Swami Prajnanpad : un yoga de la relation
Swami Prajnanpad est un sage indien (1891-1974) qui, bien que d’origine brahmane, s’est très tôt révolté contre les carcans de son époque : loyautés familiales, rigidité des castes, injonctions des maîtres spirituels. Aujourd’hui encore, nombre de traditionalistes du Vedanta le considèrent comme un électron libre, iconoclaste, voire comme un hérétique.
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Pourtant, sa pensée demeure aujourd’hui encore d’une grande actualité. En effet, dans la première moitié du XXᵉ siècle en Inde, il a osé poser la question : comment intégrer concrètement les conseils des Upanishads dans notre vie de tous les jours ?


« Tourne toi vers l’intérieur ». « Découvre que ton vrai soi (Atman) est de même nature que la Réalité ultime (Brahman) et vis en conséquence… ».
Ce type d’abstractions métaphysiques et religieuses – il a certes beaucoup lu Freud dans ses jeunes années – lui paraissait trop éloigné de l’Advaita Vedānta, et surtout impraticable.


« Infinite Love, Infinite Patience » : telle était sa vision, son message et son invitation spirituelle.
En réponse, Swami Prajnanpad développa un yoga du nom d’« Adhyatma Yoga », un yoga – c’est à dire une « union » – dirigé vers le Soi. Un Soi comme voie de découverte de la part de divin qui réside en chacun de nous : ce lien indéfectible et infini qui unit l’individuel et l’universel.
Cet entretien retrace ainsi le parcours de Yann Le Boucher, depuis René Guénon et le Vedanta de Sankara jusqu’à sa rencontre indirecte avec Swami Prajnanpad via Arnaud Desjardins.
Pour l’Adhyatma Yoga, aussi appelé « yoga de la relation », la libération n’est pas conçue comme un système religieux ou philosophiquement abstrait, mais comme « sentiment d’unité » et ouverture du cœur.
Prajnanpad articule un Vedanta non théiste, où l’idée de Dieu est intégrée dans la conscience, et propose comme pratique décisive une « constant conscious heartful devoted awareness » — une vigilance présente, à la fois mentale mais surtout affective, mobilisant le cœur et sa part émotionnelle dans la relation au réel, sans attente ni recours à une puissance salvatrice extérieure...
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous, nous recevons aujourd'hui Yann Le Boucher pour évoquer la personne et l'enseignement d'un maître indien pour le moins non conventionnel. Certains n'hésiteraient pas à le qualifier d'hétérodoxe, voire d'hérétique. Je veux parler de Swamiprajnanpad. Yann Le Boucher, je vous laisse vous présenter et nous dire quels sont les liens qui vous unissent à ce maître.
D'accord, merci. Alors donc, moi, le lien qui me lie à ce maître, c'est un peu une longue histoire mais je vais essayer de la raccourcir. Dans mon parcours, mon parcours philosophique et spirituel, il a commencé avec René Guénon, très jeune, j'ai lu les ouvrages de René Guénon et j'ai, comme beaucoup de ceux qui ont lu ses livres, été fasciné par la notion de tradition primordiale. Comme quoi, derrière toutes les grandes cultures et les grandes civilisations et les grandes religions, il y a un fond commun et ce fond commun s'exprime tout particulièrement bien dans la tradition hindoue et dans la partie métaphysique de la tradition hindoue.
C'est comme ça que j'ai découvert le mot Vedanta puisque René Guénon présente le Vedanta comme étant, justement, l'essence de la tradition hindoue qui est elle-même l'essence de la tradition primordiale. Donc je me suis dit, allons directement à l'essentiel, étudions le Vedanta. C'est comme ça que je me suis intéressé à cette dimension de la philosophie indienne que j'ai d'abord étudié d'une façon classique puisque j'ai fait des études de philo et ensuite une thèse sur la pensée de Shankaracharya qui est le grand exposant du Vedanta classique.
Et puis, j'ai eu bien sûr envie d'aller voir sur place parce que j'ai très vite compris qu'il ne s'agissait pas de philosophie mais d'une expérience intérieure qui était possible. Donc j'ai essayé de rencontrer en Inde des maîtres capables de me faire expérimenter cette réalité de l'arrière-plan universel de la conscience et c'est comme ça que j'ai eu un premier enseignant, Shrikulkarani, qui était l'élève d'un maître védantique traditionnel.
Donc à travers ce premier enseignement, j'ai eu accès au Vedanta des origines, c'est un peu prétentieux, mais en tout cas d'une tradition védantique ancestrale, le Vedanta issu de Shankara. Parallèlement à ça, avant d'aller en Inde, j'avais rencontré Arnaud Desjardins, entre autres pour préparer ses voyages parce qu'étant néophyte, je ne savais pas où aller en Inde et comment rencontrer des maîtres, etc.
Donc j'avais lu les premiers ouvrages d'Arnaud Desjardins et j'ai pris contact avec lui pour qu'il me donne des adresses. C'est à ce moment-là que j'ai découvert qu'il venait d'ouvrir un ashram en Auvergne et qu'il transmettait l'enseignement de son maître, Swami Prajnapada. Je me suis bien sûr intéressé à cet enseignement, au point que je me suis dit « mais en fait, je n'ai pas besoin d'aller en Inde, je peux peut-être rester étudier ça auprès d'Arnaud Desjardins.
» Il n'a pas partagé ce point de vue, il m'a au contraire poussé. « Non, non, non, vous êtes jeune, après tout, qu'est-ce qui vous prouve que je suis un maître et que ce que j'enseigne est authentique, vous n'avez pas de point de comparaison, puisque vous aviez envie d'aller en Inde, aller en Inde, rencontrer un maître, et vous verrez bien si vous avez envie ou non de revenir. » C'est comme ça que j'ai rencontré Shrikulkarani.
Je n'ai pas présenté tout à fait les choses dans le bon ordre au départ, mais voilà le bon ordre. J'ai d'abord rencontré Arnaud Desjardins qui m'a encouragé à mener à bien mon projet de voyage en Inde et c'est là où j'ai rencontré Shrikulkarani. Je suis rentré d'Inde après plusieurs péripéties que je n'ai pas le temps d'évoquer ici, et je suis retourné voir Arnaud Desjardins en lui disant « voilà ce que j'ai découvert, ou ce que nous avons découvert, parce que j'ai fait ça avec mon épouse Anne-Marie, et c'est merveilleux, c'est extraordinaire, sauf que ces états de conscience élargis auxquels cet enseignement nous a donné accès, nous n'arrivons pas à les maintenir, à maintenir cette qualité de présence dans la vie quotidienne.
Et à bien des égards, nous étions jeunes et nous traînions, comme beaucoup, un certain nombre de casseroles psychologiques, des choses liées à notre enfance. Et c'est là que j'ai découvert que dans l'enseignement que retransmettait Arnaud, il y avait une prise en compte beaucoup plus concrète des difficultés quotidiennes qui font que pour beaucoup de ceux qui s'intéressent au Vedanta classique, quelque part ça reste l'être morte.
On peut, quand on est en contact avec un enseignant authentique, faire assez vite des expériences intérieures tout à fait probantes. Et c'est ce que nous avons fait auprès de Shrikulkarani. Mais ensuite, comment faire pour incarner ça dans le quotidien ? C'est une autre paire de manches.
Dans l'Inde traditionnelle, il y a des assaises pour se purifier, se nettoyer intérieurement, s'unifier. Mais ces assaises, c'est essentiellement le Karma Yoga et le Bhakti Yoga. Elles ne sont pas aussi faciles à assimiler quand on n'est pas de culture indienne. Et en particulier, le Bhakti Yoga, ça implique la dévotion dans des figures, dans des représentations du divin qui ne sont pas du tout celles de notre culture.
Et donc, auprès de Shrikulkarani, c'était les conseils qu'il nous avait donnés. Vous allez pratiquer sérieusement le Karma Yoga, le Bhakti Yoga, et ainsi vous allez vous purifier, devenir plus cohérent intérieurement et à la fois plus transparent. Et cet enseignement ultime du Vedanta, vous allez ainsi pouvoir l'incarner de plus en plus. Alors, on n'aurait pas connu Arnaud Desjardins et à travers lui, Swami Kauraj Lampad, on aurait emprunté cette voie complète avec ce que Shrikulkarani appelait les assaises préparatoires, et puis l'assaise directe qui est de reconnaître ce que l'on est vraiment.