Divination, dialogues avec les dieux et salut chez les lettrés chinois
« Divination » et « salut » : associer ces deux mots dans un même intitulé, cela revient à se poser deux questions : peut-on connaitre à l’avance l’état et la qualité de son salut ; et si tel est le cas, quelles conditions, ici-bas, sont requises pour le préparer, le favoriser, en un mot « de son vivant, mettre toutes les chances de son côté ».
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Si la société chinoise est connue pour réfréner l’extériorisation de ses sentiments, en revanche, cette « sociabilité avec les dieux » (traditions confucéenne, taoïste et bouddhiste inclues), ce qui revient à échanger et discuter avec des entités invisibles, est admise. Elle perdure depuis l’époque impériale jusqu’à nos jours.


« Liandu », alchimie interne, rituel du corps parfait et transcendant pour atteindre la Terre Pure. « Yulu », dialoguer avec les dieux et ainsi comprendre la structure de l’univers
Vincent Goossaert présente ici les rituels comme dispositifs de médiation avec le divin, incluant la divination comme mode d’accès à la révélation. Son ouvrage à paraître en 2025, Making the Gods Speak. The Ritual Production of Revelation in Chinese History, ambitionne justement de proposer une synthèse sur les modalités par lesquelles les dieux communiquent avec les humains, à travers des pratiques rituelles bien codifiées…
Conférence enregistrée le vendredi 18 octobre 2024, à la Sorbonne, journée d’étude « Divination et salut à travers les siècles » organisée par Elsa Giovanna Simonetti (EPHE-LEM) et Nathan Fraikin (EPHE-LEM) en partenariat avec l’Association Francophone pour l’Étude Universitaire des Courants Ésotériques (FRÉSO), que nous remercions.
NB : le titre exact de l’intervention est : Divination, dialogues avec les dieux et salut chez les lettrés chinois, 16e-19e siècles.
Extrait de la vidéo
Le directeur d'études à l'école pratique est un historien de religion chinoise, en particulier du taoïsme. Ses recherches se distinguent par une approche à la facte textuelle et de l'anthropologie historique. Ses publications ont longtemps porté sur les types de régulations ainsi que la cadre chronologique du XXIe siècle, mais actuellement il se concentre davantage sur les pratiques, notamment les exercices spirituels et les idées, comme l'histoire des eschatologies, avec un intérêt particulier pour la période de la première modernité chinoise, donc du Xe ou du XIVe siècle, ainsi que pour les spiritualités lettrées à la fin de l'Empire.
Il est l'un des trois éditeurs de Tongbao, une revue de référence en scénologie, et parmi ses nombreuses publications, je vais mentionner sa dernière monographie du 2022, Making the God Speak, The Ritual Production of Revelation in Chinese History, ainsi que celle de 2017 intitulée Bureaucratie et salut, devenir un dieu en Chine. Aujourd'hui, il va nous parler des divinations, dialogue avec les dieux et salut chez les lettres chinoises du VIe et XIXe siècle.
Merci beaucoup. Merci beaucoup Elsa et Nathan de cette invitation. Ça me fait très plaisir de participer à cette journée. Ça me fait très plaisir que vous ayez ménagé une petite place pour la Chine dans ce dialogue.
Je ne le prends pas du tout comme une occasion d'essayer à nouveau de comparer l'incomparable, ou juste du plaisir d'avoir un détour exotique. Il me semble que la question que vous posez pour ce colloque est une vraie très belle question comparative, le rapport entre divination et salut. Plus spécifiquement, la façon dont je comprends cette question, ce n'est pas la seule, mais la façon dont moi je la comprends, c'est est-ce qu'on peut savoir à l'avance si on obtiendra le salut ?
Quelles que soient les différentes façons de concevoir le salut dans différentes cultures religieuses, est-ce qu'on peut le savoir à l'avance ? Et si on peut le savoir à l'avance, est-ce qu'il existe des techniques plus ou moins codifiées qui permettent d'obtenir une réponse à la question ? Comme on l'a vu ce matin, le fait même de poser la question peut paraître transgressif dans certains contextes culturels et religieux.
En Chine, je ne pense pas que ça a été souvent pensé comme transgressif, mais en revanche, la question des conditions de possibilité de pouvoir poser la question et d'obtenir des réponses à cette question a été quelque chose qui a préoccupé bon nombre de Chinois, et en particulier pour ce qui m'intéresse en ce moment et qui fait l'objet de la présentation. Les traits que je définis d'une façon très large sous les personnes qui ont une éducation, dont ils savent lire et écrire, ce qui à la fin de l'Empire au XIXe siècle concerne plusieurs dizaines de millions de personnes.
Ils se sont posé la question, et comme on va le voir, il y a eu différents types de réponses qui ont pu être apportées. Le propos est très général, je pense que parmi nous aujourd'hui dans cette pièce, le type d'expérience ou d'habitude de lire les textes religieux chinois est assez varié. Je ne vais pas me concentrer sur un auteur ou un texte particulier, je vais faire une introduction très générale, mais bien entendu, pendant la discussion on peut rentrer davantage dans les détails.
Je vais partir d'assez loin en posant la question de définir le salut, et pour définir le salut, de savoir quels sont les différents types de desseins posthumes qu'on envisage concrètement dans ces milieux de lettrés chinois, Je m'intéresse aux lettrés parce que c'est évidemment ceux qui ont laissé des témoignages abondants de première main sur leurs propres pratiques religieuses, mais je n'entends pas du tout par là l'idée qu'il y aurait une religion des lettrés, une religion des élites, qui serait radicalement différente de la religion du peuple.
Ce n'est en réalité absolument pas du tout le cas. Mais je m'intéresse aux expériences individuelles et aux témoignages qu'ont laissés des gens de ces expériences individuelles, de se poser des questions sur leur salut et d'interagir avec les dieux dans leur préparation au salut. Et à partir du moment où l'on lit des expériences personnelles de première main, on est essentiellement chez des lettrés. Bien.
Les lettrés confucéens, les lettrés taoïstes, les lettrés bouddhiques, et souvent les trois à la fois, et bien plus encore. Il n'y a pas de division professionnelle ici. Alors, donc chez ces lettrés chinois de la fin de l'époque impériale, avant les grandes révolutions du début du XXe siècle, on envisage différents types de desseins posthumes, et on ne les envisage pas du tout de façon exclusive les uns des autres.
Il y a des destins multiples. L'être est multiple, comme nous commençons aussi à le comprendre maintenant dans nos sociétés postmodernes et urbaines. L'être est multiple, et donc il peut avoir de multiples destins posthumes. Il y a différents...
L'être vivant, l'humain vivant, est composé de différentes âmes, différents types d'âmes qui se séparent à la mort et qui ont des destins différents. Ce qui peut expliquer qu'on peut retracer le destin posthume d'une même personne de différentes façons, à la fois et en même temps. C'est pas l'un ou l'autre, c'est l'un et l'autre. Alors, si on part du worst-case scenario, si vous voulez, du scénario le moins plaisant vers le plus plaisant, il y a évidemment les malmorts, les victimes de malmorts plus précisément.
Les gens qui auraient été assassinés ou qui seraient suicidés ou qui seraient morts d'autres façons violentes, et sans avoir pu recevoir des rituels funéraires appropriés pour ce type de situation, et donc qui restent présents à l'état d'âmes errantes et souffrantes et généralement extrêmement dangereuses, bien entendu. On peut devenir un ancêtre. C'est ce que les familles font de leurs morts. Il y a un ensemble de dispositifs rituels très élaborés et qui ont une très longue histoire dans la culture chinoise à cet effet.
Pour le dire en deux mots, les familles souhaitent que leurs morts deviennent des ancêtres parce que c'est ce qui est plus bénéfique pour eux. L'ancêtre est réputé apporter des bénédictions, et très rarement des malédictions. La chose est évidemment possible, mais on n'en parle pas trop. Il est censé être bénéfique et aider uniquement leurs descendants.
Évidemment pour des descendants, c'est l'idéal que les gens de la génération antérieure deviennent des ancêtres. Pour les individus concernés, c'est beaucoup moins intéressant pour diverses raisons, entre autres le fait que l'âme éterrée, l'âme supérieure, l'âme prune des ancêtres est fixée sur une tablette à qui on offre des sacrifices, des offrandes. C'est assez sympathique, sauf qu'au bout d'un petit nombre de générations, sept maximum, la tablette est brûlée, et l'âme fondue dans un ensemble anonyme d'ancêtres à qui on offre occasionnellement quelques offrandes, mais il y a plutôt un traitement personnel.
Donc pour une personne qui veut continuer à exister après la mort, devenir un ancêtre, c'est une option relativement intéressante. Il y a la réincarnation, qui est largement décrite dans grand nombre d'ouvrages, et dont la réalité est très largement acceptée à l'époque dont on parle, mais qui offre aussi un certain nombre de désavantages, en particulier le fait qu'après être passé en jugement dans les différents cours de l'au-delà, où il faut subir les châtiments appropriés à toutes les mauvaises actions qu'on a pu faire de son vivant, et peu d'entre nous échapperont à la totalité de ces châtiments, je pense, si on en croit les livres chinois de l'époque impériale en tout cas.
Mais à la fin de ce processus, on peut être réincarné, mais pour cela on doit subir un processus d'oubli, parce qu'il est très difficile d'avoir deux identités à la fois. Donc si vous êtes réincarné avec une nouvelle identité, mais vous vous souvenez de votre vie intérieure, ça ne crée que des problèmes pour vous-même et pour les autres, et donc vous subissez un oubli. Donc là aussi, vous ne pouvez plus continuer à exister comme vous-même.
Donc si vous voulez persister dans votre être,