Illuminisme mystique et christianisme transcendant
Un adage affirme que l’histoire ne se reproduit pas. Pourtant sur le plan des idées, nous pourrions nous interroger sur l’analogie suivante : au IIème siècle de notre ère chrétienne, deux grandes figures de la chrétienté, alors naissante, se succèdent à la direction de la bibliothèque d’Alexandrie en Egypte: Clément puis Origène. Dans leurs écrits, tous deux soulèvent explicitement l’existence d’une connaissance secrète (gnose) enfouie dans la Bible et admettent que l’homme, par l’étude de cette connaissance, dispose de la faculté de trouver "Dieu en lui", d'obtenir le salut de son âme, et cela sans aucune intercession humaine : sans clergé, ni directeur de conscience…
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Quinze siècles plus tard, le Moyen-Âge, le schisme de Constantinople et la réforme protestante étant entre-temps survenus, (et c’est à peu près à la même époque qu’en France on voit s’opposer Fénelon et Bossuet), on assiste quasiment concomitamment à l’émergence : en Allemagne, du mouvement Rose-croix, et en Angleterre à celui de la Franc-maçonnerie.


Ces deux sociétés, que beaucoup d'éléments semblent opposer sur un plan extérieur, sont idéologiquement souchées dans la Réforme et leurs racines communes puissent aux sources du Néoplatonisme, de l’Hermétisme… ainsi qu’à la pensée de Clément d'Alexandrie ou d’Origène!
En effet, à leur suite, ces deux sociétés nous invitent à une relecture, moins littérale, des écritures et à la réappropriation de ce christianisme primordial. Primordial est à comprendre comme "qui va à l’essence des choses… ".
Joseph de Maistre a nommé ce courant de pensée "le christianisme transcendant" sans toutefois s’y rattacher personnellement.


Souhaitez-vous vous interroger, à la suite de Roger Dachez, Jean-Marc Vivenza et Jean Solis, pour quelles raisons ce christianisme (qui n’a rien de marginal : Clément d'Alexandrie est un des Pères de l’Eglise) ne correspond en rien à celui qui est enseigné dans nos églises ?
Réponses de nos trois intervenants dans cette table ronde de 59 minutes.
Extrait de la vidéo
L'Histoire de la Christianité L'Histoire de la Christianité L'Histoire de la Christianité Bagliss TV bonjour. Jean-Marc Vivenza, professeur de philosophie et Roger Dachet, historien des idées et de l'esotérisme en particulier, pour nous parler aujourd'hui du christianisme transcendant. Alors commençons par l'évidence même de la définition du sujet. À partir de quel moment on voit l'association, si ce n'est des mots du moins, des idées, christianisme transcendant.
Roger. L'expression, donc, sans doute le concept qu'est ce que l'expression, apparaît pour la première fois clairement identifié chez Joseph de Maast. Avec ces mots-là ? Oui, avec ces mots-là, dans les soirées de Saint-Pétersbourg, si j'ose dire, à Onzième, je crois.
Et il décrit ceux qu'il appelle, dans une partie du texte, les illuminés, mais dont il dit par ailleurs qu'ils sont souvent, en tout cas ceux qu'il a connus, martinistes ou franc-maçons ou les deux. Donc c'est un milieu qu'il a connu, et nous, même s'il ne nous le dit pas clairement, nous savons très bien quel milieu il désigne. Il désigne principalement ce qu'on appelle, à la fin du XVIIIe siècle, les martinistes, et qui est un terme extrêmement vague, extrêmement polysémique, qui désigne des gens qui, dans une appartenance maçonnique ou paramaçonnique, sont autour des idées, des enseignements et des doctrines de Martinez de Pasquali et puis de deux de ses principaux disciples, Villermose et Saint-Martin.
Et c'est à eux que pense Joseph de Mestre, quand il dit, ces gens-là sont chrétiens, mais ce n'est pas un christianisme ordinaire, ce n'est pas un christianisme classique, c'est un christianisme transcendant, un concept que d'ailleurs, il va s'efforcer de décliner, d'expliquer un peu. Alors, ça ne veut pas dire pour autant, je crois que les fondements même de ce qui est décrit par Joseph de Mestre, est né avec ces contemporains qu'il décrit, c'est-à-dire qu'il y avait des antécédents, Jean-Marie Wenzer.
Les antécédents sont lointains, puisqu'il faut savoir, Jean-Baptiste Villermose faisait lire aux membres de la classe dite de l'ordre intérieur du régime écossérectif au XVIIIe siècle, des textes de saint Basile de Césarée ou de saint Clément d'Alexandrie. Ce n'est pas pour rien, puisque ces auteurs, et en particulier Clément d'Alexandrie, font référence à une tradition secrète du christianisme, transmise de manière orale, qu'on appelle la discipline de l'arcane, et qui, dans les premiers siècles du christianisme, fait référence à des concepts, des idées, qui ne sont pas données à l'ensemble du peuple chrétien.
Pourquoi ? Parce que ces concepts et ces idées contiennent des propositions relativement osées, voire audacieuses, sur certains sujets qui peuvent heurter la sensibilité commune ou générale. Et si Clément d'Alexandrie en parle, il en parle au sein d'une école, c'est-à-dire le christianisme alexandrin du IIe-IIIe siècle, et Clément d'Alexandrie va avoir un élève brillant, promis un avenir extraordinaire, c'est Origen.
Origen qui va amplifier plus encore ce qui se trouve dans les stromates, c'est-à-dire les œuvres de Saint Clément d'Alexandrie, dans lesquelles il développe cette idée d'un enseignement secret. Et ce qui est très amusant d'ailleurs, c'est que ce à quoi fait référence Joseph de Maistre, comme Jean-Baptiste Villermoz ou Louis-Claude de Saint-Martin, a été repéré et identifié, comme également rattaché à un enseignement secret par qui ?
Par un personnage qui s'appelle Fenlon, un siècle auparavant. Dans la querelle contre Bossuet, qui l'oppose sur la question du pur amour, c'est-à-dire la possibilité pour l'âme d'entrer en dialogue avec le ciel, sans passer par la médiation ni des sacrements ni d'un clergé. Globalement, ce que l'on peut appeler le rapport direct, immédiat. Et bien Fenlon va justifier cette possibilité qui d'ailleurs course énormément au Bossuet en citant Clément d'Alexandrie, et il écrit un texte qui d'ailleurs ne sera jamais édité à cette époque, mais que Bossuet va lire, qui s'appelle le Gnostique de Saint Clément.
Et que dit Fenlon dans le Gnostique de Saint Clément ? Dans les premiers siècles de l'Église, des grands auteurs qui sont aujourd'hui sur les autels ont proposé une voie d'accès vers le ciel à partir de propositions théoriques, doctrinales, sur lesquelles il faudra revenir tout à l'heure, qui ne correspondent pas à ce que l'on ancienne classiquement, globalement, aux populations chrétiennes dans les paroisses ou dans les catéchismes.
Donc ce à quoi réfèrent Jean-Baptiste Villermose et Joseph de Maistre est en réalité une tradition lointaine dans l'Église. Alors, un petit élément sur Joseph de Maistre, la première fois où il fait appel à cette idée de christianisme transcendant, c'est dans le Mémoire au Duc de Brunswick. Le Duc de Brunswick lance une sorte d'interrogatoire général avec de nombreuses questions pour dire, mais au fond, c'est quoi l'ordre ?
Quel est le secret maçonnique ? À quoi doivent travailler les maçons ? Et dans son Mémoire au Duc de Brunswick, dont on ne sait pas s'il l'a lu, néanmoins, Maistre écrit un chapitre complet sur cette question du christianisme transcendant Il explique qu'il est destiné aux frères des grades élevés qui nous auront pour mission à se consacrer à cette doctrine, à cette théorie, à ce christianisme transcendant, et ils auront la mission de le connaître, de l'approfondir, de le préserver et de le transmettre.
Et ce christianisme transcendant aura pour mission également de réunir l'ensemble des églises chrétiennes. Car le but fixé par Maistre au régime écossais rectifié sera de réunir l'ensemble de la famille chrétienne, non pas sur des bases confessionnelles, mais sur une doctrine qui dépassera par ses enseignements ce que les confessions chrétiennes mettent comme force d'opposition entre elles. Donc il y a une vraie vision œcuménique dans cette idée de christianisme transcendant.
Il se trouve qu'il est quand même appuyé par-delà Clément d'Alexandrie, par-delà Origen, par-delà Évagre, Joseph Azaïen et l'ensemble de certaines figures qui vont faire l'objet de condamnations profondes par l'Église dans ses conciles de thèses et d'une doctrine dont il faut parler parce qu'elle est le cœur conceptuel de ce christianisme transcendant. Alors, il y a une petite question en marge, mais qui a peut-être son importance dans le fond, à savoir, vous évoquiez Jean-Marc Vivenza, la querelle entre Fénon et Bossuet.
Je pose cette question-là parce qu'elle n'est peut-être pas tout à fait innocente quant à la suite de l'histoire de la pensée illuministe, on va dire, au sens large du terme. Est-ce que Bossuet et Fénon, ce n'est pas avant l'heure, de façon un peu anachronique,