Des héritiers sans passé
La question de l’enracinement et de l’identité ne doivent pas être perçus comme un fardeau, une stagnation mais au contraire comme une incitation à une perpétuelle réappropriation : toujours rester créatif, toujours libre.
Cette prise de conscience de ce point de départ, que l’on peut nommer « héritage », et qui englobe la culture et les sciences humaines, donne l’étendue du champ à labourer.
Connaitre l’étendue d’un champ ne veut pas dire qu’il faille mettre sa charrue dans les mêmes sillons que ses ancêtres : cette vision passéiste paraît très limitée.
Françoise Bonardel (auteur de nombreux livres, dont « Des Héritiers sans passé » Ed La Transparence, 03/2010) enseigne la philosophie la question de la transmission, de la Tradition occupe une place centrale dans ses travaux. Pour l’auteur, le monde actuel a atteint un point critique : nous sommes devenus insensibles, réfractaires, au patrimoine que nous ont légué nos ancêtres, à nos origines, à nos racines.
« Si l’on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va » dit l’adage… donc où allons-nous ?
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Françoise Bonardel, entourée de Jacques Colette et Stéphane Arguillière, tente de répondre à cette question en s’interrogeant sur les origines de cette rupture et sur l’étendue de ce phénomène.
Tous trois dressent un constat alarmant : il faut entrer en résistance et ne pas céder aux sirènes de la passivité !
En fustigeant un (pseudo) nomadisme mercantile de jet-setters et un cosmopolitisme auréolé de bon sentiments compatissants derrière lequel se cache une uniformisation caricaturale adossée à une apologie de la société de consommation à l’échelle mondiale, Françoise Bonardel s’inquiète de l’usurpation généralisé qui semble être le leitmotiv de notre société, et l’irresponsabilité de nos dirigeants. La modernité doit-elle créer des déracinés ?
Cette errance à l’échelle planétaire fait-elle partie de la marche progressiste de l’histoire ?


Loin de toute forme de passéisme idéalisant « le bon vieux temps », ou d’une vision duale (donc sotte) opposant Tradition et postmodernité, grande culture et petite culture, Françoise Bonardel nous exhorte à une réappropriation de notre passé sans aucune clause restrictive, en faisant fi de cette lancinante culpabilité qui voile notre discernement et nous empêche de prendre conscience de ce point de départ... sans lequel aucune route n’est possible.


Une invitation à « la réalisation du Soi », placée sous le joug de l’universalisme.
Pour clore cette succincte présentation, nous ne résistons pas au plaisir de vous rappeler deux citations qui pourraient illustrer cette table ronde.
La première, sur le thème de l’identité : « Le fait de connaître ses racines, qu'il s'agisse d'un individu ou d'un groupe, ne veut pas dire que l'on recule, que l'on s'éloigne du présent, cela veut dire au contraire - pour rester dans la métaphore botanique - savoir quelles feuilles pousseront sur les branches. » Jacques Lacarrière.
Et la seconde, sur la transmission : « A quoi te sert ta connaissance si elle ne te porte pas à combattre? A rien. C’est précisément comme si quelqu’un connaissait un grand trésor, et qu’il n’allât pas le chercher ; et que sachant cependant bien où le prendre, il mourût de faim dans sa connaissance » Jakob Böhme.
Une table ronde d’une durée de 75 minutes animée par Virginie Durand.
Extrait de la vidéo
Bonjour, bonjour à tous les trois, Françoise Bonnardel, je vous retrouve aujourd'hui avec plaisir autour de votre ouvrage qui est paru très récemment, Des héritiers sans passé, un essai sur la crise de l'identité culturelle européenne que vous proposez aux éditions de La Transparence. Je vous retrouve avec sur ma droite Jacques Collette et sur ma gauche Stéphane Arguillère. Avant de vous présenter Françoise, avant de vous laisser la parole, je voudrais déjà présenter vos deux invités, nos deux hôtes.
Jacques Collette, vous êtes professeur émérite Panthéon-Sorbonne, vous êtes un spécialiste de l'idéalisme allemand et également de la phénomologie contemporaine. Vous avez été auteur en 2007 d'un livre qui s'est appelé Les lettres et la pensée qui est paru aux éditions de La Transparence et un peu plus récemment, en 2008, vous avez publié ce livre Dialectique et Phénémologie aux éditions Ousia Substance.
C'est des éditions qui sont situées à Bruxelles. Vous avez beaucoup travaillé sur le rapport entre la philosophie et l'art, la philosophie et la littérature et c'est à ce titre que vous êtes là aussi aujourd'hui. Quant à vous Stéphane Arguillère, vous êtes docteur en histoire des religions, tibétologue et vous êtes philosophe de toute façon, au même titre que Jacques Colette et Françoise Bonnardel. Françoise, quant à vous, je reprends votre dernier livre Des héritiers sans passé.
Il a été publié en mars dernier donc c'est vraiment votre dernier ouvrage. On le sait, vous êtes professeur également à la Sorbonne, vous êtes philosophe et écrivain et vous avez beaucoup travaillé sur la tradition et la transmission de la tradition que ce soit en Occident ou en Orient. C'est peut-être au terme de cette réflexion de plusieurs années que vous avez décidé de publier ce livre, cet ouvrage.
C'est un essai extrêmement brillant, vous jonglez avec Kierkegaard, avec Nietzsche, avec Sartre, avec Arendt. Vous offrez le luxe d'être à la fois extrêmement limpide et parfois drôle et en même temps quand je lis ce livre, je ne sens pas tant l'essayiste et la philosophe s'exprimer que la femme, la femme qui se met debout, la femme qui se met, qui se lève et qui dit stop ça suffit, qui entre en quelque sorte dans un esprit de résistance.
Alors qu'est-ce qui vous a poussé aujourd'hui à publier ce livre ? Des héritiers sans passé. Le titre lui-même est terrible, des héritiers sans passé, c'est-à-dire qu'il y a des héritiers, il y a un héritage et c'est comme si les héritiers n'étaient pas en conscience de leur héritage. Absolument.
Je trouve que le résumé que vous venez de faire de ma démarche est tout à fait juste. Maintenant, comment naît un livre ? Ça c'est une chose toujours assez mystérieuse. Les livres s'engendrent les uns les autres, je crois, c'est un peu comme des poupées gigognes.
En général, quand on en termine un, il y a les prémices de l'autre. En tout cas, ce que vous dites est vrai, c'est-à-dire que j'ai conduit pendant un certain nombre d'années une réflexion sur les traditions, sur ce que ça veut dire une tradition, sur le rapport tradition-transmission, j'ai même fait un séminaire plusieurs années de suite à Paris 1 là-dessus, et je me suis intéressée à des traditions plus ou moins oubliées en Occident, à savoir l'hermétisme, l'alchimie, par exemple, l'ésotérisme, certains aspects de l'ésotérisme, et puis à la tradition bouddhique dans ces divers états.
Et c'est probablement cette réflexion continue sur le rapport tradition-transmission qui, à un moment donné, que je n'identifie pas clairement, m'a conduite à m'interroger sur ce qu'il restait de cette question du rapport tradition-transmission en Occident, c'est-à-dire par rapport à ce qui est notre héritage occidental et européen, autrement dit, une certaine conception de la culture. J'ajouterais que parallèlement, je voyage beaucoup, j'observe, comme tout le monde, enfin en tout cas, il m'a semblé que nous avions atteint un point critique, voilà, et qu'effectivement il était temps, alors ça aussi c'est un moment qui est très singulier dans la vie de chacun, il était temps de mettre ses modestes compétences et forces au service de ce que vous appelez, je crois avec raison, une forme de résistance.
Alors maintenant, ça c'est un vaste débat, sous quelle forme peut-on résister, va-t-on devoir résister ? Mais je crois que oui, d'ailleurs un de mes précédents articles publié dans la revue la Sœur de l'Ange, dans un numéro qui s'intitulait « À quoi résister ? », portait comme titre « La tentation de l'irrésistible », autrement dit, la tentation de ne pas résister ou de céder aux sirènes de la passivité.
Alors oui, vous l'avez perçu comme vous venez de le dire, ça me touche beaucoup parce que je crois qu'il y a un moment effectivement où tout ce qu'on sait ne sert plus à rien et si ça n'est pas transmuté, si vous voulez en tout cas, si ça ne se trans... si ça ne s'exprime pas dans un langage différent, et ce que vous me dites de votre lecture, enfin du sentiment que vous avez après la lecture de cet essai, je me satisfais parce que j'ai le sentiment d'avoir été lue et comprise, mais c'est bien de ça qu'il s'agit.
Vous avez parlé tout à l'heure de points critiques, non pas de points de non-retour, mais de points critiques. Ce point critique, comment le définissez-vous ? Quelle forme lui donnez-vous ? Quel contenu y mettez-vous ?
Écoutez, il me semble avoir observé tant, je dirais, dans l'expérience quotidienne, l'expérience ordinaire, qu'à travers des textes qui sont aussi des témoignages et qui ont une signification, que nous autres Européens, je dirais d'une façon un petit peu large et peut-être, qui demanderait peut-être à être plus précises, nous étions dans une situation paradoxale, c'est-à-dire qu'au moment même où nous parlons de construction européenne, sur des plans certes qui ne sont pas ceux de la culture, hélas, mais au moment même où nous étions mobilisés, ou certains d'entre nous en tout cas, par la question de l'Europe, nous n'étions plus capables d'assumer l'héritage culturel européen.
Et je le répète, qui est moins une question de contenu, encore que les contenus ne nuisent pas, mais de rapport à la culture. Qu'est-ce que ça a été pendant des siècles en Europe, l'idée que l'on se faisait de la culture et de ce qu'elle apporte à l'homme ? Donc, c'est ce qu'exprime, comme vous l'avez vu, le titre de ce livre. Il y a une rupture, il y a une faille.
Et je dirais même, non seulement nous ne sommes plus capables de nous approprier cet héritage, qui est, plus je voyage et plus je lis, plus je pense que sans