Mystique et martyrologie des combattants volontaires chiites iraniens, un regard anthropologique

« Je préfère une mort rouge qu’à une vie indigne ». Si, depuis la croisade des Albigeois (XIIIe) et les guerres de religion (XVIe) la France a oublié que l’on pouvait mener une guerre au « nom de Dieu » et être prêt à y laisser sa vie, une semblable occultation semble avoir frappé nos écoles en sciences sociales et notre société dans son ensemble. Pourtant, non loin de la Méditerranée, il y a trente ans, (conflit Iran-Irak), plus de 200.000 jeunes hommes se seraient engagés volontairement dans cette guerre, pour ces raisons, et y auraient perdu leur vie…

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
1:00:49
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Contrairement à une idée largement répandue, en France comme en Occident, et en dépit de toute recherche scientifique quant au vécu de ces personnes, leurs aspirations profondes : ils n’étaient pas tous « fanatisés », ni « manipulés ».

parsapajouh martyrs 1parsapajouh martyrs 2 

« Une relation quasi exclusive d’amour à Dieu et une absence de haine envers l’adversaire »

L’anthropologue Sepideh Parsapajouh (E.H.E.S.S.) a étudié les cas de plus de trois cents de ces combattants : le contenu de leur correspondance, leur famille et cette abnégation sacrificielle d’ordre mystique et métaphysique.

Elle a aussi analysé le travail de mémoire que les familles et la nation iranienne toute entière leur vouent : tombes ornementées de souvenirs personnels, nom d’avenue et d’espace public. Certains de ces soldats sont même déclarés Saints ; et parfois, des pouvoirs surnaturels leur sont attribués : apparitions, odeur de roses.

parsapajouh martyrs 3parsapajouh martyrs 4

Sepideh Parsapajouh place en perspective la martyrologie de ces jeunes soldats, âgés de 13 à 31 ans, dans le souvenir de l’assassinat du troisième imam, au VIIème siècle, Al-Hussein ibn Ali, survenu lors de la bataille de Kerbala (Irak actuelle). Cet assassinat constitue la pierre angulaire de la religion chiite ; et ce souvenir fut remagnifié par l’ayatollah Khomeiny, quelques années avant ce conflit (1980-1988) et son accession au pouvoir.

Néanmoins, selon son étude et nos présupposés occidentaux, l’engagement de ces jeunes combattants ne relève pas spécifiquement de l’embrigadement politique. Elle constate ainsi l’absence de violence dans leurs correspondances, l’affirmation d’un choix conscient et personnel et y trouve une place centrale à l’amour (« hubb » ou « ‘ishq ») dans leur motivations.

Un amour qui passe par trois niveaux : vers l’ayatollah Khomeiny, ensuite aux « imams impeccables » (« Ahl al-bayt »), puis vers Dieu.

Souhaitez-vous découvrir cette vision contemporaine, à la fois romantique et iconoclaste, de ces soldats qui considéraient le champ de guerre « comme un champs de tulipes »  ? Rouges....  Sans doute.

Réponses ici de Sepideh Parsapajouh.

Exposé enregistré lors des XVème journées Henry Corbin (thématique « Combat spirituel, combat terrestre ») que nous remercions.

Extrait de la vidéo

Je vais vous parler des passions, des martyrs, donc en Iran contemporain, je suis anthropologue et je vais vous apporter donc des exemples concrets aujourd'hui. Alors, un simple soldat tué à l'âge de 23 ans pendant la guerre Iran-Irak avait écrit dans son testament cette phrase que vous voyez « Oh Dieu, si on me noie dans l'eau, si on me jette au feu, si les balles de l'ennemi transpercent ma poitrine, je l'accepte de tout corps et de toute mon âme par l'amour de ta rencontre.

Mon seul rêve est de voir ta face et de m'unir avec toi. » Ce sont des phrases comme celles-là, très nombreuses dans les cahiers de martyrs de la guerre Iran-Irak, écrites souvent au milieu du feu et du sang entre les opérations qui m'ont interpellé très sincèrement alors que je travaillais sur la mémoire de cette guerre. Bon, depuis ce matin, on a beaucoup parlé du terme « shahid » ou « martyre ». Donc, « shahid » en persan et en arabe comme « martyre » signifie le témoin de la foi.

Dans l'islam, le martyr, comme vous le savez très bien, est associé presque systématiquement à la guerre sainte, soit la mort en faisant le djihad sur le chemin de Dieu, ce qui implique le recours à la violence physique. Dans l'islamisme politique contemporain et dans les représentations médiatiques surtout courantes actuellement, l'exemple du martyr islamique est l'attentat suicide dont l'auteur, supposé normalement sans valeur et sans perspective, se donne la mort dans le seul but de faire un maximum de victimes et de terrifier l'ennemi.

Ainsi, le martyr musulman actuellement est perçu comme une catégorie générique dans tous les sujets, bien que se référant à l'ordre sacré, sont en fait dépendants d'objectifs sociopolitiques. Du côté des sciences sociales, d'où je viens, tout se passe comme si les recherches ne pouvaient ou ne devaient pas aller au-delà des explications matérielles et causales. Les motifs spirituels, mystiques, métaphysiques exprimés par les martyrs eux-mêmes sont ainsi écartés pour expliquer leurs actes.

Ces explications et ces interprétations ont bien sûr leur validité du point de vue des sciences sociales, mais me semblent réductrices et incomplètes parce qu'elles passent à côté du vécu conscient de ces acteurs. Donc mon approche des témoignages des martyrs de la guerre Iran-Irak souhaiterait enrichir l'approche empirique de l'anthropologie par la connaissance des références doctrinales chiites de ces hommes.

Donc ici je vais vous présenter, selon le contenu des textes qu'ils ont laissé, leur univers subjectif. Puis si j'ai le temps, je vais vous expliquer aussi la dynamique de la société autour, société iranienne aujourd'hui, autour de leur mémoire. Alors pour rappel, plus de 500.000 personnes, après il n'y a pas de consensus sur les chiffres, mais plus de 500.000 personnes ont perdu leur vie pendant les huit années de guerre entre 1980 et 1988 en Iran, toutes qualifiées officiellement de martyrs.

Parmi elles, un grand nombre de combattants volontaires, près de 200.000 personnes, sont des martyrs au sens particulier, souvent des jeunes, même de très jeunes, et qui ont laissé derrière eux une jeune épouse, de jeunes enfants, des parents, des frères et sœurs très attachés à eux. Ces jeunes martyrs partaient en combat en étant conscients qu'ils allaient être tués, qu'on utiliserait leur corps comme bouclier ou par exemple comme des sacs de sable pour faire avancer l'opération.

Mais ils l'acceptaient volontiers et même passionnément. Alors je reviendrai sur ce fait, mais je continue encore avec quelques éléments de contexte par rapport à cette guerre. La guerre Iran-Irak a déclenché en septembre 1980 suite à l'attaque de l'armée irakienne au territoire iranien. Une guerre a commencé alors, une guerre qui a duré huit ans et a marqué, on peut dire, l'étape la plus sanglante et la plus décisive de l'histoire contemporaine de l'Iran.

Il s'agit d'une guerre inégale du point de vue des équipements militaires parce que l'Iran, en sortant de la révolution, était très fragilisé et aussi subissait des embargos. Dans ces conditions, cette extrême fragilité va en fait se révéler être un facteur d'unité à l'intérieur de l'Iran. L'idéologie religieuse du régime s'en voit alors renforcée et cette guerre, de fait imposée, a été appelée la défense sacrée.

Donc, défense emoratas et non pas le djihad parce que, comme vous le savez, comme M. Jambet l'a très bien expliqué ce matin, dans le chiisme, le djihad offensif est soumis à certaines conditions et ne peut pas avoir lieu dans la période de l'occultation de l'Imam. Tandis que le djihad défensif peut être légitime. Donc, pour surmonter cette guerre, les dirigeants, notamment l'Ayatollah Khomeini, ont eu recours avec succès à des levées en masse des volontaires appelés basijis, ça veut dire mobilisés.

Ce sont des jeunes, parfois de très jeunes, à partir de 13 ans, qui sont exaltés par la référence à une martyrologie intrinsèque au chiisme. Toute révolution et toute guerre a bien sûr leur martyr dont le sacrifice pour la cause est sublimé et célébré après coup par la nation ou par la communauté. Ce statut et ses valeurs paraissent être universels. Cependant, ce concept et ces exemples ont pris en Iran pendant cette guerre une sacralité tout à fait nouvelle et proprement métaphysique, si je peux dire, du fait de l'association entre ces événements et la mémoire chiite originelle issue, comme vous le savez, de la tragédie historique de Karbala et du martyr de l'Imam Hossein, le troisième imam, sa famille et ses compagnons.

Cette martyrologie a été réactivée, en fait, en Iran, dès les prémices de la révolution, c'est-à-dire à partir des années 60, par une idéologie qui encourageait l'individu croyant de sortir de son rôle traditionnel, doloriste et chiétiste, celui qui était dans l'attente patiente du retour de Mahdi, en fait, le sauveur providentiel, pour devenir un potentiel soldat actif, capable de mépriser la mort, glorifier la liberté, de dire non à la soumission, à l'oppression, et de suivre l'Imam Hossein en son temps, ou de devenir le soldat du Mahdi en son temps.

Durant toute la période de la guerre, les leaders politiques assimilaient constamment les conditions de la guerre aux événements de Karbala. Les personnages contemporains ont été assimilés à des figures de l'épopée sacrée, tour à tour, Hesha ou Saddam Hossein ont été nommés les yazides du temps, et les victimes des combats ont été appelées shohados, en référence aux saintes martyrs de Karbala. Également, toute une terminologie a été empruntée à la dramaturgie de Karbala pour désigner des lieux, des personnalités, des événements politiques, militaires, etc.

pendant toutes ces années de guerre.

Haut