Pour une archéologie des réseaux ésotériques vietnamiens

Pascal Bourdeaux est historien, spécialiste des "sciences religieuses" en péninsule indochinoise. Dans le cadre de cet exposé, filmé lors des journées Politica Hermetica, il va aborder un peu sujet peu connu, celui de l’influence de la puissance coloniale française sur les courants ésotériques vietnamiens.

Ainsi, de 1930 à nos jours, comment ce petit pays, coincé culturellement entre les influences spirituelles majeures que sont l’Hindouisme, le Bouddhisme et le Taoïsme, est-il parvenu à conserver son intégrité spirituelle dans le rapport de force qui s’imposa alors à lui, face au colon français, à une époque où en Occident, théosophie et Franc-Maçonnerie étaient en plein essor ?

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Importation, mimétisme ou hybridation ?

A l’instar du Cadodaïsme, qui apparût en 1929, pour Pascal Bourdeaux, les élites vietnamiennes surent tirer profit de cette multipolarité entre d’une part la domination coloniale française et d’autre part l’influence japonaise, indienne et chinoise.

Les courants ésotériques sont-il systématiquement contestataires ?

Pour Pascal Bourdeaux, citant le Prof. Antoine Faivre, "si les occultistes recourent de façon systématique aux courants ésotériques du passé, modernes et anciens, y compris à ceux dont ils croient pouvoir repérer l’existence dans la plus haute antiquité, c’est afin d’y trouver des éléments de légitimation dans leur croisade contre le matérialisme montant, éléments que les enseignements des églises leur paraissent insuffisant à fournir…".

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Comment le Vietnam, "idéalisé par nous, occidentaux, et principalement au XIXème siècle", a-t-il réagi face non seulement à ce diktat occidental mais aussi et surtout à cette lame de fond exogène que fut la sécularisation ?

Réponses de Pascal Bourdeaux lors de cet exposé filmé à la Sorbonne, Paris.

Extrait de la vidéo

Donc l'objet de cette communication, c'est plus un pré-projet, comme on peut faire un pré-terrain en ethnologie, ou une exploration, en fait. Autant dire tout de suite que je me place dans le domaine de l'Histoire, et que je vais donc repartir vraiment sur une réflexion historique et historienne de l'Histoire. Donc j'ai choisi cette option plutôt que d'approfondir une étude de cas que j'ai en partie publiée dans cette revue, consacrée donc à une revue, la revue France-Asie, qui, elle aussi, est une étude de cas qui est en partie publiée dans le domaine de l'Histoire.

Donc j'ai choisi cette option plutôt que d'approfondir une étude de cas que j'ai en partie publiée dans cette revue, consacrée donc à une revue, la revue France-Asie, qui, elle, concernait plutôt la période post-coloniale, les années 50. Donc là, j'ai préféré repartir dans l'Histoire, repartir sur la période de l'Histoire coloniale, pour essayer de trouver l'articulation entre cette question de l'ésotérisme naissant, la situation coloniale, le contact colonial, et pour essayer de dégager ce qui pourrait être donc un ésotérisme d'expression vietnamienne et à destination des Vietnamiens, non pas un ésotérisme occidental qui se serait imposé à la population ou qui n'aurait uniquement concerné que la société coloniale française de l'Indochine française.

Donc dans cette communication, c'est plus une réflexion, la proposition d'outils de recherche qui nous permettraient d'avancer sur ce sujet et donc je l'ai détaillé en quatre parties, mais je pense que je n'aurai pas le temps. Une première partie qui est essayer d'expliquer la démarche qui m'a amené à réfléchir à cette question de l'ésotérisme au Vietnam et dans un deuxième temps, par le biais d'une histoire quantitative, montrer qu'il existe encore plus de publications en vietnamiennes d'époque coloniale qui attestent de cet ésotérisme vietnamien des années 20 aux années 40.

Et à partir de là, ça nous permettrait aussi de retracer une typologie des mouvements sectaires, des nouveaux mouvements religieux et également une périodisation de certaines formes de religiosité ou de spiritualité contemporaine qui ont pu être influencées dès l'origine par cet ésotérisme d'expression vietnamienne. Donc l'idée était de fonder une approche historique permettant de passer d'une conception de ce que l'on pourrait qualifier d'un ésotérisme occidental outre-mer qui a pris value pour attester au contraire qu'il y a eu, dès cette époque coloniale, des phénomènes de mimétisme, des hybridations pour reprendre une terminologie post-coloniale, de cet ésotérisme hors les murs, donc j'utilise ce terme, qui n'est plus occidental, ni dans son expression, ni dans sa prétique sociale, ni même peut-être dans ses référents mais qui s'autonomise, voire se nationalise dans son expression et dans sa réceptivité et en l'occurrence qui se vietnamise.

Le terme d'archéologie que j'ai utilisé dans l'intitulé est à la fois un clin d'œil à l'archéologie du savoir de Michel Foucault dans le sens que la perspective de recherche n'est plus celle de l'influence mais plutôt celle des convergences et de la recherche de substrats communs, d'un ésotérisme acculturé sur lequel agit également un interactionnisme. Donc plus prosaïquement, c'est aussi exhumer des documents qui existent en quantité, comme vous allez le voir, qui permettent de délimiter encore plus lesquels documents prétendant à une légitimité scientifique font d'un savoir et en prolongement des cercles de sociabilité.

Donc en prenant comme pivot la période coloniale, il s'agit de voir en quoi ce contexte fonde, au-delà des pratiques occultistes ou occultisantes très circonstanciées de la civilisation coloniale, une approche moderne des savoirs ésotériques qui s'opère en simultanéité avec, d'une part, l'institutionnalisation des sciences religieuses et, d'autre part, l'instauration de politiques religieuses, politiques religieuses coloniales, puis aujourd'hui nationales, visant à réguler précisément le religieux diffus ou disséminé.

Donc première partie concernant une explication de la méthode ou un discours sur la méthode qui me paraît important pour savoir de quoi on parle, parce que tout simplement aussi c'est des notions qui pour moi ne sont pas évidentes et autant essayer de rationaliser son discours et de délimiter l'objet que l'on cherche à étudier. Et je m'en référerai aussi à l'intérêt d'avoir une réflexion épistémologique sur cette question, a été relevé dès l'introduction du livre publié par Bernadette Bonsoit-Vincent et Christine Blondel sur les savants et l'occulte, où elle expliquait que les phénomènes occultes constituent l'un des terrains les plus sensibles pour la définition des frontières et des règles de méthode en science.

Leur étude appartient de plein droit à l'épistémologie. Donc il me semble que c'est important aussi, dans ce travail de défrichement concernant l'ésotérisme hors d'Occident, de délimiter l'objet et de trouver au moins une définition la plus proche de ce que je souhaite faire. Le premier aspect, c'est de bien évidemment prendre en considération le contexte colonial et ses conséquences sur la recherche concernant l'ésotérisme.

Naoki nous a parlé tout à l'heure du Japon. Une grande différence, le Japon n'a pas été colonisé comme le Vietnam. Il n'y a pas donc ce rapport de domination politique, d'une domination intellectuelle a priori. Donc il faut, lorsqu'on pense le Vietnam ou les anciennes colonies, en l'occurrence françaises, essayer de se dégager aussi de ce rapport de domination qui a existé mais qui n'est pas le seul vecteur de ce qu'il a pu se passer en termes d'hybridation.

Donc en ce sens, le Vietnam peut être comparable à d'autres sociétés colonisées ou d'autres aires culturelles. L'Afrique occidentale, l'Inde est élément de l'Empire britannique mais qui peut être distinct aussi d'autres sociétés qui ont été elles-mêmes à cette époque-là confrontées à des phénomènes de modernisation et aussi d'occidentalisation. Ce qu'a montré Naoki tout à l'heure. Donc si l'on élargit la focale, comprendre les évolutions des pratiques religieuses en contexte colonial pose comme préambule la question de l'altérité, donc du rapport de domination que j'ai mentionné, mais également d'un dialogue interculturel, voire interreligieux pour voir en quoi il y a ces rapprochements, ces rapports d'équilibre, de neutralité, de tolérance, voire d'union que l'on peut percevoir dans certains mouvements proches du traditionnalisme ou du pérennialisme.

Puis ensuite apparaissent les enjeux de politique civilisatrice, comment on cherche à travers le religieux des modes de légitimation idéologique ou pragmatique, des productions par innovation ou par adaptation. Puis ensuite arrive la remise en cause de ces fondements religieux qui se poursuivent à l'ère de la sécularisation. Donc selon le contexte, c'est le sens de la suprématie, de l'avant-garde ou de la domination intellectuelle qui change et qui interagit d'eux-mêmes sur la conception de l'ésotérisme et sur son appropriation.

Les conséquences en termes politiques sont évidentes, elles sont les plus connues, mais il me semble important de noter qu'elles ont pu aussi irriguer indirectement un champ ésotérique invisible, perçu avant tout comme source de phénomènes contestataires dont on peut résumer la nature à travers cette citation d'Antoine Fèvre. Si les occultistes recourent de façon systématique aux courants ésotériques du passé, modernes et anciens, y compris à ceux dont ils croient pouvoir repérer l'existence dans la plus haute antiquité, c'est afin d'y trouver des éléments de légitimation

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