L’esprit de la Chevalerie, une rectitude intérieure
« Quête » et « Graal » sont deux mots devenus indissociables. Derrière cette association qui réunit le chemin et l’idéal, se cache un trésor méconnu, basé sur une qualité particulière d’être-au-monde propre aux Chevaliers, dont on oublie trop souvent les rôles d’hospitalier et de protecteur au profit de leur seule mission guerrière. Rappelons à ce titre que Wolfram von Eschenbach fut le premier à rattacher les Chevaliers du Graal aux Templiers, idée que Wagner reprendra aussi par la suite.
Derrière cette quête se trouve l’errance du Chevalier : un chemin parsemé d’embûches et de doutes, au cours duquel son courage sera à maintes reprises requis, et qu’il parcourra en solitaire.


Entre connaitre extérieurement le Graal et le réaliser intérieurement : là est l’enjeu.
En effet, cette quête n’est ni une enquête — elle n’est pas un cheminement rationnel vers une vérité démontrable —, ni une requête, de l’ordre de la prière, ni une conquête, matérielle ou dominatrice. Le Graal n’est pas un trophée à acquérir, susceptible de fonder une revendication.


La découverte de soi, du Soi, nourrit-elle l’individualisme ?
C’est dans cette perspective que Françoise Bonardel délaisse l’approche historique ou littéraire pour explorer la dimension ontologique et spirituelle de la chevalerie. Elle souligne notamment le paradoxe de la solitude et de la communauté. Contredisant Hegel, elle ne considère pas « l’errance solitaire du Chevalier dans la forêt épaisse » comme un repli individualiste, mais, au contraire, comme la condition nécessaire pour que le Chevalier, une fois transformé, puisse régénérer la communauté.
C’est là le passage de l’individualisme à l’individuation.
En s’appuyant sur Jung et Henry Corbin, elle affirme que la Chevalerie spirituelle offre une voie de dépassement entre l’individualisme stérile et le collectivisme massifiant si présent aujourd’hui. Elle fait de l’errance intérieure le limon de cette rectitude, et la source même d’une communauté stable et épanouie.
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Voici la liste des exposés issu du séminaire intitulé "La quête du Graal : histoire, portée symbolique et actualité d’une vieille légende" donné à Vézelay par Françoise Bonardel dans le cadre de l’Association Convergences (6-8 décembre 2024)
1. Qu’est-ce que le Graal a à nous dire aujourd’hui ? (1/10)
2. La geste arthurienne, écrin de la matière de Bretagne (2/10)
3. L’esprit de la chevalerie, une rectitude intérieure (3/10)
4. Le nuage d’inconnaissance des Chevaliers de la Table Ronde (4/10)
5. Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, un pont entre celtisme et christianisme (Les récits fondateurs, partie 1) (5/10)
6. Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas (les récits fondateurs partie 2) (6/10)
7. Quête du Graal et ésotérisme chrétien (7/10)
8. Le Parsifal de Richard Wagner : un Graal initiatique (8/10)
9. Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif (9/10)
10. Le Graal, une plénitude plus qu’une perfection (10/10)
Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation.
Extrait de la transcription
Bien, bonjour à toutes et à tous. On va faire un petit retour sur image. Voici une image de la reine Guenièvre et du roi Arthur ; nous avons parlé hier de ce couple mythique. Voici une image du XIXe siècle de Burne-Jones, de l'école préraphaélite, sur la mort du roi Arthur dans l'île d'Avalon. Et voici une image aussi de l'île légendaire d'Avalon. Certains font un rapport entre l'île d'Avalon, qui renvoie aux pommes et au jardin des Hespérides, et la fameuse abbaye de Glastonbury où le Graal est censé avoir été apporté par Joseph d'Arimathie à son retour d'Orient. Nous en parlerons cet après-midi. Là, on va revenir sur la Table ronde par la suite.
C'est de la Table ronde que nous allons commencer par parler aujourd'hui dans sa représentation classique. C'est une image que l'on connaît et que l'on voit souvent reproduite. Celle-ci est moins connue : c'est à Winchester, où un fameux tournoi a eu lieu à l'époque du roi Arthur. Vous avez là une Table ronde très stylisée où l'on ne voit pas les chevaliers l'un à côté de l'autre, mais qui évoque les douze sièges de la Table ronde mythique du roi Arthur. C'est de cette Table ronde que nous partons pour terminer la partie qui était restée inachevée hier soir.
Quelle est l'origine de la Table ronde et que symbolise-t-elle ? Il faut noter que cette Table ronde comporte un siège vide, en mémoire de celui jadis occupé par Judas lors de la dernière Cène, et nommé le Siège périlleux. Je reviendrai sur les trois tables dans un instant à partir d'un texte de Robert de Boron. Siège périlleux, pourquoi ? Puisque seul un chevalier parfait peut s'y asseoir sans être englouti par l'abîme qui s'ouvrirait sous lui s'il n'était pas parfait, c'est-à-dire le chevalier dont la vaillance est irréprochable. Mais il y a une explication qui est donnée dans ce texte sur la Table ronde et que je vous lis parce qu'elle est, me semble-t-il, très intéressante.
Pourquoi cette Table ronde ? C’est pour les nobles seigneurs qui l'entouraient et qui tous se croyaient meilleurs les uns que les autres, et l'on aurait eu bien du mal à désigner le premier, qu'Arthur fit la Table ronde. Cette table sur laquelle les Bretons racontent tant de fables, c'est là que prenaient place, dans la plus parfaite égalité, les nobles seigneurs. Ils siégeaient autour de la Table ronde dans l'égalité la plus parfaite, et c'est dans la plus parfaite égalité qu'ils étaient servis. Aucun d'entre eux ne pouvait se vanter d'être mieux placé que son égal. Tous siégeaient aux places d'honneur. Aucun ne se trouvait relégué à l'écart. Vous voyez la symbolique profonde de la Table ronde voulue par le roi Arthur : c'est qu'il n'y ait pas, entre les chevaliers qui siégeaient autour d'elle, d'inégalité. Tous occupent la meilleure place par rapport au roi. Cela se discute un petit peu parce qu'il y en a forcément deux qui sont très proches de lui, mais c'est un symbole d'égalité chevaleresque qui est incarné par la Table ronde. C'est très important de le noter.
C'est pourquoi on a vu par la suite, dans cette disposition circulaire, un modèle de société digne d'être cultivé. Pourquoi ? Parce qu'il témoigne de la fraternité chevaleresque.
Tous sont à égalité dans une allégeance au roi qui n'est pas une servitude. C'est-à-dire qu'en fait, le roi est parmi eux. Il est l'un d'eux-mêmes et il est même dépassé, comme on l'a dit hier, par un certain nombre d'entre eux.
Il faut également rappeler, et je vous renvoie à cet égard au texte numéro 1 de Robert de Boron dans Merlin, que la Table ronde instaurée par le roi Arthur dans la perspective chevaleresque que je viens de rappeler est en fait la troisième table réalisée dans une même perspective de réunion d'un certain nombre de personnes autour d'une personnalité fédératrice qui ne les domine pas véritablement.
Je ne vais pas lire ensemble tout le texte mais seulement la dernière partie. Je vais le prendre à partir de : "Notre Seigneur prit en affection ce soldat". Là, nous changeons complètement de contexte. Robert de Boron a procédé à une christianisation de la légende en mettant au premier plan le personnage de Joseph d'Arimathie, qui est censé avoir recueilli le sang du Christ sur la croix, sang qui va remplir le Saint Graal. Dans le texte ici tiré du Merlin de Robert de Boron, on nous explique simplement quelle est l'origine de ces trois tables, ce qu'elles signifient, et pourquoi la Table ronde instaurée par le roi Arthur n'est que la troisième et pas du tout la première. Ce n'est donc pas une innovation radicale.
Je prends le texte à partir du milieu de la première colonne : "Notre Seigneur prit en affection ce soldat. Ce soldat, c'est-à-dire Joseph d'Arimathie, désireux de recevoir son corps, a par la suite enduré mainte crainte de la part des Juifs.
Longtemps après la résurrection de notre Seigneur et après qu'on eut vengé sa mort, il arriva que ce soldat se mouvait en un désert avec nombre de gens et une grande partie de son lignage. Survint une grave famine et ils se plaignirent à ce chevalier qui était leur guide.