Geneviève Zaepffel, la voyante de Vichy
De tout temps, certains médiums et autres astrologues, avides de notoriété, d’argent et de reconnaissance politico-médiatique (ils ne sont pas tous comme cela fort heureusement) ont tenté de surfer sur les modes et psychoses de leur temps. Ce phénomène ne date pas d’hier, et, avec le développement de l'Internet, il est certainement plus présent aujourd’hui.
Mais quand on quitte notre XXIème siècle actuel, qu’on se replace dans le contexte de 1939 et qu’on prône une voie de paix avec l’Allemagne d’Adolf Hitler et que cette même année, on fait paraitre un ouvrage « Mon Combat psychique » (référence on ne peut plus claire au « Mein Kampf » d’Hitler (traduction en français : « Mon Combat »), avec en sous-titre : an 1939, l’An Rénovateur ; ce qui pouvait ressembler à de l'opportunisme devient alors pathétique.


Geneviève Zaepffel, la druidesse bretonne qui a trébuché sur la mandragore nommée nazisme.
Philippe Baudouin, philosophe des médias, spécialisé dans les liens qu’ils entretiennent avec le paranormal, propose ici une conférence richement documentée sur Geneviève Zaepffel (1892-1971) : la druidesse de Brocéliande, la médium et « bête de scène », ses liens avec les hommes politiques de son temps, son profil psychologique et motus operandi.


Seconde maman de Pierre Plantard, qui créera ensuite le Prieuré de Sion...
Au-delà des erreurs de cette femme, et si l’on tente de prendre un peu de recul sur cette tranche d’histoire qui n'est pas si lointaine, il est surprenant de constater que l'idéal phénoménologique du romantisme, la patience requise pour qui aime à observer la Nature, dès lors qu’ils s'engluent dans des considérations politiques, versent systématiquement vers les extrêmes mais aussi vers la caricature. Le Soleil oblitérant la Lune, le culte de l'action et de la virilité en lieu et place de la patience chère à Cérès/Déméter. ...
Et c’est sans doute pour ces raisons que le poète Louis Aragon affirma à la Libération : « en 1942 la France toute entière ressemblait à Brocéliande... »
Merci à Politica Hermetica, organisateur de cette soirée.
Extrait de la vidéo
Bonsoir à toutes et à tous, merci beaucoup d'être là, je suis d'autant plus touché par cette invitation qui m'avait été formulée initialement par Emmanuelle Kreis, que je remercie une nouvelle fois, qui me donne l'occasion de revoir certains visages qui me sont familiers, certains visages d'auteurs, de professeurs, d'enseignants qui comptent beaucoup pour moi dans mes recherches, que je mène depuis quelques années, comme j'essaie de le faire en tout cas, je pense parmi ces visages à ceux de M.
Braque, de M. Laurent, dont je connais maintenant les écrits qui m'accompagnent régulièrement. Franck Agier, ce soir, un ami, qui va filmer effectivement cette petite conférence que je vais vous donner, et puis évidemment Laurent Buckelser, qui me fait le plaisir ce soir d'être présent, puisque c'est grâce à lui que j'ai découvert cet étrange personnage dont je vais vous parler ce soir, qui est Geneviève Zepf.
Je le disais tout à l'heure, c'est un peu un voyage dans le temps que je vous propose en une petite heure, de faire ensemble, dans une période extrêmement sombre, qui sont les années de plomb, et précisément l'année 1941, c'est là où effectivement je vais débuter cette présentation de ce que j'ai choisi d'appeler une bête de scène, puisque vous allez le voir, Geneviève Zepfel est véritablement une bête de scène.
On est en février 1941, et pour poser un petit peu le décor, Zepfel fait son entrée sur la scène de la salle Mustel, avenue de Wagram, pour ceux dont le nom de cette salle peut-être peut évoquer quelque chose, et elle arrive sous les acclamations de 2000 personnes. On est en 1941. Et si ces gens-là sont réunis ce jour-là, c'est parce qu'une fois encore, Zepfel va leur faire de nouvelles prédictions. Pour vous donner un petit aperçu, un premier aperçu du personnage, Zepfel sur scène a pour habitude d'ailleurs, comme lors de séances privées, de porter une robe blanche, nouée à la ceinture par une cordelière dorée, que vient recouvrir une grande cape druidique.
Et vous comprendrez tout à l'heure pourquoi il est question de druidisme avec elle. Il y a également une fossile d'or, et le lit aussi, qui sont les emblèmes sacrés de Brosséliande. Pourquoi Brosséliande ? Parce que c'est précisément la région qu'il a vu naître le 5 mars 1892, et donc ce sont les emblèmes qu'on va retrouver de part et d'autre de son col.
Ce qui est assez déroutant, c'est qu'au milieu de ces 2000 personnes qui sont réunies quand même dans cette salle en 1941, on pourrait la croire intimidée, mais ce n'est pas du tout le cas. C'est quelqu'un qui est complètement rompu à l'exercice. C'est une bête de scène, encore une fois, j'insiste là-dessus. Et il y a quelque chose d'assez étrange qui est décrit par les journalistes de l'époque, c'est qu'elle focalise une attention, elle a un charisme hors normes, qui généralement plonge la salle, les salles en question, dans un silence assourdissant.
Il y a quelque chose qui est de l'ordre de l'obéissance, de la servitude, de la domination, clairement, qui se joue là, mais très rapidement, les descriptions qu'on trouve à l'époque dans les journaux insistent sur la notion de recueillement, c'est-à-dire une fois cette impression de la sidération, c'est le moment de la prière, du recueillement, elle dit clairement qu'elle invite son public à se recueillir, et c'est la condition, c'est ce qu'elle précise aussi, pour que des messages, c'est le terme qu'elle emploie, puissent lui être délivrés.
Elle entend des voix, elle entend des messages, et c'est un médium, c'est une prophétesse certes, mais c'est surtout un médium, elle se présente comme ça, et donc, ce silence est nécessaire, mais aussi ce recueillement. Donc parmi les 2000 personnes qui sont réunies ce soir-là, on a Josée Laval, qui est au premier rang, la fille de Pierre Laval, et à ses côtés un certain Ferdinand Debrinon, représentant du gouvernement de Vichy en zone occupée, et tous deux attendent fébrilement le début de la séance, et très très vite, les phénomènes attendus se produisent.
Zepfel entre littéralement en trance, et c'est vraiment un pantin qu'on a sur scène, qui est agité par des sortes de spasmes, en fait, et c'est extrêmement spectaculaire. Évidemment, cette mise en scène repose sur une gestuelle très importante, elle tend les bras vers le ciel, généralement elle a les yeux révulsés, et c'est à ce moment-là qu'il y a une métamorphose qui s'opère chez elle, et que sa petite voix fluette prend véritablement une autre dimension.
Et c'est précisément lors de ce moment-là que Zepfel va, dans une sorte d'envolée lyrique, donner à entendre les fameux messages. Et parmi les premiers messages, tout de suite, on va entendre une teneur extrêmement politique, voilà un petit morceau choisi de ces messages en question. Voilà ce qu'elle dit, on est en février 1941, on est dans cette fameuse salle Lucelle. On dit souvent que ce sont les Allemands qui vous affament, ce n'est pas vrai ?
Je puis vous l'affirmer car je vois souvent leurs chefs, ce sont nos dirigeants français, par leur incurie, qui empêchent tout ravitaillement, toutefois ils réservent les meilleures parts pour eux-mêmes. Les chefs allemands vous aiment beaucoup et voudraient que vous soyez heureux comme les leurs chez eux. Ils font tout pour améliorer votre existence. Voilà ce que déclare Zepfel.
Ses illuminations, on peut parler d'illuminations prophétiques, Zepfel les tient d'une vision miraculeuse qu'elle aurait reçue à l'âge de 7 ans, c'est ce qu'elle raconte, alors qu'elle souffrait de tuberculose. Vouée à une mort certaine, c'est ce qu'elle raconte et notamment à Josée Laval de Brinand et ses 2000 personnes qui l'entourent, vouée à une mort certaine, à cet âge-là, elle aurait fait un jour, dans le salon de son manoir, le manoir familial de Pimpon, petite photo de l'époque, donc dans la forêt de Brocéliande, la rencontre d'un spectre, celui de Saint-Judicaël, un ancien roi breton qui avait fondé le monastère du village, et c'est à la suite de cette rencontre que Zepfel aurait été miraculeusement guéri.
Vous voyez toute la mythologie personnelle que Zepfel va déployer à l'époque, par écrit mais aussi par oral, lors de ses prises de parole. Et ce qui est assez intéressant, je le répète, on est en 1941, il va y avoir une réactivation par Zepfel notamment, mais ce n'est pas la seule, une réactivation à cette époque, avec la guerre effectivement, de mythes chevaleresques du Moyen-Âge qui vont réveiller véritablement les forces légendaires du bien et du mal.
Et c'est quelque chose, je trouve, d'assez intéressant qu'on va retrouver après la guerre dans un texte assez méconnu d'Aragon, un texte de 1945, intitulé « De l'exactitude historique en poésie ». Et voilà ce que dit Aragon, et je trouve qu'on peut le mettre en regard avec cette ambiance, cet univers-là.