Providence et amour chez Molla Sadra

Molla Sadra est l’un des philosophes majeur de l’époque où la dynastie safavides dominait la Perse, au XVIIème siècle de notre ère. Rappelons que les safavides sont issus d’un ordre religieux soufi sunnite et, cette période, Christian Jambet la qualifie de « moment conclusif » pour l’histoire de la philosophie en Islam : chacun de ses successeurs ayant été invité à se prononcer pour ou contre les doctrines de Molla Sadra.

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Jusqu’à nos jours, Molla Sadra  occupe le rôle de « maitre décisif » en matière de métaphysique dans le monde iranien et au-delà du monde iranien nous-dit Christian Jambet

La particularité de Molla Sadra, c’est de réunir la pensée d’Avicenne et celle d’Ibn Arabi, toutes deux pourtant aussi éloignées l’une de l’autre.

Les sources d’inspirations de Molla Sadra sont nombreuses, et si Christian Jambet s’y intéresse à sa pensée, cela à la suite de Henry Corbin, c’est parque malgré leur diversité, elle forme une synthèse qui n’est pas une simple superposition syncrétique, mais bien un système conclusif entre la pensée héritée de la falsafa (moyen-âge), l’héritage du soufisme spéculatif et l’héritage aussi de la philosophie illuminative de Sohrawardi.

Et tous ces éléments convergent vers une même fin systématique : la doctrine de l’amour...

Exposé enregistré lors de la XVIIème Journée Henry Corbin « Amour humain, amour divin » à l'INHA, Paris que nous remercions.

Extrait de la vidéo

Le sujet peut vous sembler un peu obscur, Providence et Amour, et je présenterai donc les raisons pour lesquelles ces deux concepts sont ici corrélés. D'abord, en effet, rappelez que le travail d'exposition que je vous présenterai porte sur l'œuvre d'un des plus grands philosophes. Il n'y a pas de gradation à établir ici, mais enfin, en tout cas, il paraît comme un des philosophes majeurs de l'époque safavide, c'est-à-dire de la domination de la dynastie safavide en Perse au XVIIe siècle de notre ère, et qu'il est donc comme un moment conclusif de l'histoire de la philosophie en islam, ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas eu des philosophes après Maudlacetra, mais que peu ou prou, hostile à son système de pensée, ou au contraire, se présentant comme disciple de sa pensée, chacun a été invité à se prononcer sur ses doctrines, et qu'il a joué, à peu près jusqu'à nos jours, le rôle d'un maître décisif en matière de métaphysique dans le monde iranien et au-delà du monde iranien, puisque son œuvre étant massivement ou majoritairement rédigée en arabe, elle a bien entendu intéressé le public de langue arabe.

C'est un philosophe chiite, mais quand on a dit cela, on n'a pas dit grand-chose. Qu'est-ce qu'un philosophe chiite ? Ce matin, Mathieu Terrier a présenté plusieurs figures, non seulement mystiques, mais d'auteurs qui peuvent passer, peut-être à tort pour philosophe, je pense en particulier à Saïd Haïda Ramali, mais quelle que soit la définition qu'on se donne de la philosophie, encore faut-il que ces penseurs entrent dans une des catégories envisagées par l'histoire de la philosophie en islam.

Moula Sadra incontestablement figure dans le tableau général de la philosophie islamique au titre de, à la fois de son œuvre, disons, utilisant toutes les armes de la raison et de l'intellect démonstratifs, mais aussi comme commentateur du Coran, commentateur des traditions des Imams et auteur de plusieurs traités mystiques ou de saveurs mystiques, comme on voudra, qui présentent sa doctrine la plus profonde et peut-être la plus cachée.

Alors les sources d'inspiration de Moula Sadra sont nombreuses et si d'ailleurs je m'y intéresse, comme avant moi bien sûr Henri Corbin et d'autres, bien d'autres, plusieurs autres en tout cas, quelle que soit la diversité de ces sources, ce qui est important c'est qu'elles entrent dans une synthèse parce qu'il n'est pas un simple syncrétisme et que Moula Sadra du coup apparaît comme un moment conclusif où la pensée héritée de la falsafa, l'héritage du soufisme spéculatif et l'héritage aussi de la philosophie illuminative de Sokhrawardi ainsi que d'autres convergent vers une même fin systématique.

Dans le présent contexte, celui de la doctrine de l'amour, nous verrons d'ailleurs que ce qu'il dit, que je vais essayer de vous présenter de ces spéculations, est essentiellement nourri de l'enseignement d'Avicenne d'une part et à partir d'Avicenne évidemment on peut remonter jusqu'à Aristote et jusqu'aux auteurs néoplatoniciens et d'autre part nourri de la pensée d'Ibn Arabi. Les deux d'ailleurs auteurs, Avicenne et Ibn Arabi, sont cités expressément et donc il n'y a aucune surprise si ce n'est de voir être rendu compatible l'un avec l'autre deux penseurs aussi distincts, aussi différents et aussi éloignés l'un de l'autre que possible tels qu'Avicenne, Ibn Sina donc et Ibn Arabi.

Alors j'ai été frappé du fait que, bien qu'il soit souvent question de l'amour dans l'œuvre de Moulassadra, la doctrine qu'il en propose et au fond ce qu'on peut appeler sa métaphysique de l'amour est présentée, exposée de manière assez développée dans un traité consacré à la Providence. Ce traité figure dans le grande œuvre de Moulassadra, son œuvre majeure, les quatre voyages de l'intellect, les Asfar, les quatre voyages de l'intellect qui ont un ordre intérieur bien sûr et dans cet ordre nous y trouvons toute une partie qui est le troisième voyage, troisième de ces quatre voyages et cette partie peut être appelée la partie théologique de l'ouvrage et dans cette partie théologique, Moulassadra traite successivement de l'essence de Dieu, de ses attributs et de ses actes.

Ce schéma n'a rien d'exceptionnel, d'étonnant et il correspond à la définition même que Moulassadra donne de celui qu'on appelle l'âref, le gnostique, le vrai savant, le sage. Ce sage ou ce vrai savant se définit par le fait précisément d'être le vrai théologien à la différence des théologiens du calame, en particulier du calame sunnite qui eux pratiquent un simple art de la dispute et qui n'arrive selon Moulassadra à rien de probant.

Dans cette théologie de l'essence des attributs et des actes divins, évidemment notre auteur rencontre la notion de providence. Il le fait de manière logique car il tient la providence pour un des attributs divins. Le statut de la providence a cependant une position étrange et peut-être difficile à repérer. Certes c'est un attribut divin, on va voir comment et pourquoi, mais la providence est aussi un des niveaux ou degrés d'un autre attribut divin qui est la science.

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