophie. Je ne suis pas sûr que Henri Corbin se soit beaucoup intéressé à Wittgenstein, et la mode de Wittgenstein est venue à partir des années 60 en France, et à mon avis ça ne devait pas préoccuper énormément Henri Corbin.

Il n'empêche que Wittgenstein a donné une notion de la mystique, ou plus exactement de l'élément mystique, qui a été repris à son compte par un grand historien et philosophe à la fois de la Grèce et de la spiritualité, c'est-à-dire Pierre Hadot. Et dans son très beau livre sur Wittgenstein, Pierre Hadot, reprenant un certain nombre d'articles antérieurs, a parfaitement analysé la très fameuse septième proposition du Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein, dans lequel il énonce ce que l'on ne peut dire, il faut le taire.

Et il entend ce que l'on doit taire, ce sur quoi on doit faire silence, il faut le montrer. Et ce que l'on montre, ou ce qui se montre, c'est, dira-t-il, l'élément mystique, ou le mystique.

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