Abd El-Kader, au-delà de l'image d'Epinal
Abd El-Kader est né en 1808 près de Mascara en Algérie dans une famille d'origine chérifienne. L'éducation religieuse qu'il reçut fit de lui un musulman mystique et un théologien soufi. Mais les cirsconstances historiques firent de lui un guerrier. Devenu soldat pour défendre la terre d'islam, émir puis sultan, il est, en effet, célébré aujourd'hui comme le fondateur de la nation algérienne. Résistant à la conquête française contre laquelle il mena la guerre sainte, il est, en outre, qualifié par les Européens d'"Ami des Français" grâce à sa reddition.
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Emprisonné et libéré par Napoléon III, il finit ses jours à Damas en se consacrant à la méditation et à l'écriture du "Livre des Haltes" où il traite de son propre cheminement spirituel intérieur.
Politique et mystique, guerrier et sage, Abd El-Kader fait ainsi preuve de sa complexité. Contradiction ou richesse?
Réponse de Dominique Pénot qui revient dans cet exposé sur le mystère d'Abd El-Kader.
Extrait de la vidéo
Aujourd'hui, on va essayer d'aborder un personnage qui est Abdelkader, qui a opposé une résistance farouche aux français pendant une quinzaine d'années et qui a fini par se rendre dans les circonstances qu'on connaît. Je dirais c'est à ce titre qu'il est connu en France et malheureusement un petit peu aussi en Algérie, c'est-à-dire que, paradoxalement, ce qu'on a retenu de Lémire, c'est cette image d'Ugari intrépide et malanime qui finalement a gagné ses galons parce que d'une part il avait fait preuve d'une grande mensuétude vis-à-vis de nombreux prisonniers français et d'autre part parce qu'il aurait été un espèce d'Arabe, je dirais, bonton qui aurait fini par admettre les valeurs lumineuses de la civilisation européenne, notamment en adhérant à la maçonnerie.
Je dois dire que tout ça c'est une image d'épinal, totalement fausse, ce que je vais essayer de démontrer un petit peu au travers de ces quelques mots, mais Lémire est tout sauf ça. C'est-à-dire que quand on s'imagine par exemple qu'il a été un tenant de la maçonnerie, on s'aperçoit d'un point de vue historique que ça ne tient pas. Les relations qu'il a eues avec la maçonnerie sont très épisodiques. Manifestement Lémire se rend très vite compte que la maçonnerie, en tout cas dans la forme qu'elle a au XIXe siècle, elle est laïque, elle est laïcisante, elle a manifestement des visées colonialistes auxquelles Lémire, bien entendu, n'adhère pas, même s'il a consenti à une époque de sa vie à se retirer du combat, ça ne veut pas dire qu'il est satisfait de voir son pays occupé par les Français, et je ne pense pas qu'on puisse en faire un espèce de précurseur des Lumières, n'est-ce pas, et qu'il vaudrait brusquement introduire les droits de l'homme et tout le bataclan en France.
Alors, pas forcément contre les droits de l'homme, mais je veux dire, il faut quand même appeler un chat un chat et ne pas louer les gens pour ce qu'ils ne sont pas ou les déprécier pour ce qu'ils ne sont pas non plus. Il faut resituer Lémire Abdelkader dans son contexte. Lémire Abdelkader, c'est d'abord un fils de marabout, comme il y en a-t-il en Algérie, c'est un jeune homme qui a un père qui fait partie d'une voie soufie, qui est la voie Qadiriya, qui a initié son fils assez jeune à la voie Qadiriya, qui a manifestement une orientation akbarienne, pour reprendre un terme dont il avait été question à propos d'un marabout, c'est-à-dire que son père a un rapport étroit, on ne va pas en définir les modalités, mais avec celui que les autorismes islamiques désignent comme le plus grand des maîtres, un cher et l'akbar, cet amour et ce lien, il va les transmettre à son fils, outre sa propre voie qui est la voie Qadiriya, et quand Lémire est jeune, il a finalement la formation de tous ces jeunes fils de Zawiya, dont le père est un notable local, qui est un chélif, c'est-à-dire descendant du prophète, et qui va finalement avoir une éducation de jeunes lettrés, probablement destinés à reprendre par la suite la succession de son père à la tête de la confrérie locale.
Donc rien ne le prédispose à avoir un destin exceptionnel sur le plan de la notoriété, et rien dans son éducation qui soit moderne, stricto sensu, on ne peut pas dire le contraire. Bien entendu, ce qui va mettre Lémire en lumière, je dirais malheureusement, c'est la colonisation. La colonisation qui va se faire sous Charles X, si je ne m'abuse, au nom évidemment de la chrétienté, puisqu'il s'agit de répandre les bienfaits de la civilisation dans un pays qui est censé être peuplé de barbares auxquels on va apporter les bienfaits de la civilisation, avec tout ce qui va accompagner une colonisation, c'est-à-dire les exactions, les brutalités, et Lémire va se dresser évidemment contre ça, comme tout musulman qui est appelé à défendre le Dar l'Islam, le territoire islamique.
En ça, il n'a rien d'exceptionnel, je dirais qu'il est un personnage lambda. Ce qui va faire le distinguo, c'est qu'au début, la résistance est très mal organisée, et évidemment, la supériorité de l'armée française, qui à l'époque, il faut le rappeler, était quand même une des armées les plus puissantes du monde, va réduire très vite les tentatives de rébellion de quelques tribus dissimulées ici et là.
Et on a ce jeune fils d'un chef de Zawiya, qui apparemment n'est pas du tout destiné lui à faire la guerre, on dit qu'il est assez frêle physiquement, bien que très résistant, il n'a pas, tu vois, ce n'est pas une baraque, pour parler vulgairement, il n'a pas du tout une formation militaire, et il y a des gens qui vont commencer à avoir des espèces de prémunitions, des rêves, comme quoi Abdelkader est destiné à devenir le sultan de l'Occident, sultan de l'Occident arabe, s'entend, et islamique.
Et puis, comme on soupçonne son père, enfin, je crois que c'est le Bédouran de Constantine qui soupçonne son père d'avoir des visées sur l'Ouranie, et bien le père d'Alemir va partir au hajj, en pèlerinage avec son fils, pour fuir un petit peu les rumeurs et la vindicte du baie, et ils vont aller en pèlerinage à Alamec, évidemment, et après ils iront visiter, après avoir visité le prophète, la tombe du prophète qui est à Médine, ils iront visiter le Grand Saint de Bagdad, Abdelkader Gilani.
Et là il y a un épisode qui est connu, où, paraît-il, un esclave noir arrive auprès de la tombe d'Abdelkader Gilani, et il demande où est le sultan de l'Occident. Et il y a un sultan noir, et alors le père d'Alemir dit, il n'y a parmi nous que de simples pèlerins, il n'y a aucun sultan, et il dit, si, si, le sultan de l'Occident est là. Et alors la légende, entre guillemets, pour nous ce n'est pas une légende, mais c'est comme ça qu'il sera considéré, la légende veut que le noir en question ne soit autre que Abdelkader Gilani lui-même, qui est venu confirmer Alemir dans sa fonction.
Lui, pour le moment, il éloigne tout ça, c'est un pieu jeune homme qui fait le pèlerinage avec son père, qui vient rendre visite à un des plus grands signes d'islam, il n'est pas question pour lui d'envisager un sultanat quelconque, ou quelques fonctions que ce soit d'ordre politique. Bref, il revient avec son père, et là les tribus se tournent vers ce vieux marabout qu'est Mohyeddin, le père d'Alemir, pour lui demander de faire le djihad, d'éclairer le djihad, et d'unir un peu les tribus de l'ouest, puisqu'il est originaire de Mraskach, l'ouest algérien.
Le père accepte, et puis finalement très vite les tribus lui reprochent un petit peu son incapacité à gérer le djihad, et les regards se tournent vers le jeune Alemir, qui encore une fois ne s'attendait pas du tout à occuper cela en fonction, mais qui finit par accepter. Et la surprise, il se révèle un guerrier absolument intrépide, et qui va avoir un sens politique étonnant, c'est-à-dire Abdelkader a très bien compris, c'est quelqu'un qui sait jauger les hommes, et il a très bien compris à qui il avait affaire en face, donc il va étudier son ennemi pour lui répondre, et donc il va calquer sa guerre sur la sienne, il va adapter ses méthodes de guerre à l'ennemi qu'il a en face, et si c'est que par exemple ils sont lourds pour avancer, il va essayer d'employer des fantassins qui seront légers, ou des cavaliers qui seront légers pour les attaquer, etc., il va s'adapter, il va très vite s'adapter, et s'adapter très bien, et infliger souvent des revers militaires qui auront des effets assez catastrophiques pour l'armée française au moins au début.
Evidemment, son prestige va gagner auprès des tribus, et comme il arrive en pareil cas,