Toucher le fond de son être
C’est en touchant le fond de mon être que mes conditionnements vont se consumer, et non pas par mes « efforts ascétiques », rejetons de mon orgueil et de mon mental. Cette simple phrase pourrait, à elle seule, résumer l’ensemble de cet entretien. En effet, Laurent Jouvet présente ici sa vision de la spiritualité, « cet art de l’Esprit » comme il aime à le définir : son caractère universel et paradoxalement personnel, ses différentes voies et différents pièges…
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Fruit de son riche cheminement personnel (cf. notre premier entretien, dans lequel Laurent relate son parcours) il nous livre dans cet entretien sa vision et ses conseils pour atteindre cet émerveillement de chacun instant, cet apaisement et amour irradiant. De soi et des autres.


Aller vers son fond est un cheminement solitaire, sans intervention d’aucun « maître » extérieur
Réfractaire à toute forme d’autoritarisme, contre les spiritualités dactylographiées, figées dans un marbre (dont le graveur était systématiquement masculin), il nous prouve ici que l’on peut allier profondeur, humour et simplicité.


Le Royaume de Dieu, est au dedans de vous (Luc 17:21)
Hindouisme, bouddhisme, philosophie pratique et apophatisme chrétien seront ainsi autant de sceaux jetés dans ce puits, ce fond, ce « Un » fondateur. Une approche qui favorise et irrigue, délibérément, cette vie intérieure tant malmenée par notre monde moderne et ses institutions, religieuses ou non. Une ode à l'union avec son âme : « mon âme est en moi, comme un petit enfant contre sa mère » (Psaume 130) nous dit Laurent à la fin de cet entretien...
Extrait de la vidéo
Bonjour à toutes et à tous, nous sommes de nouveau avec Laurent Jouvet sur Baglis TV. Donc bonjour Laurent. Bonjour. Nous avons déjà eu l'occasion d'échanger sur ton parcours, de voir à quel point il était riche.
Si je résume, l'orgue, l'expérience dans les églises, prof de biologie, expérience dans les monastères, maître de chapelle, traduction de Maître Eckhart Patanjali, j'en oublie certainement. Et d'ailleurs, dans le premier entretien, on n'avait pas mentionné ce livre, le cœur de la spiritualité. Et si je le présente maintenant, eh bien tout simplement parce que j'aimerais que ce soit un peu le fil conducteur de cet entretien.
Parce que ce qui est frappant, comme on a pu le voir avant, c'est que tu es un peu bourlingué, on va dire, dans différents chemins spirituels qui en apparence, au niveau de la forme, paraissent complètement différents. Mais toi, ce que tu décris dans cet ouvrage, c'est une forme d'universalité, de l'expérience spirituelle. Et donc c'est ça que j'aimerais qu'on aborde ensemble pendant cet entretien. Et pour commencer, eh bien on va commencer par une question bateau.
Qu'est-ce que la spiritualité pour toi ? Parce que c'est déjà un gros mot. Oui, c'est un très gros mot. La spiritualité, si on revient tout simplement à l'étymologie, évidemment c'est l'esprit.
Moi j'aime bien dire que finalement la spiritualité c'est l'art de l'esprit. C'est qu'est-ce que je fais avec cet outil extraordinaire que je peux perdre en faisant n'importe quoi avec, mais qui est aussi la porte d'entrée dans quelque chose de plus profond, que certains vont appeler Dieu, que certains vont appeler ma vraie nature ou n'importe. Et que donc le fait de pouvoir être sensibilisé à ce qu'est l'esprit, comment est-ce qu'on rentre dans un esprit apaisé et comment on trouve la perle rare, comme dirait Jésus dans le fond de ce chant.
Pour moi c'est ça la spiritualité, c'est cette recherche dans l'esprit pour arriver à l'essentiel. Alors comme tu es passé un peu dans des cadres on va dire assez religieux, enfin en tout cas au début. Quelle distinction tu prends entre le religieux ou la religion, la spiritualité ? Ah ben ça c'est la grande, c'est une très grande distinction qui est extrêmement importante à faire parce que le religieux se base sur le spirituel mais souvent, hélas, ça dégénère et je peux l'expliquer de manière très très simple, le modèle religieux met le divin à distance.
On regarde n'importe quelle religion, on a l'image du divin, on a un hôtel, quelque chose, on a des marches, on a le peuple. Et en fait la religion réussit le coup de force à mettre le divin à distance comme s'il était une entité extérieure à nous et on va agir, interagir avec le divin. C'est-à-dire, ça se voit très bien par exemple pendant la messe, le peuple va donner des offrandes qu'on va déposer au pied de l'hôtel et le prêtre va distribuer la communion qui est Dieu quand même et la bénédiction.
C'est-à-dire qu'en fait il y a, par l'objectivation, c'est-à-dire que ça a quand même une utilité, je dis pas que c'est mauvais mais par l'objectivation du divin qu'on met à distance, ça permet aussi de rentrer un peu en contact avec lui, c'est-à-dire de pouvoir un peu gérer le rapport avec le divin. Mais la véritable spiritualité c'est ce que va dire Jésus, il va dire dans Luc, il va dire mais le royaume des cieux qui est synonyme du royaume de Dieu, c'est-à-dire le lieu où Dieu réside, est au-dedans de vous, au-dedans, en grec c'est très très clair, c'est pas autre chose.
Donc ça veut dire que la perle rare du fond de la spiritualité est au fond de nous-mêmes. Donc le spirituel va toujours, le mystique, va toujours faire référence à une expérience intérieure alors que le religieux, le phénomène religieux va toujours mettre le divin à l'extérieur, il va l'objectiver. Et donc il y a une tension très très forte entre ces deux pôles qui à mon avis c'est une véritable économie de la spiritualité, c'est le passage entre le religieux, le mystique, En général, le mystique il sort d'un milieu religieux, Jésus était rabbin, mais il remet le système en cause, il dit c'est plus à Jérusalem qu'on va adorer Dieu, il dit ça à la Samaritaine, parce que c'était là que les juifs avaient enfermé Dieu dans la chékinah, dans le temple de Jérusalem, c'est plus là, c'est en esprit et en vérité.
Donc on est vraiment dans la spiritualité, et Jésus renvoie au Dieu intérieur, enfin Dieu déjà c'est trop dit parce qu'il n'y a pas de nom pour ça, et donc il y a une tension. En général, le mystique se fait zigouiller par les prêtres, parce que quand même ça dérange beaucoup le coberce, et d'ailleurs si Jésus s'est fait crucifier, c'est pas tant pour ce qu'il disait que par le fait qu'il avait chassé les marchands hors du temple.
Et ça c'est Daniel Marguerat qui le dit très très bien dans Vie et Destin de Jésus, c'est en fait, c'est ça son accusation, c'est tu as empêché le déroulement normal du culte à Jérusalem qui était une affaire vraiment économique extraordinaire, tu as dérangé ça, et ça on te le pardonnera pas, et c'est pour ça qu'il a été zigouillé. Et si on revient à l'expérience, donc est-ce qu'on pourrait dire que la religion est encore dans une forme de dualité, et que le mystique justement arrive à passer à une forme d'unification ?
Complètement, oui, c'est ça, alors il faut être assez fin parce qu'évidemment le religieux propose un dieu dans les statues par exemple, on voit la statue, on rentre en communication avec la statue, on lui parle intérieurement, et c'est une forme de dualité, et le but du mystique c'est de faire un avec ce fond, on est dans la non-dualité, mais il y a entre les deux, il y a beaucoup de choses, c'est-à-dire que...
Entre les deux, entre la dualité et la non-dualité, dans ce cheminement ? Voilà, dans ce cheminement, il y a donc le niveau zéro du religieux, c'est d'avoir une divinité là, je vais lui zigouiller un canard pour qu'il pleuve, donc c'est une espèce de marchandage, c'est le grand marchandage classique qui est hyper ancien, on le fait depuis la nuit des temps, c'est-à-dire de penser qu'il y a quelque chose d'extérieur à nous, qu'il y a une action dans le monde, et de rentrer en contact avec en lui faisant la plupart du temps des offrandes, qui pouvaient être des offrandes sanglantes la plupart du temps.
Oui, là tu mentionnais le catholicisme, mais finalement c'est quelque chose qu'on peut appeler... Complètement, chez les incas c'était bien pire, on zigouillait des gens quand même, mais après il y a la dimension intérieure de la spiritualité, et elle aussi elle est marquée par les deux aspects, l'aspect dualiste et l'aspect non-dualiste. Je vais le dire par rapport au christianisme, mais c'est vrai avec toutes les autres religions, c'est qu'on a deux types de mystiques assez différentes, il y a une mystique dans la dualité, que j'ai appelée la mystique de l'autre dans ce livre, avec un A majuscule, c'est-à-dire je rentre en moi, en contact avec une entité qui habite en moi, qui est le divin, et je rentre en contact, j'échange, c'est-à-dire je prie et j'écoute ce qui m'est dit.
Maëchtil de Magdebourg fait tout le temps ça, elle dit « Seigneur qu'est-ce que tu en penses ? » et Dieu répond. Mais est-ce que là, parce que dans l'autre entretien tu parlais de la prière, que c'est une forme de dialogue mental, mais là on parle de mystique, la prière c'est encore un autre