Le chemin comme guide
Olivier Germain-Thomas devient en 1970 le premier délégué général de l’institut Charles-de-Gaulle sous la présidence d’André Malraux. C’est Malraux, très marqué par l’Orient, qui va le conforter dans son choix. Une part de son destin va être d’ouvrir une nouvelle porte vers certains aspects de la pensée orientale.
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Mot-clé de l’humanisme, le "Connais-toi toi-même" socratique assigne à l’homme le devoir de prendre conscience de sa propre mesure sans tenter de rivaliser avec les dieux. Voici une expression "coriace" nous dit Oliver Germain-Thomas "car il y a toute une part de soi que l’on ignore, d’abord parce qu’elle est cachée dans l’inconscient, puis dans le transgénérationnel».


La quête de sens de ce docteur en philosophie sur la symbolique de l’art bouddhique en Inde a débuté durant son enfance en Corrèze et l’a mené à fréquenter les abbayes bénédictines et cisterciennes. Ces différentes expériences au milieu des moines et des moniales, suivant parfois la règle stricte cénobitique de silence, de prière, de contemplation, l’ont beaucoup marqué, en dépit des doutes qui se sont emparé de lui. Bien qu’il porte encore une foi intense, il ne retrouve pas cette ferveur innocente qui l’habitait lorsqu’il était enfant…. C’est ce manque qui le poussera plus tard sur les routes de l’Orient pour trouver d’autres formes du sacré.
Souhaitez-vous mettre vos pas dans ceux d’Olivier Germain-Thomas, notre guide dans cet exposé autobiographique de 40 minutes, et parcourir à sa suite ce chemin d’éveil d’Occident en Orient ?
Extrait de la vidéo
La question de la liberté, la liberté de l'esprit, est-elle un question de liberté ? Coriace le « connais-toi toi-même », même si sur les temples en Grèce, cette demande était inscrite. Parce qu'il est absolument évident qu'il y a toute une part de soi que l'on ignore. D'abord parce qu'elle est cachée dans l'inconscient, et pourquoi pas alors aussi dans des sortes de généalogies qui viennent de très très loin.
Je vais néanmoins essayer d'expliquer quelles ont été certaines des principales étapes qui m'ont conduit à être ce que je suis aujourd'hui devant vous, parce que je parle à quelqu'un en ce moment. Je pense que tout a commencé pour moi dans un petit bois en Corée, en Grèce, quand j'étais enfant, je l'ai très souvent me promener tout seul, écouter la rivière, et j'ai eu intuitivement, parce que je ne crois pas y avoir été formé par une pensée particulière, intuitivement le sens très puissant que dans cette nature, dans la rivière, dans les arbres, dans les oiseaux, dans le vent, dans les nuages qui passaient, il y avait un élément du sacré.
Et de ce sacré de la nature, je suis passé assez naturellement, dans mes temps de formation chrétienne, même si dans ma famille il y a aussi beaucoup d'agnostics, mais je suis allé naturellement vers les grands textes du christianisme, et devenu adolescent, j'ai beaucoup fréquenté les monastères bénédictins. Je ne pense pas que j'ai eu vraiment la vocation, parce que j'étais aussi attiré par le chatoiement, la sensualité du monde, et qu'il y a quand même une certaine incompatibilité entre les deux voies, même si en Inde, le tantrisme nous montre que les deux sont conciliables, mais je ne le savais pas à l'époque.
Donc ces expériences dans ces différents monastères bénédictins et cisterciens, le silence, la force de la prière la nuit, l'aude le matin, le samedi Regina, le soir quand la nuit arrive et qu'on s'incline devant la Vierge, m'ont beaucoup marqué, même si, avant même l'adolescence, le doute s'est emparé de moi, et je sais que je porte encore, et c'est un des signes probablement de ce qui a été mon itinéraire, je porte encore une foi qui était intense, dont je ne retrouve pas le feu intérieur tel que je l'avais lorsque j'étais enfant.
Mais voilà, on vit aussi avec ces manques, et j'ai ce manque qui m'a poussé, plus tard d'ailleurs, sur les routes de l'Orient pour trouver d'autres formes du sacré. J'ai ensuite étudié la littérature et la philosophie à la Sorbonne. J'ai tombé au moment de mai 68, donc c'était amusant de voir le contraste entre ce que j'étudiais particulièrement sur le bouddhisme par exemple, et puis les effervescences extérieures, et je me suis d'ailleurs engagé politiquement pour soutenir ce qui était à mon avis la grandeur que représentaient De Gaulle et Malraux, lequel Malraux, ayant été si marqué par l'Orient, je ne pense pas qu'il m'ait vraiment aidé à aller vers l'Orient, mais le fait de l'admirer, de l'avoir rencontré à plusieurs reprises, m'a conforté dans le choix qu'une part de mon destin était d'aller ouvrir une nouvelle porte.
Car dans ma famille, j'étais très formé à la culture traditionnelle, classique, méditerranéenne, mais on ne parlait pratiquement pas d'Orient. Et vers 23, 24, 25 ans, je ne sais plus exactement, je me suis dit que je devais ouvrir une nouvelle porte. Et si j'ai choisi le bouddhisme, c'est parce que je pense que pour un occidental, c'est plus facile d'atteindre certains aspects de la pensée orientale à travers l'exemple d'un homme, le Bouddha, Shakyamuni devenu le Bouddha, plutôt que d'aller directement vers le taoïsme avec son abstraction, et en plus, d'ailleurs, les délires qu'il suscite aujourd'hui, le taoïsme a toutes les sauces de manière ridicule.
D'un autre côté, il y avait effectivement l'hindouisme, mais la multiplicité des dieux, la complexité de la métaphysique hindoue, rend à mes yeux, ou rendait en tout cas à mes yeux, plus difficile l'accès à une autre pensée que celle méditerranéenne qui nous a formés. Donc je suis parti sur les traces du Bouddha en Inde pour écrire une thèse d'une manière universitaire. Et ensuite, la réalité qui nous attrape, c'est la réalité humaine, c'est les rencontres dans les trains, c'est le ciel de l'Inde, c'est la chaleur, les oiseaux, c'est la force tellurique qui monte de cette terre chaude quand on dort sur elle, c'est toutes ces présences à la fois magiques et spirituelles que l'on peut avoir sur cette grande terre sacrée.
Et plus tard, après cette première expérience, je suis allé sur les hauts lieux du bouddhisme, c'est par exemple là où il est né, Lumbini, qui est un merveilleux petit village, enfin maintenant un peu plus touristique, mais à l'époque il ne l'était guère, qui est un merveilleux petit village à la frontière entre l'Inde et le Népal, et on voit encore le bassin près duquel sa mère Maya l'a fait sortir de son flanc.
On voit le lieu où il aurait accompli sept pas dans chacune des quatre directions, symboliquement pour montrer que la parole du bouddhisme pouvait justement se répandre sur la terre entière. Je suis allé aussi en Inde dans un lieu tout à fait extraordinaire qui s'appelle le Pic des Vautours, Rajgir, qui est dans un lieu très boisé, on monte sur une colline, il fait chaud, on est fatigué, on a mal au mollet, très bien, bravo, c'est bien de sentir le corps et même que la spiritualité, que la philosophie soient incarnées à travers l'effort et le corps, et quand on arrive en haut, on contemple le paysage presque inchangé que Shakyamuni le Bouddha a pu contempler avec cette immense forêt, les rochers, les vautours, les oiseaux, le vent.
C'est là d'ailleurs que certains textes évoquent ce moment extraordinaire où certains de ses disciples ne cessaient de le harceler de questions trop intellectuelles, trop philosophiques et il a pris une fleur et il l'a fait tourner dans ses doigts avec le plus grand silence. La leçon est claire, c'est qu'il y a un moment donné où le mental doit s'incliner devant quelque chose qui serait le supramental ou qui serait de l'ordre de la vacuité, c'est-à-dire la vacuité n'ayant rien à voir avec le néant ni avec le vide.
Cette vacuité, c'est un lieu d'accueil, que le moi devienne le lieu d'accueil de forces qui existent au-delà même du moi individuel et du moi psychologique. Donc cette rencontre avec l'Inde a été décisive. Je dirais plus tard aussi la découverte de la paternité. Je ne savais pas au départ si j'étais destiné à être père de quatre enfants, mais ça a été le cas.