Shivaïsme tantrique : de la magie à la mystique ?

Ami lecteur ou téléspectateur, dans le cas où tu te sentirais proche de courants philosophiques tels que le matérialisme, l’empirisme ou le réalisme : prends garde, car cette table ronde risque de modifier la compréhension que tu as entretenue jusqu’à présent sur le monde qui t’environne. Et au-delà de ton propre regard, de ta subjectivité personnelle : c’est ton être tout entier qui risque d’être transformé.

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Cette invitation, assez radicale, ne porte en fait rien de nouveau, et c’est bien ce qui en fait tout son intérêt. On la retrouve en Occident dans l’idéalisme transcendantal puis magique (Kant, Schelling), ainsi que dans la mystique rhénane (Maître Eckhart ou Jakob Böhme), mais aussi en Inde sous la plume d’auteurs issus du shivaïsme tantrique non duel comme Utpaladeva et Abhinavagupta (IXe-Xe siècle).

Anne Bouillon, tantra, BAGLIS TVJean-Marc Vivenza, tantra - BAGLIS TV

Le moi, approfondi dans son intériorité, devient lieu de contact avec l’Absolu, sans médiation sacramentelle ou cléricale. La matière, mon corps : tout est Un, porteur du divin.

Ces approches intérieures, où la conscience individuelle devient un critère d’authenticité spirituelle, se sont heurtées en Occident aux structures ecclésiales et en Inde aux tenants de l’orthodoxie brahmanique…

Table ronde, Tantra et mystique chrétienne, BAGLIS TVDavid Dubois, Yogini, Shivaïsme, BAGLIS TV

Marie, Marthe ou la Shakti ?

« Plus on monte dans l’arbre du tantra, plus le féminin prend le dessus, jusqu’aux traditions des Yoginī où le divin masculin n’est plus qu’un stade à dépasser, la conscience féminine étant la véritable puissance d’illumination sensuelle et intégratrice », nous dit David Dubois.

Jean-Marc Vivenza et David Dubois ont en commun d’avoir embrassé l’Orient – tant d’un point de vue géographique que spirituel – pour revenir en Occident. Vers le martinisme pour Jean-Marc Vivenza et vers l’oraison du cœur pour David Dubois.
Interrogés par Anne Bouillon, ils croisent dans cette table ronde leurs regards et leurs élans, cela tant d’un point de vue conceptuel que pratique.

Passer « du magique à la mystique » semble pour eux deux une articulation entre deux niveaux successifs d’une même voie de libération.
Une libération où le corps se place au centre du mandala. Saint des saints, matériau d’une alchimie (du plomb à l’or) où l’esprit se transfigure en permanence via cette même énergie qui a donné la vie.

Extrait de la vidéo

Bonjour Jean-Marc Vivenza, bonjour David Dubois, nous allons aborder le thème de l'idéalisme allemand, de l'idéalisme magique et du tantra. Alors je vais commencer par me questionner sur une double tendance chez l'Homme, à aller du sensible, du monde, vers l'intelligible, l'idée, peut-être comme une forme de participation, d'élévation. Mais quand on est dans cette voie-là, à en désirer profondément une autre qui consisterait, comme chez Kant par exemple, à aller de l'intelligible vers le sensible.

C'est-à-dire par exemple "le schématisme des concepts" pour dire quelque chose de terrible, qui emmènera dans la sphère de l'idéalisme allemand. Comment penser ces voies ensemble ? Est-ce qu'on doit absolument opposer l'énergie, la vibration, ce qui serait dans le tantra, le yoga, avec l'esprit ? Est-ce que ces voies-là ne répètent pas ce vieux problème de la participation sensible vers l'intelligible, ou bien même de l'homme qui veut se faire Dieu, ou l'inverse, de Dieu finalement, du divin qui a quand même très envie de venir se confronter à la chair, à la matière, au corps, donc le retour de l'intelligible vers le sensible ?

Est-ce que vous voulez dire quelque chose ? C'est un vaste sujet tout d'abord. Je pense que le premier point sur lequel on peut convenir, c'est que les trois thématiques qui occupent l'objet de nos réflexions relèvent d'un champ extrêmement vaste sur le plan à la fois historique, métaphysique et pratique concrète des exercices, des exercices de libération, des exercices ou des méthodes qui mettent en œuvre la libération, la sortie, l'enfermement des limites matérielles de la conscience de manière à atteindre les niveaux transcendants.

De l'idéalisme transcendant, ce qui a été retenu pour ceux qui ont parlé du tantra au XXe siècle, c'est surtout la problématique de la subjectivité suite à toute école allemande philosophique. Tout à coup, en particulier à partir de Spinoza, de Kant, la problématique de la perception consciente est devenue le prisme à partir duquel toute la réflexion va être centrée. On est passé du théocentrisme, qui est considéré avec un argumentaire théorique d'ordre objectif, qu'il y avait là comme une positivité de l'être, on va dire avec toutes les écoles de la Scholastique, y compris Tardif chez Wolff en Allemagne.

Et puis, il va y avoir un renversement complet à partir de Kant qui amène à mon sens, et ça a été perçu comme tel d'ailleurs par l'ensemble des grands penseurs de l'histoire de la philosophie, que les a priori catégoriques, à partir duquel l'être, la conscience pense le monde, se lie au monde, est en fait une coloration, comme un voile qui vient amener l'impossibilité de porter un jugement affirmatif absolu sur ce qui dépasse l'intellect humain.

Entre parenthèses, on est là directement en harmonie, même si ces écoles étaient ignorées à l'époque, avec ce que les écoles orientales, ce qu'on appelle Yogācāra ou Cittamātra, avec des penseurs comme Vasubandhu ou Asanga, ont développé, et qui vont avoir un rôle d'ailleurs dans l'émergence du tantra, des écoles tantriques tardives en Inde. Alors à partir de là, à partir de Kant, les penseurs qui vont s'exprimer derrière lui, je pense à Schelling, Fichte, Hegel, bien sûr, vont le faire en s'appuyant sur les découvertes transformatrices et absolument révolutionnaires amenées par Emmanuel Kant.

Et à partir de ce moment, la position de l'être au monde devient une sorte de moi qui sera qualifiée de moi absolu par Julius Evola, beaucoup plus tardivement, mais qui en tout cas fonde comme critère de validité la conscience individuelle avec comme moyen d'action non plus l'ouverture sur un être qui donnerait à être perçu par le spectacle qu'il donne par les sens, comme on disait dans la scolastique médiévale, mais au contraire par une intériorité retrouvée où, en approfondissant et en allant plus avant dans les mystères propres du moi intérieur, de l'âme intérieure, peuvent surgir les éléments du critérium d'authenticité de la relation spirituelle.

C'est-à-dire que ce n'est plus le dieu lointain, perdu dans la sphère céleste, qui viendrait dans une grâce distributive, participante d'un point de vue un peu arbitraire. Là, tout à coup, l'homme a accès, dans cette chambre intérieure, à un contact immédiat, direct, sans médiation, qu'elle soit sacramentelle ou cléricale, ni non plus de prière vocale avec l'ensemble des pratiques dévotionnelles, à rentrer en contact avec ce qui le dépasse absolument, et qui est précisément cet absolu dont l'homme cherche depuis l'aube des temps à devenir contemporain dans un présent qui est une fuite permanente.

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