Chögyam Trungpa : quelle était sa mission ?
Cet exposé de 35 minutes relate brièvement la vie et la pensée de Chögyam Trungpa, l'un des plus grand maître du XXème siècle, né au Tibet en 1940. Un entretien riche d'enseignements dans lequel Fabrice Midal insiste sur la dérive matérialiste de notre époque, non pas celle de la société civile mais bien celle intellectuelle et spirituelle de nos contemporains.
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Extrait de la vidéo
Chökyam Trungpa était un des maîtres les plus saisissants du XXe siècle. Et c'est ça que je voudrais essayer de vous montrer, c'est de vous dire pourquoi Chökyam Trungpa est tellement hors du commun. Il est né au Tibet en 1940, reconnu comme, dans cette tradition dans le monde tibétain, on reconnaît les enfants comme des incarnations de maîtres. Il est élevé, il a trois ans, il part dans un monastère, il reçoit l'éducation la plus sévère.
Et très tôt, il manifeste des capacités hors du commun. Mais ça, on raconte pour tous les maîtres, c'est fatigant. On le sait, c'est extraordinaire, il y a des miracles. Bon, mais il y a des choses incroyables, il y a des choses incroyables.
Bon, mais il y a des choses incroyables. A 14 ans, il donne le Rinzin Terze, c'est-à-dire il donne des initiations pendant trois mois. Il avait eu deux ans avant l'initiation lui-même, et à 14 ans, il la redonne. On n'avait jamais vu un enfant, même extraordinaire, à 14 ans, devant une foule, réexpliquer et redonner à un ensemble de rituels d'une très grande complexité.
Je sens que ça ne va pas suffire à vous faire voir le côté inouï de Trungpa. Et puis en 59, il part, il quitte Apié, il va en Inde. Après une extrême, longue, longue, longue périple, il va en Inde, et puis il finit par avoir une bourse et aller en Angleterre. Et je crois 62, 63, il arrive en Angleterre.
En Inde, il est l'un des seuls à avoir appris l'anglais très sérieusement, très rigoureusement. Et il arrive en Angleterre, et il est à Oxford. Et je suis sûr qu'en Trungpa, il est le premier tibétain à avoir été à Oxford, et à avoir réappris, c'est étrange parce qu'il a tout jeune homme. Il a 23, 24 ans, donc il a à peu près l'âge des étudiants.
Mais lui, il est déjà un maître reconnu, par toute la tradition tibétaine, comme un très grand maître, c'est déjà un très grand maître, c'est un étudiant. Donc il ré-étudie tout en Occident. Alors là, un truc complètement fou. Et là, on commence à voir le côté complètement inouï du personnage.
Ça le passionne, l'Occident. Il étudie l'histoire, l'histoire de l'art, la religion. Il est passionné par la discussion, alors il découvre pêle-mêle la tradition de l'orthodoxie, et la philocaïque du cœur. Il découvre le mouvement assidique.
Il découvre le soufisme. Et il est tout à fait, tout à fait fasciné. Mais il va aussi visiter Basse, en Angleterre, où il y a des termes romains, et il ne comprend absolument pas ce que disent les Anglais sur les Romains, ne comprenant pas le rapport au sacré qu'ils ont. Et lui voit très bien le rapport au sacré qu'ils ont.
Et il découvre l'art moderne. La peinture des Américains, peu qu'on pouvait voir en Angleterre à cette époque-là. Et ça, il a vraiment un choc. Bon, il écoute déjà la peinture occidentale, Turner, la musique, Mozart, Bach.
Un jour, il va écouter Jean-Sébastien Bach. Il y a un ou deux autres Tibétains qui sont venus avec lui. Et en sortant, les Tibétains lui disent, mais c'est horrible. On a l'impression qu'on égorge des oiseaux.
Vous imaginez la patience de Jean-Sébastien Bach. Et Trumpa est en larmes. Les Tibétains sont horrifiés, ces copains. Ils ont peur qu'ils veulent se convertir au christianisme, parce qu'il est en larmes en écoutant La Passion selon Saint Matthieu.
Mais Trumpa, il voit la grandeur. Et je crois que ça, c'est assez unique. Il y a plein de maîtres extraordinaires qui sont venus de l'Orient, de l'hindouisme. Mais quelqu'un qui a eu une telle curiosité pour l'Occident, et il a passé plusieurs années à Oxford, et a un tel rapport à la langue.
À part à ce moment-là, Trumpa va toujours enseigner en anglais. Sa connaissance de l'étymologie des mots est unique. Il y a un rapport très singulier à la langue. Il refuse un peu la grammaire.
On pourrait dire qu'il fait des fautes de grammaire. Mais en fait, il résiste à la grammaire, parce que la grammaire, au fond, c'est le reste de la philosophie occidentale. C'est la manière, c'est la grille que le monde occidental met sur les choses. Vous avez un sujet, un verbe, un complément d'objet, un substantif, un participe.
C'est génial, le participe. C'est platonicien, le participe. Il participe d'eux, avec la notion centrale. La grammaire dit quelque chose.
Evidemment, Trumpa, lui, il résiste à la grammaire. Mais sur le vocabulaire, il était incroyable. Plus tard, quand il enseignait, les gens disaient, mais pourquoi il emploie tel mot ? Ça n'a aucun sens.
Il doit se tromper. Puis il regarde dans un dictionnaire d'Oxford, qu'adorait Trumpa, qui a gardé toute sa vie avec lui, et il se rendait compte qu'il employait le mot dans son sens le plus originaire. On va en travailler la langue. Donc Trumpa, ça, c'est complètement fou.
Mais il y a encore un pas inouï qu'il faut qu'il fasse. Il enseigne un peu le bouddhisme. Il est habillé comme un moine tibétain, avec sa robe de moine. Il essaye d'enseigner.
Et les gens sont contents parce qu'il dégage une lumière de lui. C'est un être d'une pureté extraordinaire. Mais lui sent que ce n'est pas entièrement juste. Et il résiste.
Les choses résistent en lui. Il sent que la transmission du dharma n'est pas juste. Elle n'était déjà pas juste au Tibet. Et Trumpa est un des seuls à dire sans arrêt que le bouddhisme était corrompu au Tibet.
Mais il y a quelque chose qui ne se passe pas bien en Occident. Ça ne se passe pas bien. La transmission du dharma, ça ne va pas. Non, ça ne va pas.
La merde dont transmet le bouddhisme, ça ne va pas. Je crois que s'il venait aujourd'hui, il dirait la même chose. Ça ne va pas. On s'y prend tout de travers.
Non, ça ne va pas. Mais qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi ? Pourquoi ça ne marche pas ?
Il y a plein de centres qui se construisent. En France, partout on construit des centres de méditation aujourd'hui. Ça ne va pas. Pourquoi ça ne va pas ?
Pourquoi ça ne va pas ? Là, il est invité par la reine du Bhoutan, qui est un petit pays bouddhiste, un corps indépendant, à venir. Comme la reine du Bhoutan ne parle pas tibétain, mais elle parle un peu anglais, elle se dit que si Trumpa, qui parle anglais, vient, il pourrait m'expliquer un peu le bouddhisme. Mais comme Trumpa a été un peu paresseuse, son voyage a trop découvert.
Mais lui, il est content d'aller au Bhoutan. Et au Bhoutan, il y a un endroit, une caverne. En haut, il y a une grande montagne. Et dans la montagne, il y a une sorte de caverne qu'on appelle Taktsang.
Et on dit que Padmasambhava, qui est le second Bouddha, l'orphée du bouddhisme, celui qui est la source inaugurale de la parole, celui qui a amené le bouddhisme aux Tibétains, mais celui dont tous les maîtres qui veulent se mettre en rapport directement avec l'ouverture primordiale, se mettent en rapport à Padmasambhava, habite dans cette caverne. Et c'est là qu'il a commencé son œuvre de transmission du dharma.
Alors Trungpa, il dit, je vais aller dans cette caverne et je vais essayer de comprendre. Mais pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi ça ne marche pas ? Au fond, pourquoi ça ne marche pas ?
Toute transmission spirituelle, ça tourne en eau de bouddha en ce moment. Il voit bien le christianisme, le judaïsme, il y a quelque chose qui ne va pas. Alors il va dans la caverne et il attend que quelque chose se passe. Je raconte ce qu'il dit lui.
Trungpa, il a très vite abandonné le discours habituel, un peu grandiloquent. Alors il raconte, j'arrive, il ne se passe rien. Je me dis, c'est comme emmerdant. Je suis censé être Trungpa, la douzième incarnation d'un maître important, je suis à Taksang,