images/livres/au-travers-du-visible.jpg

L’écrit, profond, de Damien Brohon rappelle le lecteur à l’essentiel, à ce qui s’offre en l’instant présent hors de toute inscription conditionnée dans l’étirement entre passé et futur, hors de toute narration de soi-même et du monde.

La saisie de notre nature originelle, libre, non-duelle passe par la reconquête des sens, la vue tout d’abord, source d’émerveillement et de connaissance. Apprendre à voir, réapprendre en réalité, est un fondement de toute démarche spirituelle ou initiatique. Nous pensons aux travaux de Douglas Harding mais Damien Brohon propose, en artiste et philosophe, une démarche différente, tout aussi pertinente en ses moyens et sa finalité.

Il s’intéresse d’abord au regard, si conditionné que nous vivons bien souvent dans une hallucination, afin de l’interroger et lui rendre toute sa potentialité créatrice et réalisatrice.

« Le regard englobe tout ce qu’il rencontre sans se voir lui-même. C’est là son point aveugle. La vision est nativement et naïvement extravertie. Elle se tourne vers ses objets sans conscience d’elle-même. Le visible est le milieu dans lequel se meut notre regard, tout comme un poisson vit dans l’eau. Marlins, anguilles ou carpes habitent tous dans un même élément aquatique qu’ils ignorent parce qu’il est, pour eux, l’évidence même. Ce qui est trop manifeste en devient invisible.

L’acte de voir est tellement évident qu’il se laisse aisément oublier. Pour en prendre conscience, il faut retourner le regard vers lui-même, apprendre à la reconnaître, ce que vous êtes peut-être en train de faire en lisant ces mots. Un tel retour sur soi n’a rien de spontané, il est contraire à nos pratiques routinières. C’est pourtant ce qui s’accomplit sans effort à l’occasion des percées. »

Par « percée », Damien Brohon désigne un moment de regard pleinement conscient, sans commentaire, celui de « la première personne », constitutif d’un art de l’attention, source de connaissance.

Damien Brohon, dans un pas à pas qui suscite cette attention, conduit le lecteur vers une pensée perceptive de ce qui apparaît dans la conscience, avant de se tourner vers les traditions contemplatives, particulièrement bouddhistes, qui, toutes, orientent le regard. C’est en comprenant la fabrique du regard, sa composition, que la vision claire peut être abordée et installée.

« La pratique de la vision claire, écrit Damien Brohon, révèle tout ce que le regard inclut et que nous négligeons habituellement : la vue, les autres sens, les regards d’autrui et l’ensemble de ce qui nous environne. Présent à lui-même, le regard embrasse la continuité autant que les distinctions, le ressenti du corps et la perception de l’environnement, le proche et le lointain, le sensoriel et le mental. Chaque détail y est distingué avec acuité. Les étendues intermédiaires, les creux et les ombres comptent autant que les objets saillants et illuminés. Le regard cesse d’être hypnotisé par ses propres préférences et répulsions pour se rendre présent à la plénitude de ce qui se produit. C’est ainsi que le regard devient sensible à l’espace. »

« Voir l’indicible », de concept, devient une expérience tangible et une évidence. Le chemin qui conduit de la dualité et de la séparation entre l’objet et le sujet jusqu’à la non-séparation et la conscience non-duelle est infiniment varié et plein de surprises. La visite de l’interne, guidée subtilement par Damien Brohon, est à la fois originale et traditionnelle. Placé sous le signe de Mercure, son propos jamais ne se fige, laissant au lecteur le soin d’explorer, de mettre en œuvre et de conclure s’il y a lieu.

Source: La lettre du crocodile 

VOUS AIMEREZ AUSSI

Haut