La violence de Dieu et le rôle de Satan en mystique musulmane
« Si l’on veut connaitre la vérité : il faut l’erreur. Pour voir le blanc : il faut le noir » Non, ce n’est pas un aphorisme taoïste mais bien les considérations du mystique al-Hallaj (Xème siècle du calendrier grégorien) sur le rôle de Satan dans l’Islam (« Iblis »). Les religions du Livre, aussi appelées traditions abrahamiques, (judaïsme, chrétienté et islam) partagent une origine commune qui est l’Ancien Testament hébraïque. Si le Christianisme s’est développé autour du principe du Dieu-Amour et de Jésus dans le Nouveau Testament, il n'en est pas ainsi pour le Judaïsme et l’Islam, qui sont restés fidèles à l’Ancien Testament : si Dieu est souvent miséricordieux, il peut tout autant châtier…
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Pierre Lory évoque donc ici l’articulation – et ses paradoxes – du lien entre le Créateur, sa création et son transgresseur : Satan, dans le langage coranique.


La souffrance de Job, métaphore pour toute l’humanité
Pourquoi l’homme pieux et vertueux souffre-t-il aussi ? Telle est la question, fondamentale, universelle, des souffrances de Job, que théologiens, philologues, philosophes, mystiques et poètes tentent d'interpréter depuis des siècles.
A travers la mystique musulmane et les figures d’al-Hallaj, Ibn Arabi, Mullâ Ṣadrâ, la notion du Grand Djihad, « cet âpre combat avec soi-même », Pierre Lory nous dévoile quelques clés de compréhension, claires et passionnantes, autour des notions de rétribution, de la souffrance et du pardon...
Exposé enregistré lors des XVe Journées Henry Corbin (« Combat spirituel, combat terrestre »), que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Dans la pensée musulmane, Dieu assume clairement, lui aussi, la violence, comme dans la Bible hébraïque. La violence, c'est bien sûr le fait des hommes, mais elle est aussi intégralement le fait de Dieu qui a voulu avaliser ou en parfois encourager certaines guerres. A la différence, dans la Bible hébraïque, il n'existe pas en Islam l'équivalent de Job. Dans le livre de Job, Job, l'innocent, dit « Pourquoi tu me fais souffrir ?
» « Pourquoi est-ce que toi-même tu n'appliques pas la même morale que tu nous imposes ? » Et donc il y a ce cri de souffrance et de protestation de ce qui apparaît devant une sorte d'injustice, devant la violence faite aux hommes. En Islam, la question ne se pose pas, c'est-à-dire que la souffrance humaine n'est pas une question théologique. Elle est en quelque sorte résolue d'avance dans la mesure où il est dit que la souffrance, Bala, c'est une épreuve.
Donc toutes les souffrances physiques ou autres qui peuvent être infligées aux hommes, c'est des épreuves. Et Job, cité dans le Coran, fait preuve de patience. Donc là, en quelque sorte, la vertu recommandée, c'est la patience. Et les mystiques adorent Dieu précisément dans, pour reprendre l'expression d'un grand soufi du IXe siècle, dans l'union des contraires.
C'est-à-dire que Dieu est adoré en tant que miséricordieux, mais il est aussi adoré simultanément en tant que vengeur rigoureux. Donc les deux doivent être maintenus de force. Alors maintenant, comment trouver une interprétation de la violence dans le Grand Djihad, dans le Djihad personnel ? Je voudrais juste pointer la question du mal dans ce Grand Djihad.
Pourquoi est-ce qu'on a à combattre avec tellement d'aprôtés à l'intérieur de soi-même ? Comme l'a rappelé Christian Jambé ce matin à propos de M. Lassadra. Et ici, je voudrais simplement dire quelques mots sur le principal fauteur de violence, à savoir Satan.
L'univers est réglé de façon tout à fait harmonieuse. Les astres tournent comme il faut. Les animaux se conduisent tout à fait dans l'ordre divin. Les minéraux aussi.
Tout est harmonieux, mais il y a la transgression. Et la première transgression qui a été commise, c'est celle de Satan, dont le rôle dans la pensée et la spiritualité islamique est à la fois considérable et marginal. Considérable parce que les hommes sont harcelés par Satan depuis leur origine jusqu'à la fin, et en même temps marginal parce que finalement c'est Dieu qui est tout-puissant et c'est Dieu qui décide de tout.
Quelques mots juste de rappel. Satan était parmi les anges. C'est une figure très équivoque. Le Coran ne dit pas clairement s'il était un ange.
Verset dit qu'il était un djinn, mais en tout cas, tout djinn qu'il était, il était parmi les anges. Dieu crée Adam, annonce qu'il va créer Adam, et les anges protestent en disant, mais nous, nous t'adorons dans toute pureté, nous te sanctifions, et tu vas créer quelqu'un qui va corrompre la terre et qui va verser le sang. Dieu dit je sais ce que vous ne savez pas, il crée Adam d'argile, et il demande après, devant cette créature créée d'argile, aux anges de se prosterner devant lui.
Tous les anges s'exécutent sauf Satan. Et donc Satan pose là la première transgression. C'est en quelque sorte le point de départ, l'image archétypale de la transgression dans le langage coranique et plus tard dans la spiritualité musulmane en général. Satan est maudit et il dit, d'accord, en quelque sorte il se soumet à cette malédiction, mais il dit, mais laisse-moi tenter les hommes.
Sous-entendu, tu nous demandes de nous prosterner devant cet être, Adam, mais tu vas voir qu'en fait il n'est pas du tout digne d'adoration et donc Satan a l'autorisation jusqu'à la fin du monde de pousser les hommes eux aussi à la transgression et il faut dire qu'il y réussit bien, puisque peu de temps après, dans le paradis, il réussit à faire chuter les hommes d'une façon complètement équivoque justement, on est dans l'équivoque total, puisque il dit à Adam et Ève, devant l'arbre dont il est interdit de manger du fruit, votre Seigneur vous a interdit de manger de cet arbre pour vous empêcher de devenir des anges ou d'être immortels, ce qui est très équivoque, puisque pourquoi Adam voulait-il devenir un ange alors que précisément les anges ont dû se prosterner devant lui ?
Pourquoi voulait-il être immortel alors qu'apparemment la question de la mortalité ne s'est jamais posée ? L'équivoque de Satan d'ailleurs, là où ça intéresse quand même la pensée mystique, c'est non seulement qu'on ne sait pas très bien ce qui l'a poussé fondamentalement, on va voir les réponses données, à transgresser, mais aussi pourquoi Adam et Ève à peine avoir transgressé, eux ont été pardonnés, alors qu'Iblis, Satan lui-même ne sera jamais pardonné, il est maudit jusqu'à la fin de l'éternité.
Donc quelle est la différence entre les deux transgressions ? Je vous épargne bien sûr les très longues exégèses qui ont été développées depuis de très longs siècles à ce sujet-là pour rappeler donc que Satan intervient continuellement dans ce qu'on a appelé le grand jihad, à savoir qu'il harcèle les hommes en leur insufflant de mauvaises pensées et en étant même présent à l'intérieur d'eux-mêmes. La tradition musulmane rapporte que le prophète Mohamed a affirmé que chaque croyant avait près de lui un ange qui le pousse au bien et un Satan qui le pousse à péché.
L'entourage des mondes, même toi, envoyé de Dieu, répondit à ses compagnons, même moi, mais Dieu m'a aidé contre ce Satan personnel et il s'est converti à l'Islam où il s'est soumis. Et donc il y a près de nous un démon, un Satan, qui cherche à nous faire transgresser exactement comme il l'a fait pour Adam et Ève. Et non seulement il est près de nous, mais un autre hadith vient ajouter que Satan circule en vous comme le sang dans vos veines.
Donc Satan est à l'intérieur de nous. L'âme pécheresse, en quelque sorte, est comme imprégnée d'une présence satanique, ce qui donne une image pessimiste, bien sûr, de l'être humain, mais en même temps laisse à comprendre l'âpreté de cette guerre, ce jihad, cette guerre sans merci, auquel Christian Jambret faisait allusion ce matin. Alors je vais juste très rapidement jeter quelques idées qui reflètent l'opinion d'un des seuls penseurs et mystiques qui est posé le problème de face, et qui est Hallaj, le grand mystique Hallaj, qui a été jugé et exécuté en 922, dont l'œuvre qui devait être assez importante a été censurée et détruite.
Il ne nous en reste que quelques bribes, mais dans ces quelques bribes, il y a quand même le livre des Tawassin qui contient des méditations sur ce rôle de Satan. Rôle de Satan, bien sûr, qui est à mettre en rapport avec le destin de Hallaj lui-même, qui a été accusé d'avoir contrevenu à la religion, et donc a été condamné et exclu de la communauté musulmane détruite physiquement. Alors si on comprend bien l'argumentation de Hallaj, les arguments sont les suivants.