Auteurs chrétiens et mystères au IIe siècle : koinè culturelle ou compétition cultuelle ?
L’eucharistie et le baptême constituent-ils une résurgence des mystères grecs et romains au sein des rituels chrétiens ? Francesco Massa s’est plongé dans l’étude de l’histoire du IIème siècle de notre ère. Une époque où le christianisme naissait et durant laquelle un grand nombre d’interférences – et appropriations - se sont produites entre les cultes à mystères, grecs et romains d’une part, et « ces nouveaux mystères chrétiens » d’autre part, sans oublier la présence des juifs. Son étude nous emmène en Anatolie, en Grèce et naturellement au sein de l’Empire romain.
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A travers trois axes de recherches distincts : la Bible (Septante), les textes philosophiques et littéraires, puis les rituels, Francesco Massa nous présente ici le résultat de ses recherches.


« Les cultes à mystères ont permis à un paganisme obsolète de redresser la tête contre le christianisme » (Robert Turcan)
Païens et chrétiens ont été en compétition à cette époque.
Entre apologètes des deux bords, empereurs soucieux de conserver la paix dans les cités et les citoyens ordinaires désireux d’une vie meilleure, mais sensibles à « l’aura mystérique des religions du levant », Francesco détaille ici ce monde d’alors, protéiforme, et en devenir.
Une plongée passionnante dans la foi et les querelles qui ont animées nos lointains parents, et qui ressurgirent au XVIIème siècle entre catholiques et protestants…
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Enregistrement effectué à l’INHA, Paris, le 20/09/2018. Colloque international "Les mystères au IIe siècle de notre ère : un mysteric Turn ?" organisé par Nicole Belayche (EPHE, PSL / AnHiMA), Philippe Hoffmann (EPHE, PSL / LEM) et Francesco Massa (Université de Genève), auxquels nous adressons nos remerciements.
Extrait de la vidéo
La question du deuxième siècle comme « mystery turn » se pose moins pour les sources chrétiennes. Depuis le deuxième siècle, le lexique mystérique est rentré dans la fabrique du vocabulaire religieux chrétien pour définir non seulement l'ensemble des rites et des doctrines des chrétiens, mais aussi des formes de culte plus spécifiques comme l'eucharistie et le baptême. Et les effets de la mystérisation dont on a parlé, dont on a essayé d'enquêter ces trois derniers jours de colloque, sont bien attestés chez les auteurs chrétiens.
Ma communication se propose de comprendre comment se construit le rapport entre les mystères grecs et romains, les mystères traditionnels, et les nouveaux mystères chrétiens. En posant une question précise, c'est-à-dire la diffusion du lexique mystérique chez les auteurs chrétiens, est-elle le simple effet de la coïnée culturelle du monde romain, ou s'agit-il d'une véritable compétition sur le terrain ?
Donc, compétition entre païens et chrétiens. Et je partirai de quelques observations sur la manière dont l'historiographie a essayé d'analyser cette question, et ensuite je prendrai des exemples ponctuels dans les territoires de l'Asie mineure. Donc, nous le savons tous, la question des rapports entre mystères païens et mystères chrétiens est très ancienne. Elle peut remonter au moins au XVIIe siècle si on prend comme point de départ la querelle entre le protestant Isaac Cazobon et le catholique Barogno.
Mais ce qui est intéressant, c'est que s'il y a eu toute une période de la phase historiographique où cette question des rapports entre mystères païens et mystères chrétiens se concentrait dans un débat théologique entre protestants, catholiques et laïcs, les études des antiquisants de la deuxième moitié du XXe siècle on peut laisser de côté cette question en niant parfois tout rapport entre les deux formes mystériques.
Il suffit de citer le livre de Burckhardt, dont on a parlé plusieurs fois. Dans le livre de Burckhardt, il n'y a aucune section où la question des rapports entre mystères païens et mystères chrétiens est abordée, et il lit clairement qu'il n'y a pas de preuve que les passages du Nouveau Testament soient dérivés directement des mystères païens, et je pense qu'il a tout à fait raison. De même, Yann Bremer, récemment, en 2014, affirme que l'influence des mystères sur le christianisme ne peut être prouvée ni sur le plan des sacrements, ni sur le plan des doctrines.
Mais il me semble que ce débat historiographique ancien et aussi contemporain s'articule avec un autre débat historiographique sur les mystères. C'est-à-dire qu'on s'est servi des mystères pour prouver, ou pour essayer de fonder l'idée, d'une spiritualisation des religions traditionnelles. Nous savons aussi que Hans Cumont, dans son ouvrage sur les religions orientales, disait que toutes les dévotions venues du Lévent ont pris la forme de mystères.
Et cette affirmation de Cumont avait deux conséquences particulières. La première, c'était de considérer que les divinités orientales étaient mystériques par définition. Et la deuxième, que les mystères participaient activement au renouveau de la religion traditionnelle, apportée évidemment par l'introduction des religions orientales dans l'Empire romain. Mais cette idée dépasse largement la chronologie de Cumont.
Par exemple, Robert Turcan a soutenu que les cultes de la mystère auraient permis, et je le cite, « à un paganisme obsolète de redresser la tête contre le christianisme ». Donc les mystères auraient représenté une forme de religion personnelle qui aurait permis aux dévots de s'approcher davantage à la divinité. C'est sur cette base historiographique, donc la question de la querelle mystère païen, mystère chrétien, l'idée de la spiritualisation des religions traditionnelles grâce aux mystères, qu'il faut essayer de réfléchir, c'est à partir de ces bases, à notre question.
Mais je rajouterai aussi un autre élément historiographique, parce qu'on dit aussi souvent que le mystère serait répandu dans les territoires de l'Empire romain comme conséquence de la crise politique et religieuse de la cité. Justement parce que les mystères auraient permis aux individus de dépasser, de fuir l'angoisse de la réalité et de tisser un lien plus fort avec le divin. Pour aborder de manière, j'espère, un peu différente cette question, il me semble qu'il faut abandonner plusieurs postulats.
D'une part que les mystères représentent la preuve de la spiritualisation du paganisme, que cette spiritualisation est la conséquence de la crise politique et économique de l'Empire, mais aussi, un troisième élément, qu'il y ait une dérivation généalogique entre christianisme et cultes en mystère païens. Et ce dernier point est très important, parce que le problème ce n'est pas qu'il y ait eu des contacts entre des formes de christianisme et des formes de cultes en mystère, évidemment, ça on va le voir, mais le fait de dire qu'il y a une dérivation généalogique entre les deux formes religieuses suppose l'idée qu'il y a un seul christianisme et une seule forme de cultes en mystère.
Donc c'est vraiment en étudiant les pratiques et les attestations païennes et chrétiennes sur les terrains avec une approche géographique qu'on peut essayer de comprendre comment s'articule le rapport entre les formes mystériques de l'époque impériale et en ce qui concerne ma communication d'aujourd'hui, du deuxième siècle. Un autre élément de départ qui me paraît important, c'est que la diffusion du vocabulaire mystérique chez les auteurs chrétiens a suivi au moins deux modèles fondamentaux.
Le premier modèle est évidemment le modèle, entre guillemets, biblique, c'est-à-dire que les auteurs chrétiens retrouvaient dans la septante ou dans les écrits qui ensuite ont été regroupés dans le Nouveau Testament, des attestations du lexique mystérique et notamment du terme mystérion au singulier et mystéria au pluriel. Donc ça, c'est un premier élément important pour comprendre cette utilisation chrétienne.
Le deuxième modèle, c'est au contraire, et c'est ce qu'on a vu hier en particulier, le modèle philosophique. La connaissance philosophique des auteurs chrétiens a sûrement encouragé la reprise et l'utilisation de ce langage mystérique. Donc la présence du langage mystérique dans les livres sacrés autorisait sans doute la récupération par les auteurs chrétiens sur un plan théologique.