Des «évènements dans le Ciel» : hiérohistoire et mystère liturgique
Henry Corbin a forgé le concept de hiérohistoire pour rendre compte des évènements spirituels qui ont pour théâtre le monde de l’âme et sont saisis par notre capacité de perception des formes théophaniques. Cette histoire sacrée est créatrice de sens, car elle est animée par un mouvement cyclique de descente et de retour, de dramaturgie fondatrice et d’eschatologie.
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Cette conférence se propose de montrer que le temps liturgique est, dans le christianisme, le mode privilégié d’expression de la hiérohistoire, ce dont témoignent largement, à l’instar de communautés religieuses évoquées par Corbin, les sources écrites et iconographiques du Moyen Âge occidental, notamment en milieu monastique. 

Dans le temps de ce monde, la liturgie apparaît comme l’actualisation permanente et la récapitulation synthétique du drame de la chute, de l’accomplissement du salut et d’une perspective eschatologique qui s’exprime parfaitement par la réunion proclamée des anges et des hommes dans la célébration de la gloire divine. 

La perception du mystère eucharistique, le rattachement du Christ sauveur à des figures typologiques mystérieuses, le récit d’expériences visionnaires en synchronisme avec le temps liturgique, l’affirmation de l’origine céleste des sanctuaires dédiés à l’archange Michael sont autant de témoignages de l’inscription de la hiérohistoire dans la trame de l’espace et du temps de l’occident médiéval.

Un exposé de 45 minutes enregistré lors des 6ème Journées Henry Corbin organisées par l'association des Amis d'Henry Corbin
Extrait de la vidéo
J'ai eu en effet assez peu de temps pour préparer cette conférence, mais je tenais à être là, parce que bien entendu, en tant qu'historien, je ne peux pas me désintéresser de la lire aux histoires, d'autant plus que j'ai eu, il y a maintenant un certain nombre d'années, à faire mes recherches sur la question de la présence des anges dans le Moyen-Âge occidental. Donc, dès que le sujet, la journée a été annoncée, je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas proposer un sujet.
Alors, pour commencer, le sujet de ma conférence, Hiérophanie étant liturgique dans la tradition chrétienne médiévale, je voulais simplement vous remettre en mémoire, je ne sais pas si vous les verrez avec précision, quelques citations d'Henri Corbin, pour se remettre un petit peu dans l'esprit ce qu'il entendait par hiéro-histoire. Alors, j'ai recueilli quelques citations extraites de différents ouvrages, dans l'Histoire de la philosophie islamique, tout d'abord, parue en 1904.
Donc, une histoire qui ne consiste pas simplement dans l'observation, l'enregistrement ou la critique des faits empiriques, mais qui résulte d'un mode de perception qui dépasse la matérialité des faits empiriques, à savoir cette perception du suprasensible, dont les grès nous ont été indiqués précédemment dans l'Agnoséologie. Cette citation suit un exposé sur l'enseignement, bien sûr, de la gnose chiite.
Les faits perçus, c'est-à-dire les événements faits spirituels qui s'accomplissent dans la méta-histoire ou transparaissent dans le cours des choses de ce monde, y constituant l'invisible de l'événement et l'événement invisible qui échappe à la perception empirique profane, parce que présupposant cette perception théophanique qui seule peut saisir une forme théophanique. La héro-histoire envisage d'abord ce en quoi consiste la descente pour décrire la remontée, la fermeture du cycle.
Cette conception de la descente et la remontée va servir en quelque sorte d'armature à mon exposé. J'utilise aussi le terme de méta-histoire pour désigner ce qui est antérieur dans le ciel et ce qui est en rapport avec les fins dernières, donc avec l'eschatologie. Autre citation plus précise qui m'a amené à traiter le sujet d'aujourd'hui, c'est une citation, enfin deux citations même, extraites de cette conférence qui pour moi a été fondamentale parce qu'elle a été à l'origine de ma propre recherche sur l'angélologie et surtout sur la présence des anges dans la littérature et dans l'iconographie médiévale.
Conférence donc nécessitée de l'angélologie, où Corbin met en relation très précisément la héro-histoire avec le temps liturgique. À propos de la notion d'événements dans le ciel, il nous dit, et des acteurs que sont les anges dans ces événements, ils sont héro-histoire à géographie, leur temps n'est pas le temps continu de l'histoire et de la causalité historique, mais tempus discretum, le mystère liturgique s'accomplit lui aussi dans le ciel, le temps liturgique est tempus recurrens.
La héro-histoire, dont le ton propre, est le temps liturgique. Le temps liturgique n'est pas un temps linéaire, c'est un temps cyclique, donc tempus recurrens. Alors, mon propos, à partir de ces citations, va être centré sur le fait que la tradition, d'abord dans le domaine chrétien occidental, qui est mon domaine d'études, la tradition liturgique met précisément en œuvre les caractéristiques de la héro-histoire telles qu'elles sont évoquées par Corbin quand il se réfère, non pas au Moyen-Âge occidental, ou alors de façon très incidente, mais par les groupes, notamment qu'il mentionne dans cette conférence, nécessité de l'angélologie, c'est-à-dire les Esséniens de Qumran, les groupes judéo-chrétiens de Jérusalem, l'Église de Jacques, les Coptes d'Égypte, et d'autre part, ce qu'il appelle Byzant, c'est le principe byzantin, dans un certain nombre de textes, puisqu'il se réfère en plusieurs reprises, dans nécessité d'angélologie, mais aussi dans d'autres textes, comme regroupés dans les recueils, comme Face de Dieu, Face de l'Homme, à Berdiaïef, et à Serge Boulgakov, notamment.
L'enjeu de mon propos est de voir en quoi, dans la tradition liturgique chrétienne telle qu'elle s'est développée au Moyen-Âge, eh bien, la notion de héroïstoire prend tout son sens. En effet, derrière, là je me réfère au théologien Louis Bouillé, derrière ce résumé de la liturgie chrétienne qui peut se tenir en deux mots, c'est-à-dire, d'une part, entretien avec Dieu, d'autre part, Eucharistie, le noyau dur de la liturgie chrétienne, eh bien, c'est toute l'histoire du salut, de la chute à l'eschatologie, qui est récapitulée et en quelque sorte actualisée, et c'est donc là-dessus que je voudrais commencer.
Premier point, en effet, le thème de la dramaturgie céleste, du combat et de la chute, tel qu'il est exploité dans la culture médiévale. Alors, le mythe de Lucifer, enfin, le mythe, avec des guillemets si on veut, mais tout de même, en tout cas, comme histoire fondatrice, résulte de l'interprétation d'un certain nombre de textes dans le livre d'Ézéchiel et le livre d'Isaïe. Ce qui m'intéresse ici, c'est que cette thématique de la chute de l'ange a été notablement exploitée dans la tradition liturgique occidentale et notamment en milieu monastique très tôt, avec des différences, évidemment, selon les auteurs, certains considérant que le combat de Saint-Michel et l'éviction de Lucifer du ciel est à distinguer, d'une part, parce qu'il est question d'un combat originaire, en amont, en quelque sorte, du temps, et, d'autre part, d'un combat final, avec, évidemment, la fameuse citation de l'Apocalypse de Jean, chapitre 12.
Mais, pour d'autres auteurs du haut Moyen-Âge, je pense en particulier à Ambroise Hautefer, qui a vécu à l'époque carolingienne, le combat n'a pas lieu seulement au début du temps, il a lieu maintenant, ici et maintenant, en quelque sorte, et il n'est pas, donc, à situer dans un passé originaire, mais il est à situer dans le présent et même dans l'avenir. Donc, il est lié à la notion même de temporalité.
Alors, l'iconographie médiévale s'est emparée du sujet, bien entendu, dans des manuscrits savants, qui, en général, sont des manuscrits de commentaire des Écritures, c'est le cas ici, avec Ambroise de Milan, donc, vous voyez un dieu en majesté, entouré de Lucifer, donc, à gauche, et de Michael, sur la droite, piétinant le démon. Donc, vous avez un résumé, en quelque sorte, de la dramaturgie céleste, Lucifer dans sa splendeur, Lucifer devenu démon, en bas, donc à droite de l'image, piétiné par Saint-Michel.
Et, je vous parlerai tout à l'heure du Mont Gargano, bien sûr, mais, déjà, vous avez cette scène de la chute de l'ange et de la splendeur de Michel sur les portes de bronze du sanctuaire du Mont Gargano, que vous voyez ici, avec l'idée que, alors, Saint-Michel en distingue plus guère, il est ici, en sa splendeur de prince céleste,