Y a-t-il une mystique ismaélienne ?

L’ismaélisme constitue l’une des trois branches majeures de l’islam chiite. Sa doctrine se présente comme l’expression du sens caché (donc ésotérique) de la révélation coranique. A la suite d’Henry Corbin, cette doctrine est généralement considérée comme un représentant majeur de ce qu’il est convenu d’appeler l’islam spirituel.

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Ce terme un peu flou, qui a donné d’ailleurs son titre à une collection dirigée par Christian Jambet (Ed. Verdier), semble couvrir un large ensemble de courants spirituels ou mystiques. Nous relevons ainsi dans cette appellation (et collection) des écrits relevant du soufisme, de l’alchimie, de la philosophie mystique (par exemple les récits visionnaires d’Avicenne ou de Sohrawardi) à côté d’auteur chiites duodécimains et ismaéliens. Par conséquent tout ce qui est étranger à l’islam "horizontal" - littéraliste, juridique et politique - semble entrer dans cet "islam spirituel".

La doctrine ismaélienne serait-elle spirituelle à cause de son orientation mystique ? Peut-on parler d’ailleurs de mystique ismaélienne ?

C’est à cette question, complexe, que Daniel de Smet va s’atteler.

Si le petit Larousse définit le mot "mysticisme" comme "une attitude religieuse ou philosophique qui affirme la possibilité d’une union parfaite avec Dieu ou l’Absolu dans la contemplation ou l’extase; doctrine qui admet la réalité de cette union….." : la doctrine ismaélienne accepte-t-elle donc la possibilité de cette union ?

L’ismaélisme, loin de constituer une doctrine unitaire, a connu des développements considérables au cours de sa longue et mouvementée histoire. Ces développements ont d’ailleurs été influencés par la pensée néoplatonicienne et aristotélicienne….

Constate-t-on une authentique mystique dans l’ismaélisme ? Ou bien ne serait-ce en fait qu’une dissimulation, un voile de discrétion du soufisme, notamment dans sa période nizârite ?
Eléments de réponses dans cet exposé de 49 minutes enregistré lors des dernières Journées Henry Corbin (8ème) à L’Ecole Normale Supérieure de Paris.

Extrait de la vidéo

Est-ce qu'il existe une mystique ismaélienne ? Existe-t-il une mystique ismaélienne ? La doctrine de l'ismaélisme, une des trois branches majeures de l'islam chiite, se présente elle-même comme l'expression du sens caché, ésotérique, bâtine, on en a déjà parlé ce matin, de la révélation coranique, enseignée par les imams et leurs porte-paroles, les dou'âtres, les missionnaires. À la suite d'Henri Corbin, cette doctrine ésotérique est généralement considérée comme un représentant majeur de ce qu'il est convenu d'appeler l'islam spirituel.

Ce terme flou, qui a donné son titre à une collection célèbre, dirigée par notre ami Christian Jambet, ici présent, semble couvrir un ensemble mal défini de courants dits spirituels ou mystiques. Nous retrouvons ainsi dans la collection mentionnée des écrits relevant du soufisme, de la chimie, de la philosophie mystique, par exemple les récits dits visionnaires ou mystiques d'Avicenne, de Soukhavardi, à côté de textes d'auteurs chiites duodécimens et ismaéliens.

Par conséquent, tout ce qui est étranger à l'islam littéraliste, juridique et politique, ainsi qu'aux traditions dits rationalistes au sein de la falsafah et du calame, semble entrer dans la catégorie de l'islam spirituel. Or, la doctrine ismaélienne serait-elle spirituelle à cause de son orientation mystique ? Peut-on parler de mystique dans le cas de l'ismaélisme ? Existe-t-il, en d'autres termes, une mystique ismaélienne ?

Cette question est fort complexe. Outre le fait qu'il faut bien préciser ce que l'on entend exactement par mystique, il convient de rappeler que l'ismaélisme, loin de constituer une doctrine unitaire, a connu des développements considérables au cours de sa longue histoire mouvementée. Prenons le terme mysticisme dans le sens indiqué par le petit Larousse. Ça peut paraître banal, mais néanmoins c'est utile.

Je cite « attitude religieuse ou philosophique qui affirme la possibilité d'une union parfaite avec Dieu ou l'Absolu dans la contemplation ou l'extase, doctrine qui admet la réalité de cette union ». La question fondamentale est alors la suivante. L'ismaélisme admet-il la possibilité d'une telle union avec Dieu ou l'Absolu ? Cela est loin d'être évident compte tenu de l'inspiration foncièrement néoplatonicienne de la pensée ismaélienne.

On se retrouve en partie dans tout le débat autour de la question « est-ce qu'il y a une mystique chez Plotin ? » Là aussi les avis sont très partagés. Ainsi, selon la doctrine ismaélienne classique, l'ultime ou l'instaurateur, le mobdi, demeure à tout jamais hors de la bordée de ses créatures. Celles-ci ne peuvent jamais l'atteindre en son essence de quelque manière que ce soit.

Je commencerai mon enquête, disons, un peu en aval, en me concentrant sur l'ismaélisme de tradition nizarite, après le XIIe, XIIIe siècle. J'ai intitulé ce point l'ismaélisme sous le manteau du soufisme, la mystique comme dissimulation, comme takia. La destruction d'Alamout par les mongols en l'an 1256, suivie par la chute successive des forteresses nizarites en Iran et en Syrie, marque le début d'une longue période d'impitoyable persécution contre les ismaéliens nizarites.

La communauté fut disloquée et les survivants au désastre se groupèrent en cercles fermés, éparpillés à travers le monde musulman, de la Syrie à l'Iran et bien au-delà, cherchant refuge dans les vallées isolées de l'Afghanistan et du Tadjikistan, ainsi qu'aux Indes et plus tard en Afrique subsaharienne. Constituant des îlots dans un environnement qui leur était ouvertement hostile, sans contact direct avec l'imam dont la plupart ignoraient l'identité et le lieu de résidence, les nizarites doivent leur survie à la pratique rigoureuse de la takia.

Il s'agit d'une mesure sécuritaire, bien connue de tous les groupes hétérodoxes en marge de l'islam, comme les Druzes et les Noussaïris, qui consiste à cacher son identité religieuse en adoptant extérieurement les croyances et les rites majoritaires. Le sunnisme et le chiisme du haut des imams, auxquels s'ajoutent, dans le cas des nizarites, l'hindouisme et le soufisme. En effet, selon Fahad Daftari, un éminent spécialiste de l'ismaïlisme nizarite, les imams postérieurs à la chute d'Alamut durent se déguiser en sheikhs ou pires soufis, et leurs dignitaires furent contraints d'exposer la doctrine sous une forme voilée, en employant des termes, des notions et des images empruntés à la mystique personne de l'époque.

Il en résulte une littérature hybride dont il n'est pas clair de prime abord si elle relève d'un ismaïlisme profondément teinté de soufisme, ou d'un soufisme influencé par des éléments ismaïliens. Le diwan du poète et dahi nizarite Nizari Khoristani, mort en 1320, le pandiyati Javan Mardi, rapportant les sermons du 32e imam nizarite de la lignée Qasim Shahi, el-Mustansir Billah II, ibn Mohamed ibn Islam Shah, mort en 1480, et le commentaire anonyme attribué avec prudence par Daftari au 31e imam Mohamed Shahi, Shah Tahir el-Husseini el-Dakhani, mort en 1549, du Hulshan Hiras, un célèbre poème soufi de Mahmoud Shabestari,

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