Une épistémologie romantique chez Eliphas Lévi ?
A la moitié du XIXe siècle un ancien abbé devint très populaire dans les cercles occultistes occidentaux à travers un certain nombre d'ouvrages.
Cet homme, né Alphonse Louis Constant, passa à la postérité sous le nom d'Eliphas Lévi. A peu près à la même époque, notamment en Angleterre, commencent les balbutiements d'une nouvelle "science" dénommée épistémologie. Elle désigne, au choix, soit le domaine de la philosophie des sciences, soit la théorie de la connaissance.
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Pour Jean-Pierre Laurant, elle indique surtout " un discours second qui inclut les conditions de sa propre vérité". Dans le cas d'Eliphas Lévi, comme dans l'ensemble des sciences occultes, nous retrouvons ce même désir : rechercher à l'intérieur même de son discours, sa propre justification.
De ce point de vue, l'oeuvre d'Eliphas Lévi, malgré ses imperfections et son caractère parfois superficiel, reflète parfaitement son siècle et le dépasse. Elle se retrouve de fait à un croisement d'attitudes et de pensées qui sont fondamentales pour comprendre à la fois l'histoire des idées de cette époque mais aussi l'évolution d'un certain nombre d'approches qui sont encore aujourd'hui d'actualité.


Grand admirateur de Joseph de Maistre (le comte solitaire qui avait osé s'opposer à l'esprit positiviste de son temps), Eliphas Lévi a essayé d'incarner un homme - que de Maistre appelait de tous ses voeux – celui dans lequel l'alliance entre dogme et science, entre foi et raison, entre autorité et liberté, pouvait s'opérer. « Celui-là sera grand! Et il fera cesser ce XVII siècle, qui dure encore…" écrivait de Maistre (ndlr : on peut s’interroger sur la prégnance de cette remarque alors que nous sommes au XXIème siècle !).
Quelles sont les notions clés de Joseph de Maistre qu'Eliphas Lévi utilisa pour affiner l'approche théorique de son oeuvre ?
Les découvertes marquantes du XIXe siècle, comme le magnétisme ou le mesmérisme, ont-elles influencé Eliphas Lévi dans le développement de ses thèmes majeurs ?
Réponses par Jean-Pierre Laurant dans cet exposé de 36 minutes filmé à La Sorbonne lors des dernières journées Politica Hermetica.
Extrait de la vidéo
Je me suis risqué un titre a priori inattendu, l'existence d'une épistémologie romantique chez Éliphas Lévy, c'est un titre qui appelle quelques réflexions, et je pense qu'il s'agit de l'exposition de l'épistémologie romantique à l'épistémologie romantique. Je pense que vous m'attendez tous au tournant puisque je ne suis pas épistémologue, et le titre s'applique à Éliphas Lévy qui n'est pas non plus, et pour cause, à son époque épistémologue.
Et dont la référence principale c'est Joséldemestre, c'est dans ce sens là que je vais développer quelques très rapides considérations. Joséldemestre chez qui la recherche de type épistémologique reste aussi quand même très superficielle. Alors ce n'est pas une véritable communication, mais quelques remarques sur un certain nombre de connexions entre épistémologie, ésotérisme et romantisme. Qui me paraissent aller de soi, mais encore une fois qui vont être données de façon très brève et dans le désordre, et je continuerai par quelques petits commentaires de texte en quelque sorte d'Éliphas Lévy, illustrant les thèmes qui pourraient servir de base à une véritable recherche d'Allan dans ce sens.
Alors, non seulement je ne suis pas épistémologue, mais encore j'avais d'épistémologie une notion très très vague et je suis allé regarder plus près dans les dictionnaires pour voir de quoi j'allais parler. Alors, il ressort que l'épistémologie est toujours un discours qui est un discours second. Le discours épistémologique inclut les conditions de sa propre vérité. J'étais à la recherche, si vous voulez, d'une justification du rapprochement entre Éliphas Lévy et épistémologie.
Et ça m'a paru tout à fait flagrant dans le cas d'Éliphas Lévy comme dans le cas de l'ensemble des sciences occultes, ce désir de rechercher à l'intérieur d'elles-mêmes leur propre justification. A l'époque où Éliphas Lévy écrit son ouvrage de base « Dogmes et rituels de la haute magie », c'est 1856, et il se trouve que c'est aussi la première occurrence du mot épistémologie en anglais, alors que le terme sera utilisé en français que beaucoup plus tardivement.
On est donc dans un domaine de balbutiement d'une science, et à une époque où la notion de science elle-même reste très... les frontières en sont incertaines, et c'est dans ce domaine d'ailleurs, dans ce domaine que François Secret a appelé « Cette même nuit où tous les chats sont gris », que vont se développer à la fois le discours sur les sciences occultes, la théorisation des sciences occultes dans l'occultisme, et une justification que l'on trouve en soi-même et que, après coup, on peut appeler, plus ou moins, mais je suis sûr que les critiques pourront fuser sur ce point, que l'on pourra appeler épistémologique.
Second point, c'est que le discours épistémologique appartient au domaine de la philosophie, et que le philosophe doit être à la fois un savant et s'extraire du discours scientifique pour analyser donc ce qui le fonde. Dans ce sens, il y a peu de différence entre épistémologie et discours sur l'histoire des sciences, et là aussi nous recoupons l'ensemble de la théorisation des sciences occultes et tout, le mode de raisonnement d'Eliphas Lévy, dont la justification dernière se trouve dans une historisation, dans la recherche d'une relation historique.
Et là, nous sommes dans l'esprit du temps en même temps, avec l'intrusion par rapport aux notions de tradition anciennes dont on nous a parlé, l'intrusion d'une temporalité, l'introduction d'une dimension historique dans les types d'interprétation. Et ce matin, une référence a été faite à ce type de pensée par Émile Poulain quand il a parlé de Vico avec cette introduction, et alors ça c'est complètement nouveau, de la temporalité dans le mode d'expression.
Nous sommes dans une sorte, pour tenir un discours dans un autre registre, dans un discours d'archéologie du savoir, et dans lequel Eliphas Lévy opère, avant tout, cette sortie de soi, puisqu'il n'est ni un cabaliste, ni un théologien, ni un savant, non seulement au sens moderne du terme, mais même au sens de l'époque. Et Eliphas Lévy n'est pas un savant. Alors, c'est une sorte de Monsieur Jourdain, épistémologue sans le savoir, mais qui, en même temps, incarne d'une certaine façon l'esprit d'une époque, et qui a inspiré des types d'attitudes que l'on va revoir ultérieurement jusque dans des approches, en particulier dans les modes de vulgarisation de ce type de pensée.
Il y a un certain nombre de plis de la pensée qui ont été pris dans le sens défini par Eliphas Lévy. Alors, ce sont des connexions possibles avec une démarche épistémologique, dans la mesure où la démarche épistémologique, par nécessité, ce discours sur la science, évolue avec l'état de la science lui-même, et peut modifier son regard sur le passé en fonction de l'évolution de la science contemporaine.
C'est ce que, ce matin aussi, une allusion a été faite à Bachelard, c'est ce que Bachelard a appelé épistémologie de la récurrence, et là, ce n'est pas récurrence dans le sens de l'accumulation des témoignages, du savoir dans lequel on a constitué la tradition pendant très longtemps, il s'agit d'un autre type de récurrence. Alors, c'est dans ce sens que j'ai regardé quelques lignes et quelques pages d'Eliphas Lévy.
Maintenant, pourquoi épistémologie romantique ? Là, le rapport du romantisme à Eliphas Lévy est quand même assez évident, c'est beaucoup plus connu, avec, au premier plan je crois, on peut donner la valorisation du mythe, le thème qu'on va revoir de la fin de Satan, on a fait allusion à Victor Hugo aussi ce matin, et de la légende terrible qui tourne autour des initiés de leur pouvoir surhumain, là nous sommes dans une logique romantique, là aussi, que l'on retrouve très généralement.
Un autre aspect absolument essentiel, là qui est propre au romantisme français, c'est la notion de régénérescence et de la mission par les voies de l'art. Les occultistes sont avant tout des écrivains et ils vont remplir une mission qui est une mission sociale.