William Blake, platonicien ?

Pour un certain nombre d’entre nous, la poésie s’apparente à un assemblage de jolis mots, nous invitant à une rêverie d’ordre romantique et idyllique. Une sorte de contemplation passive, de somnolence….  Qu'on se le dise : ce type de poésie est aux antipodes des textes et de la vision du monde de William Blake ! Rémi Soulié, après avoir évoqué devant nos caméras les œuvres de Swedenborg, Milosz et Lubicz, nous présente la poésie du britannique William Blake, dans sa dimension d’éveil, de prophétie et d’insurrection des consciences.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
48:48
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Pour Blake (1757-1827), le poète est le continuateur du prophète : c’est un médiateur qui nous rend accessible, compréhensible et visible l’existence d’une réalité supérieure.  Ses textes et ses visions revisitent les textes sacrés dans une dimension mystique, symbolique et ésotérique. 

Rémi Soulié évoquant William Blake - BAGLIS TVBlake par Rémi Soulié - BAGLIS TV

« Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est :  infinie » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, 1793)

A la suite des études menées par Kathleen Raine, Pierre Leyris et Pierre Boutang, Rémi Soulié nous rappelle la proximité de Blake avec le Monde Imaginal. Cet interstice subtil et monde intermédiaire, où les anges deviennent guides, que Raine a qualifié de « Gnose de l’Imagination », et qui rejoint les visions de Sohrawardi  (XII è.), d’Ibn’ Arabi (XIII è) telles que notre contemporain Henry Corbin les a décrites.

Rémi Soulié, à la suite de Blake, nous propose un dépassement actif et volontaire des limitations de la raison (devenir « capable d’arracher la terre à son sommeil ») et oppose de vives critiques à l'encontre des philosophies d’Aristote et de Newton (« le règne de la nécessité », « la philosophie des cinq sens »). 

Tous ces éléments font-ils de William Blake un platonicien ?

Extrait de la vidéo

Je vais vous parler de William Blake et le monde imaginal, ou plus précisément William Blake et l'imaginal poétique. Cet exposé a, dans ses grandes lignes, été déjà prononcé au château Le Quy-Nord il y a quelques semaines dans le cadre du festival de la merveille et des mystères organisé par Stéphane Levaché. Donc le monde imaginal, je ne vais pas m'y attarder longuement, on pourrait, et ça a été le cas d'ailleurs sur Bagnolis TV à plusieurs reprises, on pourrait consacrer à cette notion de nombreuses émissions, y compris d'ailleurs dans le lien que j'ai établi entre la poésie et le monde imaginal, puisque ce fut le cas dans un film précédent diffusé sur Bagnolis TV.

Là je vais simplement faire un rappel très très bref de cette notion-là d'imaginal, qu'il importe de distinguer de manière très rigoureuse de ce qui relève de l'imaginaire et a fortiori de la fantaisie, des élucubrations, des extrapolations, des extravagances de toutes sortes. Le monde imaginal, dont Henri Corbin a été l'un des explorateurs les plus lucides et les plus érudits, c'est un monde intermédiaire qui se situe entre le monde intelligible et le monde sensible, pour parler la langue de Platon, encore que ce soit en parler d'une manière assez incorrecte, puisqu'il vaudrait mieux évoquer le lieu intelligible et le lieu sensible.

Donc c'est un monde intermédiaire qui est le monde à proprement parler de l'âme, qui se situe dans la tripartition anthropologique traditionnelle au centre, entre l'état corporel grossier et puis au stade, au point le plus élevé, le monde spirituel. C'est le monde de l'âme, le monde animique, le monde psychique, celui qui dans sa fine pointe, la plus élevée, confine ou est contigué avec le monde de l'esprit précisément.

Henri Cobain nous explique, à partir en particulier de l'enseignement des platoniciens de Perse, de ce qu'a dit Davy Sen, que ce monde-là, dont la densité est aussi forte, aussi réelle que le monde corporel, c'est le monde des visions. Autrement dit, le monde des récits visionnaires, le monde des récits mettant en scène des anges, révélant un certain nombre de topologies, de topographies, même si ce monde-là n'est pas situable à proprement parler d'un point de vue spatial, ce monde-là n'en est pas moins un monde profondément réel.

On pourrait presque dire, pour comprendre ce qu'il est, qu'il s'agit quasiment d'une, avec beaucoup de guillemets, d'une forme de descente, presque au sens de l'avatarat, de descente du monde de l'esprit jusqu'à cette fine pointe supérieure de l'âme, et donc d'une transmission d'un certain nombre de visions, et ces visions ayant absolument rien d'hallucinatoire, de fou, de psychotique. C'est un monde auquel s'abreuvent les prophètes.

L'enjeu de cette interrogation, qui est la mienne aujourd'hui, autour de William Blake et l'imaginal poétique, est d'essayer de démontrer, ou de dire tout simplement d'exposer, que ce monde imaginal est aussi le lieu dans lequel les poètes puisent leurs propres images. Autrement dit, et c'est un pari, mais il me semble qu'il n'y a pas de distinction radicale à opérer entre le monde du prophète et le monde du poète, dès lors que l'un et l'autre ont accès précisément à ce lieu intermédiaire qu'est le lieu imaginal.

Le dire, ce n'est pas l'expression d'un point de vue purement subjectif, loin s'en faut, c'est se référer à la tradition. Selon la tradition, telle qu'elle a été explorée, en particulier par René Guénon, on ne sait pas trop quelle était la langue parlée aux paradis terrestres. On s'est beaucoup interrogé, est-ce l'hébreu, est-ce le sanscrit ? Mais en revanche, les traditions sont très largement unanimes pour souligner que cette langue était rimée et rythmée.

Autrement dit, la langue de l'âge d'or, la langue de l'Éden, était une langue poétique. Guénon évoque la langue syriaque ou syriaque, celle du soleil, mais c'est une autre direction. C'est une définition que l'on retrouve jusque dans la poésie française du XVIIe siècle, pour La Fontaine, la poésie est encore littéralement la langue des dieux. Évidemment, si l'on se projette dans un passé encore plus lointain, les richis du Veda, qui ont donc entendu et vu la révélation du Veda, sont aussi les kavis, c'est-à-dire les poètes, les voyants du Veda, qui se situent dans la prophétie, et de ce que la prophétie a de plus rigoureux, de plus traditionnel, sont aussi des poètes.

Dans le monde dit païen, le monde des vâtes, des oracles, des civils, le prophète est également poète. Le recueil des oracles caldaïques a été considéré, par un très grand nombre de néoplatoniciens, comme quasiment une manière de révélation sacrée, de texte sacré, qu'on pourrait, à certains égards, à certains longs faits, comparer à la Bible. Le mage en pédocle écrit ses purifications en hexamètre, qui est évidemment le maître, le rythme de la poésie.

On peut en dire autant ou combien de parménides, dont le poème, le fragment qui nous reste de son texte, qui s'intitule donc le poème précisément, est écrit lui-même en hexamètre et fait état d'une révélation, la révélation de la déesse, en l'occurrence la révélation ontologique de l'identité de l'être. L'être est, le non-être n'est pas. Tout ceci se dit en vers, donc selon une modalité rimée et rythmée, exactement comme dans des domaines plus directement religieux.

Alors l'intérêt, la valeur quasiment paradigmatique de l'œuvre de William Blake, je ne vais pas revenir sur sa biographie, ce n'est pas le but, simplement Blake est né et mort à Londres, et c'est une caractéristique de William Blake, il s'est refusé de manière systématique à séparer la prophétie et la poésie. Il a considéré que les deux, de manière très littérale, sont le même véritablement. Donc on comprend cette valeur paradigmatique pour ce qui nous préoccupe en l'occurrence, c'est-à-dire cette idée que le monde imaginal innerve autant la poésie que la prophétie, même si Blake n'associe explicitement, littéralement la prophétie, qu'à deux seuls de ses titres, Europe une prophétie et Amérique une prophétie.

Haut