Le chamanisme coréen
Hervé Péjaudier et Alexandre Guillemoz sont tous deux tombés amoureux de la Corée. Ce territoire, paradoxalement surnommée "le pays du matin calme", a connu une histoire bien agitée, coincée et ballotée au gré des siècles entre ses deux voisins "très envahissants" : la Chine et le Japon. Depuis 1948 d’ailleurs, cette nation est scindée en deux parties, et chacune s’observe en chien de faïence. Un funeste encrier, dans lequel l’homme (avec un petit "h") trempe bien souvent sa plume, pour écrire sa petite histoire (bis)…
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En dépit de ce flot d’agitations horizontales, subsiste en Corée un îlot de Tradition: son chamanisme. Un chamanisme qu’Hervé Péjaudier décrit, comme "émanation même de l’esprit coréen".
Un chamanisme exclusivement exercé par les femmes !


Il existe en Corée deux types de chamanes, celles qui exercent ce métier par hérédité, et les autres qui ont été "inspirées par les esprits". Chose plutôt rare dans ce milieu, qui demeure totalement en marge de la société coréenne, les quelques hommes qui exercent la profession de "mudang" (chamane) sont habillés comme des femmes et sont – sans exception – homosexuels.


A la lumière de la vie et des écrits* de Madame Keum-hwa Kim, dont Alexandre Guillemoz fut le "fils anthropologue adoptif" et Hervé Péjaudier le traducteur, souhaitez-vous pénétrer ce monde surprenant de ce femmes qui parlent "aux dix-mille esprits" ?
Eléments de réponse d’Alexandre Guillemoz et de Hervé Péjaudier dans cet interview menée par Daniel Shoushi.
* La Chamane à l'éventail, récit de vie d'une mudang coréenne (Ed. Imago, 2010)
Partager le bonheur, dénouer la rancoeur - Récit de la chamane aux dix mille esprits (Ed. Imago, 2015)
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous, bienvenue sur Salamandre TV. Je rappelle que nous sommes en direct et que Salamandre TV est parrainé par Bagliss TV. Bagliss TV nous offre également toute sa partie technique pour pouvoir faire cette émission avec nos invités ici présents, M. Hervé Pégeaudier.
Bonjour M. Hervé. Bonjour Daniel. Et M.
Alexandre Guillaumeaus, bonjour. Bonjour Daniel. Donc, comment pourrons-nous faire pour parler de la Corée avec ce chamanisme qui nous est complètement inconnu en Occident ? Alors, nous avons deux livres avec deux auteurs.
Ces deux livres, je vais donner les titres avec les images qui vont aller avec, pour les auditeurs qui puissent le voir. Le premier, de M. Hervé Pégeaudier, Partagez le bonheur, dénouez la rancœur, récits de la chamane aux dix mille esprits. Récit de la chamane King Khum Rua.
Qui est l'auteur du livre ? Qui est l'auteur du livre ? Je suis le co-traducteur avec Han-Yumi. Enfin, je suis quand même le co-traducteur.
Très bien. Et le deuxième livre qui est extrêmement intéressant également, La chamane à l'éventail. Récit de vie d'une mutangue coréenne suivie de la chamane et l'ethnologue. La chamane se nomme Pooch Ae, si je le prononce bien.
Non. Pas du tout. Comment dit-on Pooch Ae en coréen ? Pooch Ae.
Donc, nous avons la parole pour la mutangue. Qu'est-ce que la mudangue exactement ? La mudangue, c'est avec un OU. Ce n'est pas mudangue.
Voilà, c'est la transcription en anglais qui fait ça. Alors, qu'est-ce que la mudangue ? Eh bien, le mot signifie mou, chamane, sorcière. C'est un mot qui est d'origine chinoise.
Et dang signifie temple, sanctuaire, qui est aussi d'origine chinoise. Les deux caractères sont d'origine chinoise, mais le mot est purement coréen, c'est-à-dire qu'il n'existe pas en Chine. Et il est utilisé au moins clairement depuis le début du 19e siècle pour désigner ce qu'on appelle chamane en coréen. Et ce mot-là, exactement, puisque nous, nous utilisons le mot chamane, je pense qu'il y a énormément de subtilités dont la langue nous empêche d'entendre toutes les sonorités ou bien toutes les notions et les conceptions qui sont à l'intérieur.
Y a-t-il des choses qui nous échappent, nous en Occident, par rapport à ce qu'est une chamane en Corée ? Oui. Alors, dès le mot, le mot, c'est le mot des spécialistes, ceux qui sont intéressés au folklore. En coréen, ce mot est devenu maintenant un mot générique, mais dans chaque région, les mots sont différents, les appellations sont différentes, ce qui marque l'enracinement profond du chamanisme en Corée, qui est un enracinement régional, départemental, local, villageois, si bien que vouloir parler du chamanisme coréen en général, ce que nous allons faire, fait qu'on peut dire une phrase juste, mais on peut aussi avancer le contraire.
Par exemple, que les chamanes du nord et du centre de la Corée sont inspirés et que les chamanes du sud sont plutôt héréditaires. C'est vrai, mais on a des inspirés partout et tout le monde apprend comme les héréditaires auprès des maîtres pendant de longues années, au moins jusqu'à la fin du XXe siècle. Alors, vos deux livres sont très intéressants puisqu'ils parcourent également l'histoire de la Corée et ces deux chamanes vivent des tribulations de toute l'histoire de la Corée.
Donc, à travers elles, on voit réellement la scission de la Corée, on voit toutes les guerres, on passe d'une Corée extrêmement pauvre à une Corée plutôt riche vers le sud, la Corée du sud. Pourquoi avoir choisi ces deux personnes ? Comment vous les avez rencontrées ? Alors, pour ma part, la chamane qui s'appelle Éventail, et dont le titre « Le chaman à l'éventail » traduit en partie la réalité, je l'ai rencontrée en 1976 et j'ai travaillé avec elle pendant un peu moins d'une vingtaine d'années.
C'est une moudangue qui m'a adoptée. Et elle m'a adoptée pour quelque chose que je n'avais pas cru comprendre tout à fait au début, parce que dans sa vision d'initiation, elle avait vu les drapeaux de tous les pays descendre devant elle et elle voulait venir faire une cérémonie chamanique en France, ce qu'elle a finalement fait en 1986 à Montrouge, dans le jardin de Montpavillon. Voilà la rencontre avec Éventail.
Fils, héritier ? Non, adoptif. Adoptif. Quant à vous, Hervé, comment vous avez rencontré madame Akim ?
Moi j'ai d'abord rencontré Alexandre Guillemots, qui était mon professeur, et on a décidé de travailler sur Kim Kum Hoa parce qu'elle venait en 2002 au festival d'automne à Paris. Moi je m'étais inscrit en thèse à ce moment-là et je souhaitais travailler sur l'aspect théâtral, sur la réception, sur l'aspect spectaculaire des rituels coréens. Et du coup, là j'ai commencé à plonger dans ce qu'était la réalité du chamanisme coréen à travers la personnalité immense de Kim Kum Hoa, qui est quand même cette chamane qui, issue des milieux les plus pauvres et les plus mal vues dans la Corée des années 40-50, est devenue une star internationale, qui est passée au festival d'automne en 2002, au bouffe du nord, qui est revenue au musée de la marine, qui est revenue au théâtre de la ville il y a six mois, et c'est à l'occasion de son retour au festival d'automne, donc en 2015, en septembre 2015, qu'on a sorti ce livre, qui est la traduction de ses mémoires, tout simplement, avec une postface qui situe un petit peu le personnage pour cadrer, parce que lorsqu'on n'a pas dit que ces deux livres sont parus chez Imago, et on a fait, c'est les deux seuls bouquins en français sur le chamanisme coréen, et on a vraiment voulu faire un travail éditorial sérieux, c'est-à-dire qu'on ne balance pas des textes de chamanes coréennes comme si c'était un universel immédiatement accessible, on a voulu cadrer le travail, Alex est anthropologue, qui a fait toute sa carrière au CNRS et le HESS, moi je suis simple docteur, mais de cette filière-là aussi, et donc il nous paraît important de faire un vrai travail éditorial, c'est pour ça que le livre d'Alex est construit en deux parties, il y a les mémoires de la chamane telles que lui