L’Évangile de Thomas : une rencontre 1/3
L’Évangile de Thomas est un texte rédigé en copte au IVe siècle et qui fut découvert en 1945 à Nag Hammadi en Haute-Égypte. La singularité de ce manuscrit composé de cent quatorze "paroles nues" rapportée à Jésus c’est qu’il constitue un ensemble d’aphorismes comportant de multiples niveaux de lecture.
Si l’Évangile de Thomas n’aborde pas les miracles, ni la crucifixion et peu la vie de Jésus, elle éclaire d’une lumière nouvelle son enseignement. Ainsi, tel un maître spirituel oriental, Jésus exhorte ses disciples - avec une radicalité affirmée - tant à l’action qu’à la méditation.
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Cette ambivalence constitue-t-elle ce que certains nomment la part mystique de ce texte ?


Pour Frank Lalou (qui a aussi pratiqué le Bouddhisme Zen), ces cent quatorze aphorismes sont comparables à des Tch’an : des paroles incitant à l’éveil spirituel. Souhaitez-vous aller à la rencontre de cet Évangile inclassable en compagnie de Frank Lalou et de la "lecture juive" qu’il nous en propose ?


Réponses dans cet entretien de 36 min avec Virginie Durand et enregistré au Forum 104.
Cet entretien est le premier volet d’une trilogie avec Frank Lalou sur ce texte et fait suite à la parution de son ouvrage " L'Evangile de Thomas, une lecture juive d'un apocryphe " paru chez DDB.
Extrait de la vidéo
Franck Lallou, bonjour, vous êtes auteur, calligraphe, vous avez écrit de nombreux livres, Calligraphie de l'invisible par exemple, Paris chez Albain Michel, vous avez également écrit 22 clés d'alphabets hébraïques chez DDB et également les lettres hébraïques parues aux éditions alternatives. Alors aujourd'hui, je vous reçois pour ce livre, un livre improbable, une rencontre improbable, l'Évangile de Thomas, un sous-titre intéressant sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, une lecture juive d'un apocryphe et vous avez, j'ai envie de dire, vous avez le toupet de vous attaquer à ce monument, d'autres que vous s'y sont frottés, j'en veux pour preuve Émile Gilabert, Aucho, Jean-Yves Leloup, ils s'y sont attaqués avec plus ou moins de succès et aujourd'hui, vous nous proposez, autant l'annoncer tout de suite, une approche inclassable, c'est presque un livre incasable, j'ai envie de dire, presque un livre incasable, c'est-à-dire que les juifs vous taxeront de manquer d'orthodoxie, les chrétiens vous diront que vous êtes un hérétique, vous vous retrouvez en fait au centre, en chevillage entre deux traditions, deux lectures et c'est quelque chose de très neuf que vous nous offrez dans ce livre aujourd'hui.
Alors avant de vous laisser la parole sur cette rencontre, cette rencontre improbable avec cet Évangile, je voudrais qu'on revienne un peu sur l'histoire même de ce texte, on connaît un peu déjà les manuscrits d'Amerbort, en revanche, le corpus de textes coptes auquel appartient ce livre-là est moins connu, pouvez-vous nous éclairer sur cette découverte ? Oui, ce livre-là fait partie de deux grandes révolutions qui ont eu lieu au XXe siècle, deux révolutions archéologiques et théologiques, la première dans la date fut la découverte en Haute-Égypte, en Nag Hammadi, d'une bibliothèque copte en 1946 et puis un an après… Auquel appartient l'Évangile de Thomas, avec d'autres textes ?
Voilà, auquel appartient l'Évangile de Thomas et puis l'autre révolution a été la découverte à Qumran des manuscrits de la Mère Morte, ce qu'on appelle les manuscrits de la Mère Morte, alors ce qui est intéressant c'est que ces deux découvertes se font à une année près et puis à quelques centaines de kilomètres seulement, si je me suis amusé avec Google Maps de regarder où était Nag Hammadi par rapport à Qumran, c'est quelques centaines de kilomètres à vol d'oiseau, et puis dans des conditions à peu près similaires, c'est-à-dire que les coptes étaient quand même persécutés par une orthodoxie prégnante et ont protégé leurs manuscrits, les ont cachés, les ont mis dans des jarres et puis la bibliothèque essénienne, c'est le même cas, ils étaient persécutés par Rome et ils mettent leurs manuscrits dans des jarres aussi et les enfouissent dans des falaises près de Qumran en Israël, voilà, et donc on a deux destins à peu près semblables, et je me suis beaucoup intéressé aux manuscrits de la Mère Morte aussi, puisque j'ai fait l'année dernière toute une intervention à la Bibliothèque Nationale de France, à une exposition qui avait été dédiée aux manuscrits de la Mère Morte, où j'avais mon atelier de calligraphe au sein même de cette exposition, et puis depuis encore plus longtemps, je me suis intéressé à l'Évangile de Thomas, ce livre tout à fait particulier au sein même des autres livres de la Bibliothèque Copte de Nagamadi.
Justement, quelle est la spécificité de ce livre ? Vous dites qu'il a une couleur un peu particulière, il appartient pourtant à un corpus qui a été découvert ensemble. Est-ce que vous pourriez nous parler de cette Bibliothèque Copte et des autres textes qu'elle contient ? Donc on la retrouve au milieu de différents évangiles, comme l'Évangile Philippe, l'Évangile Marie, mais celui-ci est particulier, c'est-à-dire qu'il ne raconte pas l'histoire de Jésus, il n'y a pas d'anecdote sur sa naissance, sur sa mort, il n'y a rien sur les miracles, la crucifixion, il ne glose pas sur la vie en général, et il n'est que l'anthologie de 114 enseignements de Jésus, en dehors de tout son contexte, et de tout le contexte qui a fait que les évangiles ont pu créer, dans de mauvaises lectures, un antisémitisme, parce que les juifs étaient le peuple déicide, tout ça est balayé, on n'a plus que l'enseignement tout pur.
Alors cet enseignement tout pur est composé de 114 logias, la plupart, environ les trois quarts, on les retrouve, évidemment, formulés autrement, parfois même détournés, dévoyés, mais on reconnaît quand même une patte dans les canoniques. C'est un évangile apocryphe qu'on soit... Oui, il est apocryphe, vous savez, il n'est apocryphe que ce qu'on a décidé qui était apocryphe, c'est comme les langues et les patois, tout langage est une langue, et après, c'est à une autorité de décider qu'est-ce que c'est qu'un dialecte, un patois.
Là, c'est pareil, il est apocryphe parce qu'il n'a pas été choisi en temps voulu pendant les conciles qui décidaient quels étaient les textes canoniques ou pas, et on sait tout le contenu politique de ses choix. Et l'évangile de Thomas, lui, est apocryphe, c'est vrai, mais il aurait pu ne pas forcément l'être dans un autre contexte. Donc cet évangile de Thomas, ce qui est particulier aussi, c'est qu'on a cru, quand on l'a découvert, qu'on avait affaire à la source Q, c'est-à-dire la source Qwel, c'est l'initial du mot Qwel qui veut dire la source en allemand.
On a cru cela parce qu'on avait vraiment la substantifique moelle de l'enseignement d'un maître nommé Jésus. Et il y a eu beaucoup d'espoir de certains chrétiens d'avoir trouvé enfin la source des évangiles, c'est pour ça qu'on l'a nommé le cinquième évangile aussi, et puis bon, il a beaucoup gêné par la suite les théologiens catholiques et chrétiens orthodoxes, parce que des choses dedans n'étaient pas tout à fait comme dans l'évangile, et puis il y a des passages qui sont carrément difficiles à accepter, en particulier un passage où Jésus semble passer une nuit avec une des nommées Salomé, on y reviendra plus tard.
Ce livre est donc l'histoire, en ce qui vous concerne, d'une rencontre, avant de rentrer un peu plus de manière précise dans le corps du texte. Est-ce qu'on pourrait justement parler de ce rapport intime que vous avez établi avec Jésus ? Vous êtes juif séfarade, la rencontre est une rencontre improbable, mais qui commence assez rapidement avec le monde chrétien, et qui est éclairée au fur et à mesure par cette évangile.
Est-ce que vous pouvez développer cette partie-là ? D'abord, je ne suis pas quelqu'un de très très marginal dans ce sens, beaucoup de juifs ont été fascinés par le personnage de Jésus, et beaucoup de juifs ont écrit sur la question, et donc je ne suis pas isolé là-dedans.