Henry Corbin et Gershom Scholem

L’amitié entre Henry Corbin (1903-1978) et Gershom Scholem (1897-1982) dépasse de beaucoup leurs destinées respectives puisqu’elle touche à la rencontre de deux aires de civilisation : le judaïsme et l’islam. Le premier a consacré sa vie intellectuelle à décrypter, à traduire et à commenter un nombre impressionnant de textes de la philosophie musulmane jusqu’à faire découvrir aux Iraniens eux-mêmes tout un pan de leur patrimoine religieux. Le second a déniché dans les greniers de l’histoire juive une tradition profonde, cryptée et turbulente que beaucoup auraient aimé ne jamais retrouver : la cabale hébraïque.

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Nous avons, donc, à faire à deux immenses chercheurs qui, par delà leurs thématiques respectives, se sont rencontrés sur la base d’une vision commune. Car il existe entre la théosophie islamique et la cabale hébraïque des points de jonction surprenants, et c’est à partir de là, que les deux hommes ont tissé une amitié durable. Et l’on peut même ajouter une solidarité spirituelle pour qui veut bien lire entre les lignes.

Comment Corbin et Scholem se sont-ils connus ? Par quelles voies ont-ils pu communiquer pendant plus de quarante années ? Qu’est-ce qui les relie ensemble, au-delà de leur activité de recherche ? Ont-ils un message à transmettre ?
C’est à ces questions que David Bisson s’attelle tout le long d’un exposé de 45 minutes filmé lors de la VIIème Journée Henry Corbin à l’École Normale Supérieure (ENS, rue d’Ulm, Paris Vème). Il tentera de montrer, entre autres, que les deux hommes sont les témoins privilégiés d’une tradition ésotérique qui n’a peut-être pas dit son dernier mot dans le cours de l’histoire.

Extrait de la vidéo

Je tiens d'abord à remercier l'Association des Amis de Henri-Estella Corbin et tout particulièrement M. Pierre Lory de m'avoir invité à cette 7e journée pour évoquer justement les relations entre Gershom Scholem et Henri Corbin. Je tiens d'emblée à préciser qu'il s'agit ici d'une recherche en cours, voire d'un début de recherche. Donc je vais vous demander d'être relativement indulgent dans le sens où je vais baliser un terrain de recherche et explorer quelques pistes de réflexion.

Pour introduire cette communication, je souhaite partir d'une citation de Heidegger qui me semble tout à fait correspondre à nos deux auteurs. La citation s'ouvre de la façon suivante. Plus grande est l'œuvre d'un penseur et d'autant plus riche est l'impensé qu'elle renferme, c'est-à-dire ce qui, pour la première fois, grâce à elle, monte à la surface comme n'ayant pas encore été pensé. Or, les œuvres de Scholem et de Corbin renferment, me semble-t-il, une partie cachée, une partie voilée, de façon plus ou moins consciente d'ailleurs, qui n'est pas encore remontée à la surface de la pensée contemporaine.

Ce qui explique sans doute l'actualité sans cesse renouvelée des deux œuvres. Nous n'allons pas ici sonder les profondeurs de cet impensé, mais tenter plus modestement d'en approcher certains espaces à travers les liens que Scholem et Corbin ont tissés pendant plus de 40 ans, de 1937 à 1978, date du décès de Corbin. Pour comprendre cette relation, il est nécessaire de présenter en quelques mots le parcours des deux hommes, parcours que l'on peut résumer à partir de trois dynamiques constitutives et à certains égards, et à bien des égards, similaires.

La première dynamique puise ses racines dans une démarche historique rigoureuse et pionnière, dans la mesure où Scholem et Corbin ont entrepris, chacun dans son domaine respectif, une recherche de grande envergure pour ne pas dire un travail de titan. Le premier, Scholem, a révélé tout un plan de l'histoire cachée et peut-être refoulé, du judaïsme jusqu'à créer une discipline scientifique à part entière, l'étude de la Kabbalah, compris dans son sens large comme l'étude de la mystique juive.

Le second, Corbin, a déchiffré puis commenté de très nombreux textes arabes et persans jusqu'à retracer les grandes étapes de la philosophie islamique dont on soupçonnait à peine l'existence, tout du moins en Occident. La seconde dynamique prend forme dans la réflexion philosophique qui accompagne ce travail, ce labeur d'historien. En effet, les deux chercheurs se sont toujours efforcés de réfléchir leur objet d'étude au regard d'un contexte bien particulier, celui de la sécularisation des sociétés modernes.

Autrement dit, ils cherchent à saisir le sens de leurs découvertes et donc des traditions spirituelles exhumées dans une époque où, justement, les dieux se sont évanouis. Corbin se présente, par exemple, comme un philosophe orientaliste qui se donne pour mission de rappeler, et je le cite, « la vocation imprescriptible de l'âme iranienne ». De son côté, Sholem se décrit comme historien doué d'un sens philosophique ou philosophe qui avait des connaissances historiques et se donne pour mission de révéler, je le cite également, « la vie secrète du judaïsme ».

La troisième dynamique relève justement de l'engagement personnel, voire de l'engagement existentiel, que l'on perçoit très bien à travers ces deux citations. D'un côté, révéler la vocation imprescriptible de l'âme iranienne, et de l'autre, révéler la vie secrète du judaïsme. En signe de cet engagement fort, il faut rappeler que Sholem quitte l'Allemagne dès 1923 pour s'installer de façon définitive à Jérusalem.

De son côté, Corbin passe de nombreuses années, à partir de 1945, en Iran, qu'il considère comme sa seconde patrie, celle du cœur et de l'esprit. Dans ce contexte, on peut d'ailleurs se demander comment deux jeunes chercheurs qui s'engagent corps et âme dans leur domaine de recherche respectif, qui sont tout de même très précis, voire hermétiques, parviennent à se croiser, puis à se rencontrer. En n'oublions pas ici qu'à travers les deux hommes, il y a une relation très précise, et ici qu'à travers les deux hommes se joue aussi la rencontre entre deux conceptions religieuses, deux espaces traditionnels.

D'un côté la Kabbale hébraïque, de l'autre la théosophie islamique. Alors c'est Corbin qui, le premier, prend l'initiative de contacter Sholem au cours de l'année 1937, afin de l'inviter à contribuer à une revue de poésie et de mystique qui s'intitule alors Hermès. Si Sholem ne donne finalement pas suite à cette invitation, il fait part dans sa lettre de retour de l'intérêt suscité par la lettre de Corbin, et je le cite, « Je suis persuadé qu'une intime et étroite communauté d'études peut être profitable pour nous deux.

» Il faut cependant attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que les deux hommes se rencontrent à Ascona, sur les bords du lac majeur en Suisse, lors des conférences organisées par le cercle Eranos, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure. À partir de 1945, ils vont profiter de leur séjour à Ascona, presque tous les étés, pour nouer une relation amicale et intellectuelle forte, profonde.

En ce dialogue en temps réel, puisqu'ils se rencontraient à Ascona tous les étés à peu près, a malheureusement laissé peu de traces matérielles, tout du moins à ma connaissance. En tous les cas, les quelques lettres échangées montrent l'estime réciproque que se portent les deux éminents chercheurs, notamment au début des années 1970, lorsqu'ils sont aux fêtes de leur carrière académique. Outre les formules introductives « cher ami », « mon bon cher ami », les écrits échangés à ce moment ne sont pas sans provoquer une certaine curiosité, tant leur formulation est volontairement abstruse, voilée, en un mot ésotérique.

Ainsi Sholem écrit, à l'occasion du 70e anniversaire de son correspondant, « Vous êtes, cher Corbin, l'un des rares historiens des religions dont on puisse dire qu'ils savent ce qu'ils savent. » En réponse, le spécialiste de l'islam en dévoile un petit peu plus, tout en restant volontiers énigmatique, je le cite, « Je vous dois en grande partie le sentiment de notre communauté dans la tradition abrahamique.

C'est vous qui nous apportez encore le souffle prophétique dont la privation a conduit notre monde à l'étouffement et aux horreurs. » En ces quelques lignes vont nous tenir lieu véritablement de problématiques pour cette communication, dans le sens où les liens tissés entre Corbin et Sholem débordent beaucoup, il semble-t-il, le simple périmètre académique pour toucher à quelque chose qui relève de l'intime, de la vocation et peut-être de la mission.

Nous ne sommes pas bien sûr en capacité d'apporter une réponse définitive à propos de tel sujet. En revanche, ce que je vais tenter de faire, c'est de proposer quelques pistes de recherche qui permettent d'encadrer plus précisément la teneur de leurs échanges. La première piste proposée concerne le statut des deux chercheurs. Nous avons vu qu'ils se situaient à la frontière ou à l'intersection de l'histoire et de la philosophie,

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