L'ange dans la tradition ésotérique juive, figure du temps et gardien de l'éternité

« Metatron », « Hénoch », « Elohim » : se plonger dans les textes anciens qui relatent la création du monde sensible, place vite le lecteur face à une myriade d’entités intelligibles, anges, archontes ou autres démiurges parmi lesquels il est peu aisé de faire une nette distinction. La chercheuse Cristina Ciucu (EHESS) souligne justement, ici, la difficulté d’une juste lecture dans ce vaste panthéon, tantôt maléfique, tantôt bénéfique ; et va même jusqu’à affirmer que l’interprétation de ces textes « s’avère non seulement conflictuelle mais aussi, antinomique avec la notion même de monothéisme… » !

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En partant de la tradition juive, base du monothéisme, et sans omettre les influences égyptiennes ou chrétiennes que cette tradition pût connaitre au fil de son histoire, elle analyse dans cet exposé la place de l’ange et plus globalement celle des hiérarchies angéliques que l’ésotérisme juif lui a accordée.

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« Le monde angélique cristallise toutes les antinomies des monothéismes »

Henry Corbin déclarait que l’ange représentait le vrai Soi ou encore un double céleste. Messagers souvent « instrumentalisés par les occultistes » ou plus innocemment réinterprétés (récupérés ?) par les théologiens, Cristina Ciucu nous dresse un inventaire exhaustif de cette place et les nombreuses questions, passionnantes, qu’elle soulève.
Les deux plus importantes d’entre elles demeurent : « les anges ont-ils une part de responsabilité quant à l’imperfection de notre monde visible ? » Ou encore « Dieu est-il un ou plusieurs ? » Une question qui agite depuis des temps immémoriaux herméneutes, exégèses et philologues, juifs et non juifs, qu’ils soient rabbins, talmudistes, kabbalistes ou simples ésotériciens.

En effet, on trouve dans la Genèse « Elohim dit : faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance… » (Gn 1. 26) ou encore: « Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous… » (Gn 3. 22). 

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Pourquoi cette constante dans l’emploi du pluriel ? Quel est le rôle exact de ces entités ?

Une vaste question à laquelle Cristina Ciucu n’aura pas la prétention de répondre, mais à laquelle, au moins, elle posera les bases – ni naïves et ni anthropomorphiques – d’une interrogation qui vise à « ancrer dans l’éternité divine, le temps linéaire »…


Merci aux Journées Henry Corbin pour l’organisation de ce colloque.

Extrait de la vidéo

Le paradoxe du monothéisme Puisque le paradoxe du monothéisme constitue, à mon avis, les camps corbaniens, pour me dire si j'ai raison, l'une des contributions les plus importantes, sinon la plus importante de Corbin à l'histoire des religions et même à la philosophie des religions en général, je propose cette modeste contribution comme un hommage-réponse et une contrepartie de la réflexion ontologique et théologique de Corbin sur le monde intermédiaire angélique, en mettant l'accent plus sur l'herméneutique et l'histoire croisée des religions.

Dans cette histoire croisée, souvent conflictuelle, la question des anges n'est pas des moindres, elle est au cœur de tout ce qui relie, sépare, divise les religions, depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne jusqu'aux grandes cristallisations médiévales et même ce que nous n'avons pas le temps d'aborder aujourd'hui, mais qui constitue l'un des grands chapitres de l'histoire intellectuelle européenne, la renaissance néo-platonico-alchimico-magique des XVe jusqu'au XVIIe siècle.

Bref, le monde d'Angélie constitue en effet le nœud de toutes les antinomies des monothéismes. Je vais donc accorder la priorité ici, non pas au paradoxe, qui sont assumés, fertiles, intégrés, mais aux antinomies, à ce qui est considéré comme non intégrable, qui engendre le doute, qui crée la différence au sein de communautés des croyants, qui nourrit les hérésies et qui fait la joie des historiens des religions.

Mais dans les trois traditions monothéistes, les anges représentent souvent, vous le savez, l'ancrage dans l'éternité de chaque être payissable, de chaque instant. Ils sont les gardiens des instants, reliant le temps linéaire du devenir individuel à l'éternité divine. Nous sommes aussi familiers, là encore, nous avons entendu des choses aujourd'hui, et on doit aussi énormément au travail de Corbin, avec l'ange en tant que double céleste divin, vrai soi et prototype de l'existence individuelle, ou encore avec les hiérarchies célestes, figure d'un continuum ontologique qui caractérise la pensée néo-platonicienne christianisée, et pas uniquement.

L'ange est également le terme intermédiaire entre le monde physique et celui archangélique, des intellects séparés, le monde psychique, entre matière et intellect, entre sensible et intelligible, un monde qui a sa temporalité propre, synthèse entre l'éternité de l'intelligible, à travers les archétypes qui l'habitent, et le temps physique. Mais là, nous allons voir comment les anges sont réduits à la poussière des instants, punis, privés de volonté, de liberté, de visage, ou encore investis d'un visage stéléomorphe, ou bien instrumentalisés par la pensée magique, comment ils sont condamnés à assumer la culpabilité d'un monde imparfait et d'un dieu créateur qui ne peut pas assumer jusqu'au bout sa création.

Nous allons donc nous pencher moins sur les aspects mystiques de la tradition juive, pour une fois, que sur les aspects ésotéiques, c'est-à-dire sur une tradition essentiellement herménotique qui transmet un cercle d'initiés, l'interprétation et la réflexion sur des questions propres à semer le doute dans l'esprit des non-initiés. Comme nous allons le voir, la théosophie cabalistique médiévale cesse de se concentrer sur la pluralité du monde intermédiaire en déplaçant le régard et en concentrant l'effort mystique sur une pluralité plus fondamentale, qui est celle du monde divin, essence, selon la plupart, ou forme, selon certains, de la divinité manifeste elle-même et origine du dieu créateur.

Mais afin de comprendre cette histoire, qui est premièrement herménotique, nous allons procéder à un court rappel des fondements bibliques des grandes antinomies qui jalonnent l'histoire, au moins du judaïsme et du christianisme. Ainsi, d'un point de vue linguistique, dans la perspective littéraliste qui est celle de l'herménotique juive, et j'entends par littéraliste une interprétation qui part de la lettre du texte, sans y rester, le texte biblique pose plusieurs problèmes quant à l'adaptation de la parole aux structures et au sens dont il est le fondement.

Tout d'abord, un dieu uni qui a un nom pluriel, vous le savez, lorhim, le fait que cette forme plurielle soit, dans la plupart de ses occurrences, portée au singulier est l'argument rabbinique qui défend l'unicité de Dieu et la preuve que l'élohim biblique a vaincu et subsumé la pluralité de l'idolâtrie. Mais ce qui apparaît menaçant pour la cohérence de l'ensemble, c'est le comportement pluriel du nom divin dans des contextes comme celui de Josué 24-19, de Samuel 7-23, et plus célèbre, Génèse 11-7, où Dieu s'adresse à des entités inconnues disant « Allons, descendons et confondons leur langue ».

Mais le plus problématique est bien sûr l'épisode de la création de l'homme de Genèse 1-26, et Dieu a dit « Faisons l'homme un autre image » « Betsalmenu » « C'est l'homme notre ressemblance » « Kitmoutenu » L'homme serait donc l'image et la ressemblance d'une divinité multiple, mais si l'image est celle d'une entité multiple, la création est un corps singulier. La tradition rabbinique, par des commentateurs comme Rachi, insiste sur le fait que même si Dieu dit « Faisons » « Nahasse » il est le seul agent de la création comme cela devient évident dans le verset suivant donc après celui-là « Et il a créé » « Vayibra » et non pas « Et ils ont créé » « Vayibru » Certains mirachim admettent que des textes comme ceux-ci représentent une arme pour les élétiques, les minimes, qui ignorent que ces entités ne sont que des anges créés par Dieu, dont le rôle dans le monde céleste est clairement défini.

Mais un texte comme celui de Genèse 35-7 par exemple, l'épiphanie des anges et des dieux au sommet de ce qui semble une hiérarchie divine est désigné comme une révélation des dieux. « Et il a bâti là un auteur et il l'a appelé Bethel, car c'est là que se sont révélés à lui les dieux, à Elohim, quand il fut aidé devant son frère. Le plurier de « Dieu » est employé comme synonyme des anges de Dieu, Malachée et Elohim, dans « Le rêve de Jacob » du chapitre 31.

Si ces Elohim sont bien des fils de Dieu, nés Elohim, ou des anges de Dieu, Malachée et Elohim, alors les deux réalités, la divinité unique et la multiplicité angélique, sont homonymes. Mais ces textes ne disent rien sur le statut de ces intermédiaires. La théorie classique, d'après laquelle l'origine des anges et la métamorphose des anciennes divinités fonctionnelles qui se subordonnent à un Dieu suprême, l'exemple des archanges dans le Mazdéisme, rendrait raison ici de l'homonymie.

Dans bien d'autres occurrences, « Elohim » signifie clairement « Dieu », comme par exemple dans la comparaison récurrente entre Dieu et les Elohim, dans le psaume 86, par exemple, dans le psaume 89, et surtout l'étonnant psaume 82, chant d'Assaf, « Elohim » se tient dans le conseil divin, au milieu des dieux, ils jugent, j'ai dit, des dieux êtes-vous et les fils du suprême, pourtant vous mourrez comme un homme et vous tomberez comme l'un des princes.

Il semble qu'il s'agisse ici d'un double emploi du mot « Elohim » qui désigne à la fois Dieu et les dieux de son conseil. La Septante traduit le rassemblement de dieux par « Synagoge Theon » et des dieux

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