Maître Eckhart et la théologie apophatique
"Souvent, lorsque nous parlons du Principe Premier, de l’Absolu, ou de Dieu, selon la tradition de chacun, nous nous apercevons que nous ne parvenons jamais à définir ces notions avec précision" nous-dit Michel Cazenave. "Il nous a donc semblé opportun de nous interroger sur les origines et la prégnance de la théologie négative (apophatique), c’est-à-dire cette idéologie qui sous-entend que de "Dieu on ne peut rien dire" et que si l’on tente de le définir, c’est alors en évoquant ce qu’il n’est pas".
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En effet, le terme "définir" contient dans son étymologie le mot "fin" : tant d’un point de vue métaphysique que théologique, comme apposer le mot "fin" à toute tentative d’approche du divin ou de la déité ? Mission impossible frappée du sceau temporel de la postmodernité ?


Pour répondre à cette question, nous avons fait appel à Bertrand Vergely, Géraldine Roux et Isabelle Raviolo qui vont respectivement tenter de définir ce qu’est la théologie apophatique et surtout la placer en perspective respectivement avec le christianisme orthodoxe (Bertrand Vergely), entre la pensée grecque et la pensée judaïque (Géraldine Roux) ou encore dans le cadre de la mystique rhénane dont Maitre Eckhart est incontestablement la figure de proue (Isabelle Raviolo).


Souhaitez-vous découvrir la filiation spirituelle qui existe entre Aristote, Augustin, Denys l’Aréopagite, Maître Eckhart … ou encore Martin Heidegger ? Et ainsi comprendre que la théologie négative est à l’instar du procédé négatif en photographie (analogique) une matrice unique à partir de laquelle nous pouvons établir différents "positifs" : positifs dont bouddhisme, taoïsme, judaïsme, christianisme et soufisme peuvent être les reflets...
Car comme nous le rappelle Bertrand Vergely, dans le Zen, il est dit : "si tu crois comprendre c’est que tu n’as rien compris… mais si tu comprends que tu n’as rien compris, C’EST QUE TU COMMENCES A COMPRENDRE !".


Explications de nos trois intervenants, réunis autour de Michel Cazenave, dans cette table ronde de 57 minutes.
Extrait de la vidéo
Perdonnez-moi le theorie, mais je suis le proverbien.
Les chrétiens n'ont aucune idée, ni déception, ni forgés, Nouvel état de nature, chapient.
Ce que j'ai réussi à me dire, et ce qui a toujours fait me towels, même le jour ou le jour où je m'gastavant j'ai été toujours convoqué c'est pour ça qu'on n'arrive jamais à le définir.
Et c'est pour ça qu'il nous a semblé intéressant de nous interroger sur la tradition de ce qu'il est convenu d'appeler la théologie négative, c'est-à-dire cette théologie qui dit précisément que de Dieu on ne peut strictement rien dire.
Alors pour en parler avec nous, nous avons Isabelle Raveolo qui travaille au centre de messe sur la mystique Rénan, c'est-à-dire surtout sur Maître Ecart et sur Nicolas de Cuse, et autant que je le sache Isabelle vous êtes spécialiste de Maître Ecart.
Oui.
Et puis nous avons Géraldine Roux qui elle est à la tête du centre d'études de Rachy qui est en même temps formée en philosophie et qui de ce point de vue-là évidemment peut nous donner quelques lueurs sur cette rencontre en gros d'une pensée grecque et de la pensée judaïque.
Et puis Bertrand Vergeli qui est professeur agrégé de philosophie en classe préparatoire et qui est un grand spécialiste je dirais du christianisme orthodoxe.
Alors c'est la première question évidemment que j'aurais envie de poser.
Pourquoi est-ce que de Dieu on ne peut rien dire alors que pendant des siècles on nous a expliqué qu'au contraire on pouvait nous dire qui était Dieu ?
Qui a envie de répondre ?
Je veux bien répondre pour lancer l'idée.
Lorsqu'on lit Étienne Gilson, on trouve une définition du Moyen-Âge médiéval de Dieu.
Il dit à un moment Dieu est un océan de vie.
Et je pense qu'on peut comprendre la théologie négative à partir de cela.
C'est-à-dire que la théologie négative n'est pas une négation de la théologie mais c'est un mode de connaissance négatif.
Dieu est tellement vivant qu'il est toujours plus que tout ce qu'on peut dire.
Il y a cette phrase extraordinaire de Denis l'Aéropagite en disant Dieu est vie et c'est peu de dire qu'il est vie.
Et je crois qu'on comprend la phrase de Denis l'Aéropagite si on comprend qu'on connaît Dieu de ne pas le connaître.
Pourquoi ? Parce que la théologie négative est un mode de connaissance qui, en nous faisant échouer dans la connaissance de Dieu, nous permet de comprendre Dieu.
Si, quand tu connais Dieu, tu connais que tu ne le connais pas, c'est que tu es toujours près de Dieu.
Si tu crois l'avoir connu et épuisé, tu es en train de le tuer.
Voilà, c'est mon idée de la théologie.
Si je comprends bien, c'est un peu la phrase de Saint-Réglas de Nice.
Si tu peux dire qui est Dieu, alors tu es sûr d'une chose, c'est que tu ne connais pas Dieu.
Je pense à ces mots du zen qui disent si tu crois comprendre, c'est que tu n'as rien compris.
Mais si tu comprends que tu n'as rien compris, tu commences à comprendre.
Justement, je pensais à une autre phrase de Grégoire de Nice qui dit on ne connaît Dieu par rien en rien et pourtant par tout en tout.
Comme si c'était une supéressence, une supéressence que nous ne pouvons définir nous que par le néant.
Va toujours au-delà et sache que tu ne sais pas.
Alors, je pense que dans le judaïsme, bien évidemment, je crois qu'on n'épuise jamais l'interprétation.
Oui, je pense qu'effectivement c'est la question de l'épuisement qui se joue ou l'absence d'épuisement plutôt dans ce qu'on appelle, pour dire un peu les choses crûment, la théologie négative.
Et peut-être que tout se joue aussi dans cette idée de théologie.
Pour cela, on est peut-être obligé de revenir un peu en arrière, c'est-à-dire à Aristote, puisque tout va se jouer dans la métaphysique d'Aristote qui va donner les grandes lignées des réflexions médiévales ensuite autour de la question de l'unité et de la séparation.
Ce que l'on va nommer, en fait, sous le terme générique de métaphysique, on retrouve la question de l'unité, qu'est-ce que l'être, et en même temps de la séparation, Aristote s'aperçoit que, en fait, les étangs ne regroupent pas l'unité de l'être.
Et donc, il faut trouver un être séparé.
Et c'est là que va aussi se jouer la question du retranchement, de la négation, parce que tout ne peut pas être contenu dans cette unité.
Et peut-être que dans cette impossibilité de contenir l'ensemble, va se jouer ce que vous disiez de manière très belle, une sorte de débordement de la vie.
C'est cette idée de débordement qui va, me semble-t-il, tout au moins pour un penseur comme Aïmonide, qui est un philosophe juif du Moyen-Âge, tout va se jouer dans cette idée de débordement.
Comment traduire le débordement, qui pourtant est intraduisible dans les mots du langage humain ?
Alors, je me pose juste une question.
Si on lit Aristote, moi, c'est la métaphysique de l'être en tant qu'être, j'ai l'impression qu'il invente un système ouvert qui est le va-et-vient entre, d'une part, le premier moteur, le primum mobile, c'est-à-dire une espèce de débordement de vie qui est le premier moteur, très mal traduit par premier moteur, et puis, d'autre part, les étangs, et l'espèce de dialectique, de dialogue, n'est-ce pas, nous permet de, finalement, trouver une solution, un peu de compromis.
Nous ne pouvons pas connaître l'être, mais nous pouvons voyager, nous pouvons périgriner, nous pouvons péripater à l'intérieur de la relation entre l'être et l'étang.
Sans pour autant pouvoir dire de l'être.
On ne peut pas l'épuiser.
Alors on peut le chanter, on peut le poétiser, on peut faire des tas de choses.
C'est très intéressant, quand je vous entends, vous dites on peut le poétiser, alors que serait une poésie parlant de Dieu, sinon une poésie qui s'excèderait elle-même, justement.
Donc dans ce débordement dont vous parliez, par le zen, par Maïmonide, Grégoire de Nice, et je pense au Granum Sinapis, qui est un poème attribué à Maître Ecarte, même si cela reste problématique.
Je vais me permettre de traduire le Granum Sinapis, après on dit le Grain de Sainte-Vé.
Le Grain de Sainte-Vé, oui, le Grain de Sainte-Vé, où là Dieu est dit par des métaphores apophatiques, désert, abîme, fond sans fond, et toujours on est à des limites, c'est-à-dire à des expressions proches de l'Oxymore.
Les paradoxes, tout à fait, absolument.
Ils traduisent les chiasmes.
Si je me rappelle bien, c'est dans le Grain de Sainte-Vé, qu'il y a ces fameuses paroles, ça prêt, ça c'est Dieu, ça prêt, ça loin, ça n'y prêt ni loin, etc.
Oui, exactement.
Aussi le langage ne pouvait jamais rien dire.
Peut-être qu'on n'est plus dans des pensées, mais dans des paroles.
En fait, à un moment, quand on approche Dieu, ce n'est pas un discours sur Dieu, c'est des fulgurances sur Dieu qui viennent de partout comme des étoiles dans un ciel, et ce sont des paroles, des pensées qui nous inspirent et qui nous réchauffent le cœur.
Mais en même temps, elles peuvent aussi provoquer l'effroi, ces paroles.
Oui, l'effroi du beau.
Jean-Louis Chrétien dit à un moment, c'est tout à fait vrai.
C'est ce que je pensais, c'est-à-dire l'effroi du beau, l'effroi du divin aussi.
Tout à fait.
Et écarte, il me semble qu'il y a aussi cette idée d'effroi, en fait, du néant.
De vertige, on est dans un total vertige.
Le paradoxe, c'est qu'à un moment, la meilleure manière de parler de l'être, c'est du néant.