Contester les croisades au nom de l’Évangile, XIIe et XIIIe siècles.

Les enseignements du Christ enjoignent à la pénitence, au prêche et à l’amour de son prochain. Dès lors : quels fondements théologiques, et quelles circonstances historiques, conduisirent papes, évêques et princes à exhorter leurs clercs, chevaliers, croisés et templiers à prendre le chemin de Jérusalem, et au passage « trucider religieusement » hommes, femmes et enfants ?

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
1:06:44
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Martin Aurell est historien, spécialiste de cette période. On lui doit notamment l’ouvrage : « Des Chrétiens contre les croisades: XIIe-XIIIe siècles » (Ed. Fayard, 2013)

aurell croisade 1aurell croisade 2

Tuer au nom du Christ : une hérésie ? Quelle est la place du pacifisme et de la politique dans le christianisme ?

Les travaux de Martin Aurell contredisent l’idée qu’un consensus entoura les croisades. Au contraire : ils mettent en avant les nombreuses voix de discordes (moines, prêtres et mêmes troubadours) qui ont contesté, vigoureusement, le bien-fondé de ces « missions prédicatrices » et dénoncèrent l’avidité des grands ordres, « devenus ivres de leur richesse ».

Ce qui démarra comme une libération (armée) des voies menant au Saint-Sépulcre – et une guerre contre les turcs - se transforma au fil des années en guerre fratricide : contre les chrétiens d’Orient puis contre les albigeois, devenus les célèbres « Cathares » …

Qu’est-ce qu’une guerre « sainte », une guerre « juste » ? Interroge Martin Aurell. Force est de constater que malgré les huit cents ans qui se sont écoulés, une grande confusion entoure, encore aujourd’hui, cette dialectique entre « pouvoir temporel » et « pouvoir spirituel ».

Ainsi entre le XIIe. et XIIIe. siècle (notamment l’année 1204, marqué par le saccage inter-chrétiens de Constantinople par les Croisés), ce qui avait démarré un siècle plus tôt (1095 Concile de Clermont) comme une guerre des chrétiens pour libérer les voies d’accès au tombeau du Christ à l'encontre des turcs qui bloquaient cet accès aux chrétiens, se transforma en une guerre fratricide, entre chrétiens.

Les chrétiens d’Orient d’abord, puis « l’hérésie cathare », ensuite, dans le sud-ouest de la France. 

aurell croisade 3aurell croisade 4

Sur deux siècles d’histoire, Martin Aurell brosse ainsi l’évolution des positions des monarques, papes et chefs de guerre, cela en prêtant une attention toute particulière aux « voix dissonantes »,  celles qui se sont opposées à ces croisades : Gratien, Pierre Damien, Isaac de l’Etoile, Jean de Salisbury, Thomas Beckett, Gautier Map, Bernard de Chartres…

Avez-vous envie de mieux connaitre cette période, et découvrir par la même occasion l’idée de « nouvelle chevalerie » qui jaillit à cette époque ?

Eléments de réponse dans cet exposé donné dans le cadre des Journées Henry Corbin que nous remercions.

Extrait de la vidéo

Donc avant d'ouvrir cette journée Henri Corbin, qui est la quinzième désormais, je voudrais vraiment remercier chaleureusement tous ceux qui animent l'Association des Amis d'Henri Estelle Leclerc. Daniel et Marc Gastorbide en particulier, qui depuis tant d'années aident les chercheurs et apportent une aide avec beaucoup de libéralité et de générosité aux journées que nous organisons. Donc c'est vraiment grâce à eux que tout cela peut se continuer, que la mémoire d'Henri Corbin peut être également approfondie et étudiée.

Je voudrais remercier aussi l'Ecole pratique des hautes études qui nous fournit le local et l'opportunité de tenir ces journées. Enfin, un grand merci aussi à tous les intervenants d'aujourd'hui, mais certains sont déjà des collaborateurs d'il y a longtemps, pour tout l'appui qu'ils nous offrent pour ces circonstances-là. Donc, à présent, nous allons écouter le professeur Martin Aurey de l'Université de Poitiers, qui nous fait l'amitié de parler ici du thème de l'opposition qu'il y a eu au Croisade.

Son livre a fait beaucoup de bruit à ce sujet-là, très intéressant. Je vous le recommande, je pourrais le faire passer d'ailleurs, parce qu'il se lie tout à fait avec beaucoup d'aisance et de plaisir. Martin Aurey est bien sûr un médiéviste confirmé qui a déjà beaucoup écrit sur le sujet des stratégies matrimoniales dans l'aristocratie médiévale, sur la portée sociale et éventuellement politique des troubadours et de beaucoup d'autres questions.

Donc, sans plus tarder, je lui laisse la parole. Merci beaucoup. Est-ce que ça marche ? Je ne sais pas, si.

Merci beaucoup, Pierre. Merci pour cette invitation si prestigieuse, puisque vous avez une vision de l'histoire religieuse dans une perspective anthropologique extrêmement riche et qui me touche et qui me permet aussi d'aborder aujourd'hui avec vous, dans le cadre de votre réflexion sur la religion et la guerre, sur les problèmes de guerre sainte, si tant est que cet oxymore a une raison d'être, à vous reparler de, disons, ces élites ou ces consciences de l'Occident, ces minorités, qui ont considéré au XIIe et au XIIIe siècle, au cœur même de la grande poussée de la croisade, un mouvement qui accapare beaucoup de force à l'Occident et qui est extrêmement prestigieux, eh bien, il y a eu des esprits forts qui ont eu le courage de se lever contre cette croisade.

C'est autour de leurs textes, autour de leur écriture, que je vais essayer de vous faire part de leurs réflexions. Bien sûr, après, je suis médiéviste, je ne prétends pas faire de la philosophie, de dire ce qui est vrai ou pas, mais tout simplement de vous présenter, d'essayer de comprendre le pourquoi de leurs pensées. Alors, juste pour mémoire, quelques dates sur la croisade. En 1095, le pape Urbain II, qui est clunisien, bénédictin, mais qui est dans ce mouvement de paix de Dieu, de maîtrise de la violence en Occident, et de son exportation vers un idéal plus en accord avec la pensée globale de l'Église à l'époque, fait l'appel de Clermont.

Aussitôt, il y a cet engouement sans précédent vers l'idéal, vers la reprise de Jérusalem. Jérusalem est recouvrée par les Latins en 1099, qui rompent avec les Byzantins et créent leurs propres états latins d'Orient, en Syrie et en Palestine. Mais très vite, il y a les premiers revers contre les Turcs, et en particulier la perte de Dédès au nord de la Syrie. Une seconde croisade menée par l'empereur et par le roi de France, Louis VII, échoue lamentablement, au siège de Damas notamment, 1145-1147.

90 ans après la prise de Jérusalem, Saladin la reconquiert à la suite de la bataille de Hattin en 1187. C'est une crise profonde chez les Occidentaux, une crise de conscience. Il y aura des tentatives de reconquête de Jérusalem tout au long du XIIIe siècle, mais une des caractéristiques de la croisade, c'est qu'elle est désormais détournée. Détournée d'abord en 1204 par le pillage, par le sac de Constantinople, au détriment de l'unité si tant est qu'elle existait déjà entre les orthodoxes et les catholiques latins.

Et puis, à nouveau, Simon de Montfort, qui n'avait pas voulu participer au sac de Constantinople, c'était un pur et dur, qui avait lâché les croisés lors de la 4e croisade, se trouve à la tête de la croisade contre les Albigois, qui dure une quinzaine d'années jusqu'à la reprise du domaine du comte de Toulouse par la couronne de France. Il y aura d'autres tentatives, la 5e croisade avec l'échec de, certes, la prise de Damiette, mais à l'approche du Caire, les troupes chrétiennes sont battues.

La 6e croisade de 1226, je reprends la numérotation traditionnelle des croisades, même si ce n'est pas tout à fait cela. Il y a toujours dans les interstices de ces grandes croisades des chevaliers qui partent à titre plus ou moins d'initiatives collectives, certes, mais moins spectaculaires, pour prêter main forte aux latins d'Orient. La 6e croisade où Frédéric II stupeur Mundi, comme l'appelle le chroniqueur anglais Mathieu Paris, la stupeur du monde, l'empereur romain germanique, part excommunié, parce qu'il a trop tardé à embarquer.

C'est un empereur excommunié qui, en négociant avec un descendant de Saladin, un Ayyubide, qui parvient à pénétrer dans Jérusalem et à s'y faire couronner. 1244, Jérusalem est définitivement repris et Saint Louis IX de France n'a de cesse que de relancer la croisade avec ses deux dernières croisades, la 7e et la 8e. 1250, vous le savez, ça échoue lamentablement là encore à la Mansoura en Égypte. La toute dernière croisade à Tunis où Saint Louis, le 25 août, meurt, les bras en croix, en s'écriant, nous irons à Jérusalem.

Bien sûr, il y a ce binôme Jérusalem terrestre, Jérusalem céleste, qu'il faut avoir présent à l'esprit, puisque la croisade a aussi une certaine spiritualité sur laquelle, peut-être en creux de critique qu'elle comporte, nous pourrons revenir. Les latins sont définitivement chassés par les mamelouks en 1291 par la reprise de Jérusalem. Là encore, juste pour mémoire pour ceux qui ne s'en souviendraient pas, je vous ai parlé d'Edesse qui tombe en 1145, un petit comté qui dure une quarantaine d'années.

Abonnez-vous à la newsletter de BAGLIS TV

Haut