Entre samsara et nirvana : quelle place pour une « seconde naissance » dans le bouddhisme indien ?
La seconde naissance ou renaissance (rebirth en anglais) représente-t-elle une seconde « chance », par nature positive, ou au contraire une seconde « malédiction » ? A travers cette question d’apparence anodine, voire humoristique, se tisse en fait l’épineuse question – nodale et métaphysique - du cycle des réincarnations. Celles-ci sont-elles liées à de quelconques mérites spirituels ou sur une connaissance acquise au cours de la succession des réincarnations ?
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Vincent Eltschninger, chercheur, spécialisé dans les polémiques interreligieuses entre bouddhisme indien et brahmanisme tente ici de répondre à cette question.


Samsara et Nirvana : dépendance et libération.
Le samsara correspond au cycle des « renaissances successives » tandis que le nirvana signifie « extinction » (du feu des passions, de l'ignorance) ou « libération » du cycle des réincarnations, du samsara, justement.


Au-delà de la réincarnation stricto sensu, cette seconde naissance interroge les modifications ontologiques subséquentes à une initiation (tantrique) ou un éveil (bouddhique).
Bien loin (tant sur un plan géographique que chronologique) de la vision idéale du premier Adam, « image » qui a nourri durablement les traditions abrahamiques méditerranéennes (judaïsme, christianisme et islam) : trouve-t-on en Inde (hindouisme, bouddhisme et jaïnisme) un « état initial » analogue, idéalisé et duquel notre existence - et chute donc - serait issue ?
Exposé enregistré le 18 novembre 2023 lors de la XVIIIème Journée Henry Corbin consacrée à « La seconde naissance » que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Est-ce que vous avez choisi de ne pas parler de la seconde naissance ou de la deuxième naissance ? En fait, j'ai choisi... Lorsque vous m'avez invité, je me suis simplement posé la question. Mon premier réflexe a été de dire, mais je n'ai rien à dire.
Rien à dire, parce que simplement, pour moi, cette notion de la deuxième naissance est tout à fait étrangère au bouddhisme, mais en particulier au bouddhisme indien, tel que je le fréquente depuis un certain temps, ce qui n'exclut pas que la métaphore puisse trouver un certain nombre d'occurrences qui m'auraient échappé, mais de toute façon, si c'est le cas, elles sont extrêmement minoritaires et certainement extrêmement peu représentatives, quand bien même elles seraient certainement tout à fait intéressantes.
Voilà, donc j'ai cherché à développer une sorte de réflexion sur le thème de la deuxième naissance dans le contexte du bouddhisme indien en interrogeant un certain nombre de textes, de sources, en essayant de m'interroger aussi sur un certain nombre de candidats possibles, n'est-ce pas, à porter cette notion de la deuxième naissance dans ce contexte-ci. Donc, je vous invite, en fait, à une sorte d'intermède, n'est-ce pas, avant le repas et après les hauteurs sphères métaphysiques que nous venons d'aborder avec la brillante conférence de Mathieu Terrier.
Comme toujours, une sorte d'intermède ou de divertissement, n'est-ce pas, sur le motif de la naissance, de façon générale, dans le bouddhisme. Alors, je crois que lorsque je dis que la deuxième naissance, au fond, ne joue strictement aucun rôle dans le bouddhisme indien, et je l'entends me limiter au bouddhisme indien, n'est-ce pas, c'est-à-dire que ça exclut en particulier tout le domaine du bouddhisme dixaine, qui n'a aucun antécédent indien connu et qui est quelque chose de proprement centrasiatique et chinois dans son origine, quoiqu'on en ait dit.
Je crois que l'argument est extrêmement simple. Une deuxième naissance, quelle que soit la façon dont on la conçoit, présuppose une première naissance, quelle qu'elle soit, quelle que soit la façon dont on la conçoit. Or, le bouddhisme indien ne prévoit et n'admet aucune première naissance. Il n'y a qu'une infinité de naissances.
La naissance est sans commencement et, virtuellement, sans fin dans le temps. Elle est sans commencement parce que nous appartenons, nous errons, nous vagabondons, nous transmigrons, n'est-ce pas, dans un cycle d'existence qui est sans commencement ni fin, parce qu'au sens du bouddhisme, notre ignorance, notre naissance, qui est un concept qui est susceptible d'interprétations extrêmement diverses, de définitions extrêmement diverses, sur les écoles, sur les milieux, sur les intellectuels, nous accompagne depuis toujours.
Elle est innée, elle est sahaja, n'est-ce pas. C'est précisément le propos du bouddhisme que d'y mettre fin, n'est-ce pas. C'est-à-dire que sans entrer, sans devenir soi-même bouddhiste, hors du bouddhisme, il n'y a point de salut, n'est-ce pas. Il faut le dire et y insister malgré toute la propagande des mouvements néo-bouddhistes, n'est-ce pas.
Les bouddhistes insistent fortement sur le fait qu'ils ont le monopole des moyens de salut, c'est parfaitement certain. Si on n'embrasse pas le bouddhisme, on n'a aucune chance de mettre un terme, un jour, à cette ronde des naissances, n'est-ce pas. Donc c'est un cycle, et cycle même est probablement une notion tout à fait problématique. Il n'y a rien de cyclique là-dedans.
Il y a simplement une sorte d'errance permanente, comme ça, qui en fonction des actes, de la qualité des actes, des mérites et des démérites accumulés au fil des différentes existences dans certains types d'ensommatose, si je puis dire, encore que le terme soit lui aussi problématique, nous précipite dans le monde des dieux, dans le monde des animaux, etc. J'aurai l'occasion d'y revenir. Donc il n'y a pas de deuxième naissance, parce qu'il n'y a pas de première naissance.
Et puis, d'autre part, je dirais que, quand bien même on identifierait une première naissance, il n'y a strictement rien dans le dispositif, je dirais, spirituel, religieux, philosophique, bouddhique, qui soit le support de cette métaphore de la deuxième naissance. Il n'y a rien qu'on évoque comme une deuxième naissance. Peut-être que dans un premier temps, je vais simplement me contenter d'évoquer un certain nombre de possibilités conceptuelles, de compréhensions possibles, de modèles de compréhensions possibles d'une deuxième naissance, de façon extrêmement générale, et de projeter sur elle un éclairage bouddhique, disons, n'est-ce pas, bouddhique indien.
J'insiste encore sur le fait que les bouddhistes sont des nominalistes et je pense qu'ils admettraient volontiers que le bouddhisme lui-même n'existe pas comme tel lorsque je parle du bouddhisme, n'est-ce pas. C'est une notion qui n'a pas de sens, mais qui a l'avantage d'être relativement commode. D'une certaine manière, le bouddhisme n'existe que dans ces expressions concrètes et dans les écoles, en particulier chez les intellectuels, chez les auteurs, chez ces dogmaticiens.
Je voulais peut-être évoquer tout d'abord la question de la conversion, dont je cite ici une définition relativement intéressante, parmi d'autres que fournit Pierre Hadot. Selon lui, la conversion peut se définir comme un changement d'ordre mental qui pourra aller de la simple modification d'une opinion jusqu'à la transformation totale de la personnalité. Voilà une possibilité de comprendre d'une façon ou d'une autre la deuxième naissance ou une deuxième naissance.
Je dirais que cette notion de conversion en elle-même est peut-être moins intéressante par elle-même que par le jeu de deux notions qu'elle implique généralement dans les approches qui sont données de la conversion, qui sont celles d'épistrophé et de métanoïa. On peut envisager tout d'abord la possibilité de comprendre la deuxième naissance ou une deuxième naissance en termes d'épistrophé, par quoi l'on entend un changement radical d'orientation qui implique l'idée d'un retour à soi, d'un retour à l'origine.
Hadot parle d'une conversion-retour, d'un retour de la réalité humaine à son essence ou à sa nature originelle. Il parle aussi d'un amnésie, d'éveil ou de réveil. Il y a plusieurs notions qui sont ici impliquées. Lorsqu'on considère cette valorisation d'un point de vue strictement bouddhique, on peut faire remarquer d'abord qu'elle est problématique parce que le bouddhisme, et son est le commun dénominateur, ne reconnaît pas l'existence d'un soi.
Le bouddhisme est un partisan acharné de ce qu'on appelle en anglais la selflessness, l'insubstantialité de la personne, mais aussi l'insubstantialité des choses selon les milieux. Il n'y a rien qui corresponde à une substance pensante. Il n'y a rien qui corresponde, ou qu'on regarde, et si on excepte quelques milieux et quelques écoles certainement mal comprises parce qu'elles ne nous sont connues qu'à travers le témoignage de leurs adversaires, il n'y a rien qui ressemble à un substrat stable, personnel ou non personnel, de la personnalité consciente et inconsciente et qui serait le support de la transmigration.
C'est le grand défi du bouddhisme, d'une certaine manière, de refuser la notion d'un soi permanent et substantiel tout en l'admettant la transmigration. C'est ce qui le fait différer beaucoup des courants brahmaniques, hindous ou même jains. Donc, en fait, le bouddhisme n'admet pas la notion d'un soi, en tout cas d'un soi permanent, substantiel, d'une substance pensante, ou que sais-je encore, ce qui rend la notion d'un retour à soi évidemment problématique.
On pourrait dire aussi que s'il s'agissait de comprendre cette chose-là dans une perspective peut-être plus diachronique, même, pourquoi pas métaphorique, d'une chute, on pourrait dire aussi que le bouddhisme n'admet pas même la notion d'une chute. Il n'y a pas de chute qui permettrait, par exemple, quelque chose comme une régénération, une régénération spirituelle ou autre, c'est-à-dire le retour à un état initial.
Évidemment, le bouddhisme qui est peut-être plus démythologisé encore que le christianisme et que la plupart des religions abrahamiques, connaît quelques mythes, en tout cas un certain nombre de textes auxquels on se réfère volontiers comme contenant des mythes prêchés volontiers par le bouddha. Souvent ces mythes sont satyriques,