Le Seigneur et le Satan
De tous temps les hommes se sont demandés pourquoi le Mal et le malheur sont si présents en ce monde, pourquoi "il pleut sur les justes et il fait soleil pour les méchants", une énigme plus incompréhensible encore dans le monothéisme, puisque dans une lecture littérale Dieu y représente "le Tout-Puissant"…
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Depuis son ouvrage emblématique, Le Symbolisme du corps humain, Annick de Souzenelle ne cesse d’explorer la Bible en écho à cette interrogation.


Dans cet échange avec Françoise Bonardel, échange qui accompagne la sortie de son livre éponyme sorti chez Albin Michel en Février 2016, Annick de Souzenelle ose aborder cette question de front, au-delà de tout moralisme et dans une approche nietzschéenne. Elle questionne le personnage du Satan et s’interroge sur son ontologie. Comment se fait-il que celui qui est perçu comme le Maître des Ténèbres soit mis en scène, dans le Livre de Job, comme un interlocuteur, voire un complice, du "Seigneur", allant même jusqu’à passer un pacte avec Lui ? Dans le prolongement du travail sur l’Ombre, développée par Carl-Gustav Jung, la question qui se pose est :
Satan aurait-il une fonction dans le processus de "la Rédemption" ?
Les apparitions de ce Grand Tentateur seraient-elles autant d’épreuves incontournables sur le chemin initiatique?
Le serpent qui illustre cet élan, symbole par excellence des énergies chtoniennes, serait-il la réponse à cette énigme ?
Extrait de la vidéo
Chère Annick de Sousenel, bonjour. Bonjour Françoise. Bonjour. Je vous remercie vivement d'avoir accepté de parler de votre dernier livre paru très récemment chez Albain Michel dont le titre est très évocateur, d'ailleurs « Le Seigneur et le Satan », un livre qui fera probablement grincer des dents à tous ceux et celles qui se font une idée très moralisatrice des rapports du bien et du mal.
Et d'ailleurs le sous-titre de votre livre est tout à fait évocateur, c'est un sous-titre très Nietzschéen, c'est « Au-delà du bien et du mal ». Et c'est évidemment ce dont nous allons nous entretenir au cours de cette heure d'émission. Alors, bon, je me permets de vous présenter peut-être un petit peu pour ceux et celles des auditeurs, des téléspectateurs et des téléspectatrices de Magui's TV qui ne connaissent pas votre démarche et votre œuvre.
Vous me corrigerez si vous pensez que cette présentation n'est pas fidèle. Alors, je dirais que vous poursuivez depuis plus de 30 ans maintenant à travers l'écriture d'une quinzaine de livres, tous plus passionnants les uns que les autres, une méditation, je crois qu'il faut, moi c'est comme ça que je le ressens en tout cas, une méditation sur les textes bibliques dont vous proposez une interprétation qui est à la fois neuve, originale et puissante et qui devient pour vos lecteurs, me semble-t-il, un chemin de vie, un chemin de lumière et de vie qui est offert à tout homme, c'est-à-dire que c'est un chemin qui n'est pas spécialement réservé au peuple hébreu.
Alors, quant à vous-même, vous avez trouvé dans le christianisme orthodoxe votre foyer spirituel et vous avez parallèlement étudié la Kabbale, ce qui fait de vous, on peut dire, une kabbaliste chrétienne. Est-ce que je peux vous reprendre ? Oui, bien sûr. Parce que je n'ai pas vraiment étudié la Kabbale, j'ai vraiment travaillé sur les lettres hébraïques.
Voilà, alors on va... Je ne me ressens pas du tout kabbaliste sans ça. Bon, alors je retiens le mot de kabbaliste. Disons que vous interprétez les lettres hébraïques et vous avez d'ailleurs écrit un livre à ce sujet, bien que cette question soit présente dans tous les autres livres, la lettre chemin de vie.
Oui. Alors, est-ce que vous pouvez justement nous dire quelques mots de ce que représente pour vous l'écriture, ce que représentent ces lettres et que vous n'avez trouvé dans aucune autre langue sacrée ? Parce qu'après tout, on peut se dire, en vous lisant, pourquoi les hébreux et pas le sanscrit ? Donc voyez, pouvez-vous nous parler un peu de cette spécificité de la lettre hébraïque ?
La lettre est véritablement la parole divine. Une parole divine qui se donne à manger. Je suis très frappée de ce que les prophètes reçoivent l'invitation divine de manger le livre. Et lorsque j'étudie la Torah, j'ai l'impression de brouter, exactement comme les vaches broutent l'herbe devant moi quand j'écrivais mes livres, puisque j'avais une prairie devant moi.
Les vaches broutaient l'herbe et moi je broutais la Torah. Parce que ce sont des lettres dont chacune apporte un message. Ce ne sont pas des lettres outils comme nous nous en servons dans nos langues européennes pour exprimer nos idées. Ce sont elles qui sont porteuses de messages et qui nous apportent le message divin.
C'est en ce sens-là que c'est bouleversant. De même que les vaches ont plusieurs estomacs, elles digèrent cela à plusieurs niveaux, de même que ces lettres peuvent se lire à plusieurs niveaux de lecture aussi. On ne nous a présenté nos textes sacrés qu'à un tout premier niveau alors qu'il y a des merveilles à lire dans les niveaux plus profonds. Il faut aller dans la profondeur, ça c'est certain.
Ce que vous faites dans chacun de vos livres et tout particulièrement dans le dernier, où on comprend véritablement, me semble-t-il, à la fois ce qu'est la vocation divine de l'homme et ce projet qui vous tient tellement à cœur et qui est au fond le fil conducteur de tous vos ouvrages, c'est-à-dire la constitution d'une anthropologie chrétienne, dites-vous. Une construction de l'homme qui d'ailleurs s'apparente souvent à la chimie et c'est généralement à propos de cette construction de l'homme, de cette anthropologie chrétienne, que vous faites des références à la chimie qui évidemment, vous vous en doutez, me touchent tout particulièrement.
Alors, j'ai relevé, et nous allons venir rapidement à votre livre qui est l'objet de notre entretien, j'ai relevé cette phrase qui m'a beaucoup frappée et que je vous soumets. Vous écrivez « Cela veut dire qu'aujourd'hui, il ne s'agit plus de croire ou de ne pas croire mais de devenir ». Est-ce que c'est vraiment là la clandescence de cette anthropologie à laquelle vous travaillez avec détermination et inspiration depuis si longtemps ?
Tout à fait Françoise, vous mettez l'accent sur l'essentiel. L'homme est un seigneur, il est un dieu, le seigneur d'ailleurs le dit, vous êtes des dieux et nous avons le devenir. Et nous avons donc tout un programme de vie, je n'aime pas beaucoup le mot programme, mais enfin je l'emploie pour aller plus loin disons. C'est un chemin de vie en tout cas qui est marqué même dans notre corps parce que la chair porte en elle l'information de son devenir.
C'est le mot même en hébreu, basar, c'est le même mot que le verbe baser, informer. La chair porte donc l'information de son devenir et notre corps est tissé d'organes qui jouent dans cette fonction-là. Il y a la fonction bien sûr immédiate que nous connaissons mais il y a une fonction beaucoup plus subtile et c'est celle-là que j'ai essayé de découvrir lorsque j'ai écrit mon tout premier livre Le symbolisme du corps humain.
Qui est devenu un classique et qu'on ne peut que recommander à tous ceux qui voudraient commencer à découvrir votre oeuvre. C'est un livre magistral et qui a apporté au moment où il a été publié une espèce de révolution mais en tout cas un souffle tout à fait nouveau dans la compréhension à la fois des écritures bibliques et du corps humain. Terriblement malmené comme vous le savez par la civilisation moderne.
Cette question que vous trouvez vous-même, que vous considérez comme majeure, vous allez l'aborder dans le livre que vous venez de publier sous un angle évidemment très particulier, très spécifique qui est la question du bien et du mal et de la lecture qu'on en a faite jusqu'à présent et en particulier aussi que l'église catholique en a faite pour ne citer qu'elle. Alors j'aimerais vous entendre nous dire pourquoi ce livre aujourd'hui que j'ai lu personnellement avec le sentiment qu'il répondait à une urgence et que vous repreniez, vous réorchestriez là des thèmes que l'on trouve plus ou moins dans vos autres livres