Louis Massignon et Henry Corbin

Louis Massignon (1883-1962) et Henry Corbin (1903 -1978) : deux grandes figures de l’histoire des idées qui se sont succédées, aimées… et  parfois opposées.  Au moment où la France sombrait dans un affairisme  colonialiste, matérialiste et laïciste puis (en serait-ce une conséquence ?) affronter deux guerres mondiales et une guerre nationale (d’Algérie)… quels sont les français de cette époque qui se sont véritablement passionnés – parfois au risque de leur vie - pour la spiritualité "de l’autre" : l’Islam ?

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Corbin et Massignon : deux précurseurs ? Si Corbin  a beaucoup étudié, et vénéré, la gnose chiite iranienne en mettant en évidence  sa place de médiatrice entre Orient et Occident, Massignon, lui, se passionna pour le sunnisme…
Souhaitez-vous découvrir le parcours de ces deux hommes exceptionnels et l’influence que Hallaj, Ibn’ Arabî, Averroès ou Sohravardî eurent sur leur pensée ?
Louis Massignon et Henry CorbinLouis Massignon et Henry Corbin
Henry Corbin est connu pour avoir donné ses lettres de noblesse au "Monde Imaginal", en réhabilitant la place de l’angélologie et la force du  terme "d’intermédiation" qu’il définissait comme "monde intermédiaire" : le monde de l’âme comme monde intermédiaire entre le monde de l’intelligence et le monde matériel.
Pour Christian Jambet : "l’idée d’intermédiation que Corbin a osé emprunter n’est pas seulement une intercession, c’est beaucoup plus puissant que cela !. 
L’(inter) médiation, c’est la réconciliation de l’unité transcendante, terrible, du Dieu Juge et la nécessité de l’exercice providentiel de la divinité dans les mondes inférieurs…  
Pour Corbin, par et grâce au  Monde Imaginal, la réconciliation s’opère entre l’histoire (avec un petit « h »  à contrario de la Hiérohistoire) et ses malheurs… la réconciliation se fait entre l’Origine et la Fin, entre la face de Dieu et celle de l’Homme, entre l’Amour et la Connaissance…."

Selon vous quelles relations doivent entretenir mystique, philosophie et religion ? Qu'entend-t-on par la notion de "Lumière" … En chrétienté ou dans l’Islam…. ? Eléments de réponses de Christian Jambet dans cet exposé de 52 minutes enregistré dans le cadre du 7ème colloque des Journées des Amis d’Henry et Stella Corbin.

Extrait de la vidéo

Je remercie l'association, des amis de Stella et Henri Corbin, Pierre Laurie et Daniel Gastambide m'ont demandé de parler des rapports entre Louis Massignon et Henri Corbin. C'est une tâche extrêmement difficile parce que nous avons encore aujourd'hui peu de certitudes touchant les, pourrait-on dire, les affinités ou au contraire les divergences entre ces deux immenses figures l'une et l'autre dans un rapport bien sûr de grande fraternité spirituelle comme j'essaierai de le montrer mais à la fois rassemblés par les institutions ou du moins par une des institutions où ils enseignèrent tous deux et séparés par leurs croyances, leurs convictions les plus profondes.

De là la difficulté de la présentation que j'essaierai de faire ce matin devant vous. Je m'appuierai sur un document qui à ma connaissance n'a pas encore été réédité et qui mériterait je crois de l'être s'il ne l'a pas été, si ça n'a pas été fait et qui est le discours que Henri Corbin a prononcé à Téhéran à l'occasion de la mort de Louis Massignon. La mort de Louis Massignon est intervenue à la Toussaint de 1962 et un mois après à Téhéran, Corbin lui rendait un hommage appuyé dans un texte extrêmement détaillé et d'une grande délicatesse que je solliciterai d'emblée.

Il rappelait dans ce texte d'abord quelque chose qui lui tenait extrêmement à cœur et qui est la nature des institutions où Louis Massignon, né en 1883, avant lui-même, Henri Corbin, j'essaierai de dire à quelle occasion Corbin lui a succédé, s'était trouvé, pourrait-on dire, ancré dans la réalité matérielle du travail de recherche. Et voici comment Corbin l'est présenté. Le Collège de France, fondé par François Ier au XVIe siècle, l'École des hautes études de la Sorbonne, fondée au siècle dernier par un décret de Napoléon III.

Cela se passe de commentaire. Il y avait donc, selon Henri Corbin, ainsi une destination spéciale de ces institutions, elle-même décidée par des actes fondateurs antérieurs à la toute proche République. Et cette destination, il la résumait ainsi, la recherche et la découverte d'horizons nouveaux, devançant tous les programmes déjà établis. Et ceci donne d'emblée la tonalité, pourrait-on dire, des rapports de ces deux hommes et de leurs inspirations.

En effet, Louis Massignon fut titulaire de la chaire de sociologie musulmane au Collège de France, bien avant d'entrer à l'École des hautes études, à la section des sciences religieuses. Et cette chaire de sociologie musulmane avait été créée pour son prédécesseur, le châtelier, qui était, comme le disait Massignon, un officier du Sud. Et cette chaire était une chaire pionnière et qui le resta, bien sûr, lorsque Louis Massignon en fut titulaire.

Quant à l'École des hautes études, elle avait déjà disposé d'une chaire, la chaire d'islamisme et religion de l'Arabie. Donc Louis Massignon l'occupa avant de la confier à Henri Corbin dans des circonstances que j'essaierai de présenter. Donc déjà, ni l'un ni l'autre n'étaient des enseignants de choses établies et construites avant eux, mais bien des découvreurs et, on pourrait dire, des anticipateurs.

C'est ainsi que l'un et l'autre se concevaient et que Corbin concevait son propre maître. La rencontre entre Henri Corbin et Louis Massignon se fit en octobre 1929 et nous avons même dans les carnets de Massignon trace de la date précise, c'est le 12 octobre 1929, que Louis Massignon rencontra Henri Corbin au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Le 13, il le revit, mais cette fois-ci chez lui, rue Monsieur, et il lui confia son exemplaire personnel de l'édition lithographiée en Iran du livre de la Sagesse orientale de Soravardi.

Ceci, Henri Corbin en garde la mémoire et dans cette conférence de Téhéran, qui date donc probablement de décembre 1962, Henri Corbin l'exprime ainsi. Pour ma part, je ne puis oublier que jeune étudiant en philosophie, alors que j'abordais l'aventure de l'orientalisme et avait déjà été mis sur les traces de Soravardi, c'est Massignon qui me remit l'exemplaire lithographié de Hakmat al-Ishraq qu'il avait rapporté d'un précédent voyage en Iran.

Il attachait une signification mystique au geste de la transmission personnelle d'un livre. Mais nous ne pressentions alors ni l'un ni l'autre les implications lointaines de ce geste, le destin qui devait me conduire à trouver en ce pays d'Iran ma demeure spirituelle et qui m'appellerait à lui succéder plus tard à la chaire d'islamisme de l'école des hautes études l'année même où nous avions été réunis justement sur cette terre d'Iran pour quelques journées inoubliables lors de la célébration du millénaire d'Avisen à Téhéran il y a déjà huit ans, avril 1954.

Alors cet ouvrage Hakmat al-Ishraq, ou plutôt l'exemplaire lithographié, contenait en vérité non seulement le texte de Soravardi mais les gloses et commentaires d'une part des Ishraqiyoun qui étaient Qodbodin, Shirazi et Chakrazouri mais également les gloses de Mullah Sadra Shirazi, le grand philosophe iranien chiite qui est mort en 1640 et qui a marqué durablement les recherches d'Henri Corbin depuis son séjour à Istanbul jusqu'aux toutes dernières années de sa vie et de son enseignement.

Donc en effet Massignon a décidé d'une certaine manière de la carrière intellectuelle et de la courbe intellectuelle de vie et de pensée d'Henri Corbin par ce geste. Mais en quel sens, comment et au fond, quel fut l'accueil de Soravardi des mains de Massignon et comment Massignon au fond concevait-il ce don ? Pour Massignon, Soravardi était un haladjien, un disciple lointain mais fidèle du grand martyr mystique de l'islam,

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