Modernité et spiritualité, comment concilier l’inconciliable ?
L’ouvrage de Jean Biès, Modernité et spiritualité, comment concilier l’inconciliable ? (Ed. L’Harmattan, 2008) nous semble être non seulement un cri d’alarme plus que jamais actuel, mais surtout un ouvrage riche de conseils pratiques, simples, pour s’ouvrir à une forme de spiritualité vrai, c'est-à-dire incarnée.
Rencontre avec cet auteur dont la discrétion, la gentillesse et la modestie sont aux antipodes de notre monde moderne où la cacophonie, la dispersion et la surenchère sont légion. … assurément Jean Biès est un éclaireur pour notre temps.
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Le parcours spirituel de Jean Biès commença avec la découverte des œuvres de René Guénon, en 1951, année ou « le maître du Caire » nous quittait. La lecture de Guénon fût une véritable révélation, doublée d'une révolution, car elle provoqua en lui une remise en question radicale, un changement de perspectives que lui même qualifie de "premier déchirement du voile du temple".
S’en suit un parcours d’enseignant, riche de nombreuses rencontres (Schuon, Marie-Madeleine Davy, Arnaud Desjardins, Marie-Louise von Franz), une trentaine d’ouvrages… « neuf milles pages pour tenter de décrire l’indicible » selon ses propres mots.


En partant d'un constat alarmiste sur la société actuelle, où à la destruction du sacré (et à l’incompétence de nombreux hommes d’Eglise, ivres de leur pouvoir, devenus des « technocrates des affaires du ciel » ndlr) s'ajoute un totalitarisme de l'extériorisation, Jean Biès nous donne des clés pour traverser cette crise. Pour lui, la solution ne peut être que spirituelle.


Silence, méditation, paix intérieure, connaissance de soi, psychologie des profondeurs, conciliation des opposés, Jean Biès puise dans le patrimoine spirituel universel les solutions pour estomper les doutes et les souffrances auxquelles nous sommes tous confrontés aujourd’hui.
Le prologue de l’évangile selon Jean « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçue…. » serait-il plus que jamais prégnant ?
A vous de vous faire une idée, dans cet entretien de 45 min, animé par Virginie Durand et enregistré au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Jean Bies, bonjour, j'ai le plaisir de vous retrouver aujourd'hui, vous êtes docteur d'État S-Lettres, vous avez publié une trentaine d'ouvrages, 30 ouvrages à votre actif, tous axés sur la recherche, on peut dire ça comme ça, la recherche de la lumière dans l'obscurité ? Exactement. Recherche de la sagesse. Vous avez publié très récemment aux éditions Almora en pédocle, Philosophie présocratique et sagesse orientale, et également aux éditions Pardès, Orientation spirituelle pour un temps de crise.
C'est néanmoins pour ce livre-là qu'aujourd'hui je vous accueille, un livre qui a été publié aux éditions Armatan très récemment, en 2008, et qui s'appelle Vie spirituelle et modernité, sous-titre Comment concilier l'inconciliable ? Alors, par rapport à ce livre, j'avais envie de dire que ce n'était pas un livre, j'avais envie de commencer par ça, j'ai envie de dire que ce n'est pas un livre, j'ai envie de dire que ce n'est pas un essai, j'ai envie de dire que ce n'est pas un récit, ça ne paraît pas autobiographique, quoique, et j'ai envie de dire que plutôt que toute une somme de connaissances courant en petit caractère sur 300 pages, nous avons là un cadeau, un beau cadeau que vous nous faites, un cadeau de 75 ans de vie, d'expérience, de quête, de recherche, de doute, d'expérimentation aussi, plus que d'expérience peut-être.
Et pourquoi est-ce que j'ai envie de dire que c'est un cadeau ? Pour deux raisons, d'abord parce que vous dressez un portrait accablant, mais terriblement lucide du monde dans lequel nous sommes, alors ça vous allez me dire que ça a déjà été fait, mais il y a une couleur, il y a un style, il y a peut-être quelque chose de différent par rapport à ce qui a déjà été fait, et un cadeau, surtout, surtout, parce que dans votre interrogation, comment concilier inconciliable, vous nous donnez des solutions, vous nous donnez des pistes, et que ces pistes, contrairement à ce qui a pu être fait et dit encore ailleurs, pour une fois sont des pistes adaptées, des pistes adaptées aux hommes que nous sommes devenus, des hommes qui manquent de temps, des hommes aux intellects hypertrophiés, des hommes stressés, des hommes qui ignorent tout de la nature et qui ont oublié les vertus du silence de la nuit et du recueillement.
Un gros cadeau que vous nous faites, un beau présent. Alors par rapport à ça, moi j'avais envie de vous poser une première question, c'est non pas une question sur le livre, mais une question sur celui qui l'a écrit, une question d'ordre personnel. J'avais envie de vous poser la question suivante, d'où tenez-vous ce dont vous parlez ? Quels ont été, en d'autres termes, pour m'exprimer autrement, ou quelles ont été les différentes voies d'accès que vous avez eues à votre propre spiritualité ?
Vous parlez des trois modes d'accès dans ce livre-là. Lequel ou lesquels ont été les vôtres ? Je voudrais aussi savoir, puisque vous basez beaucoup sur la cosmologie hindoue, l'âge de fer, l'âge de Kali Yuga, je voulais savoir quels ont été vos propres cycles de vie ? Et maintenant, vous me disiez tout à l'heure que vous étiez arrivé à l'heure des bilans.
Comment vous segmenteriez votre propre vie ? Quels ont été vos maîtres ? Tous ces moments qui vous ont nourris ? D'abord, je voudrais vous remercier de votre introduction, qui est le cadeau que vous me faites.
Vous avez remarqué aussi qu'il y avait dans ce livre, comme dans tous les autres du reste, un souci de style. Car beaucoup d'auteurs traitant des questions spirituelles écrivent au fil de la plume, et font, je ne veux pas être méchant à leur égard, mais plutôt du journalisme écrit que de la littérature. J'ai reçu une formation de lettres classiques, j'étais professeur également, et j'ai toujours été très respectueux de nos écrivains.
Si l'Allemagne brille par la musique, si l'Italie brille par la peinture, je crois que la France a comme appanage l'appanage littéraire. Et je suis devenu très vite amoureux de nos écrivains. J'ai eu la chance d'avoir un père qui, quoique médecin et scientifique, n'était pas du tout porté à la chose littéraire, mais qui avait compris, dès ma jeunesse, cette fibre qui était en moi, et qui s'était mis à acheter beaucoup d'auteurs dans les éditions d'époque, qui a fait que j'ai lu Racine dans une édition parue de son vivant, que j'ai lu Les heures de Voltaire, qui n'est pas mon dieu, mais enfin qui est un grand écrivain, dans une édition contemporaine de Voltaire.
J'ai lu Hugo, l'histoire d'un crime, et Napoléon le Petit dans une édition, et Les Châtiments, en tout petit format, car c'était un livre clandestin qu'on lisait sous le manteau. J'ai donc découvert ces auteurs dans leur propre chair, si je peux dire. Et cet éveil littéraire s'est manifesté très tôt, je crois qu'à 12-13 ans, je commençais déjà à écrire des poèmes. Mais je ne me suis jamais arrêté.
Je peux dire que j'ai écrit chaque jour, à l'instar de ce peintre grec qui s'appelait Appel, et dont on a dit « Nulla dies sine linea » « Pas un seul jour sans une ligne ». Je suis un peu un émule d'Appel. En ce qui concerne maintenant votre parcours, non plus littéraire, mais j'ai envie de dire spirituel. En classe de philosophie, c'était en 1951, René Guénon est mort le 7 janvier 1951, et la mère d'un de mes camarades, d'un de mes condisciples, a lu ce que sa mère venait de découvrir, c'est-à-dire la crise du monde moderne.
Il l'avait lu avec enthousiasme, comme sa mère, et il me l'avait fait lire aussi. C'est-à-dire qu'en classe de philosophie, dès le mois de mars, je pense, je me suis trouvé dans une situation très ambiguë, car je devais restituer le cours officiel pour préparer mon baccalauréat, et parallèlement, je lisais les livres de René Guénon, que je citais dans mes dissertations, et je me souviens encore très bien que le professeur mettait de grands points d'interrogation à l'encre rouge dans les marges de mes devoirs, car un professeur n'aime pas qu'un élève en sache plus que lui.
Et tout a démarré de là, c'est-à-dire que j'ai découvert Guénon trois mois après sa mort. C'était la chicnode initiale, et à partir de là, j'ai lu tous les livres disponibles de lui, et c'était, si vous voulez, le déchirement du voile du temple, c'était une révélation qui m'a conduit à la conclusion que si Guénon avait raison, tout ce que l'on m'enseignait s'écroulait. Donc Descartes, Hegel, toute la lignée des philosophes du XVIIIe siècle, jusqu'à Sartre, que l'on étudiait déjà à ce moment-là, tout cela me paraissait vain par rapport à cette révélation guénonienne.
Après Guénon, d'autres maîtres ? Alors Guénon m'a quand même accompagné assez longtemps, je dirais que Guénon m'a accompagné toute ma vie, mais d'autres maîtres, effectivement, sont apparus à quelques années de là, en particulier Frithjof Schuon, j'avais découvert avec une certaine stupeur son livre de l'unité transcendante des religions, et ensuite j'ai demandé plusieurs entretiens avec lui, je me suis rendu en Suisse à Puy,