Ésotérisme et politique coloniale à Madagascar (1895-1950)
Et si Madagascar était l’un des grands oubliés de l’histoire de l’ésotérisme ? C’est à cette question que Jean-Luc Le Bras consacre son intervention au colloque Politica Hermetica, en explorant la manière dont les pratiques spirituelles malgaches ont été perçues, nommées et réprimées pendant la période coloniale, de 1895 à 1950, notamment sous l’autorité de Joseph Gallieni, et les dizaines de milliers de morts causées par sa mission de « pacification ».
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Loin d’être un ensemble indistinct de « superstitions », l’univers traditionnel malgache repose sur une relation étroite entre les vivants, les ancêtres (razana), le souverain (mpanjaka), les ombiasy — souvent traduits, de façon réductrice, par « sorciers » — et les phénomènes de transe (tromba). S’y ajoute une tradition ancienne de l’écrit, notamment à travers le sorabe, écriture malgache utilisant l’alphabet arabe.


L’arrivée de l’administration coloniale va profondément modifier le statut de ces pratiques.
Jusqu’en 1905, elles font l’objet de mesures répressives spécifiques. Puis, entre 1905 et 1908, une évolution décisive intervient : les affaires qualifiées de « sorcellerie » sont progressivement traitées dans le cadre du droit commun. La question ressurgit ensuite avec les mouvements nationalistes clandestins et leurs rites d’adhésion, perçus avec suspicion par le pouvoir colonial.
Un autre phénomène apparaît alors : l’importation d’un ésotérisme européen, notamment à travers la franc-maçonnerie. Adoptée par une partie de l’élite malgache, celle-ci nourrit pourtant un imaginaire particulièrement virulent.


Les francs-maçons sont surnommés les mpakafo, des « mangeurs de cœur ».
Une appellation qui associe cette société discrète – ou secrète - à des pratiques occultes, sacrificielles et anthropophages. Fait remarquable, ce vieux mythe connaît encore une résurgence dans le Madagascar d’aujourd’hui.
Jean-Luc Le Bras évoque également les francs-maçons malgaches du Grand Orient et de la Grande Loge, ainsi qu’un épisode moins connu : la tentative avortée de créer une loge locale d’inspiration martiniste, dans le sillage des contacts établis par de jeunes Malgaches avec Papus.
La conclusion révèle enfin un paradoxe saisissant : au moment même où Madagascar accède à l’Indépendance, la répression des ombiasy réapparaît. L’histoire de l’ésotérisme malgache ne s’arrête donc pas avec la fin de la colonisation ; elle se poursuit dans les tensions entre croyances traditionnelles, pouvoir politique et représentations modernes de l’« occulte ».
Exposé donné le 6 décembre 2025 à l'INHA (Paris) dans le cadre du colloque international de l'association Politica Hermetica "Ésotérisme, colonialisme et politique", que nous remercions.
Extrait de la vidéo
L'histoire de Jean-Luc Le Bras qui est lui-même né à Madagascar et qui a travaillé longtemps dans l'administration et divers services en Afrique, services au sens honorable du mot, D'abord, 1895, parce que le 30 septembre 1895, Tananarive a été conquise. À partir du moment où Tananarive est conquise, Madagascar est conquise. Pourquoi 1950 et pas 1960, l'année de l'indépendance ? C'était pour faire un chiffre rond et surtout parce que 1950, les choses sont déjà figées.
1947, la grande rébellion à Madagascar est passée. Donc à partir de 1950, les choses ont changé et il est inéluctable, évidemment, que l'indépendance doive arriver. Pour autant, je mets les autochtones malgaches, je mets Tananarive, mais je vous demanderai, et vous le verrez au fur et à mesure, il ne faut pas faire la confusion non plus entre la monarchie de Tananarive et puis Madagascar. Il y a quand même une diversité sur laquelle je vais un petit peu insister et qui me semble intéressante.
Alors l'ésotérisme, là aussi je me suis dit, oh là là, l'ésotérisme, quand je regarde le Rifard, je crois qu'il y a deux pages sur mille qui parlent d'autre chose que de l'Occident. Si vous allez dans l'article de Serge Hutin sur l'ésotérisme dans l'Encyclopédie Universalisme, on ne parle pas de l'Afrique ou de Madagascar. Dans le Thésaurus non plus. Le seul ouvrage assez récent, c'est l'Encyclopédie d'Ethnologie et d'Anthologie où on ne parle pas d'ésotérisme mais il y a un article qui est très intéressant sur l'initiation et qui là donne un petit peu les critères qui peuvent définir l'ésotérisme.
Les critères ont été donnés par Antoine Fèvre, il y en a six. À la lecture, en tirant un petit peu, je pense qu'à Madagascar, dans certaines traditions, on peut en retenir cinq. Celui que je n'arrive pas à intégrer, c'est la transmutation. Là, j'ai du mal avec ce qui se passe à Madagascar.
Mais, s'il n'y a pas dans les ouvrages qui parlent d'ésotérisme, s'il n'y a pas de Madagascar ou d'Afrique, Madagascar n'étant pas l'Afrique non plus, on va y revenir. Il m'est revenu un poème, j'avais accueilli Jacques Rabé-Manonzar qui a été un grand ministre et qui a été aussi un grand poète, que j'avais accueilli à Libreville dans mes fonctions d'alors. Et, dans ce poème, si vous le regardez bien, auparavant, tourné vers les points cardinaux, pieusement, saisie des ferveurs les plus hautes, après mettre sept fois baigné sous l'eau vierge et lustrale de la cascade du Nord-Est, je vais y revenir, avoir sept fois exorcisé les quatre coins d'un flux du ciel et de la terre, je t'adresse en premier ma supplique dorant fidèle à nos vieux rites, à toi, divinité du sang interdisable.
Là, je pense que quand on lit un tel poème, on se dit qu'après tout, il y a quelque chose d'un petit peu ésotérique là-dedans. Alors, ce qui est curieux, c'est que ce poème a été écrit contre le président d'alors, Didier Hatziraka. C'est daté de la République très coréenne de l'époque, Didier Hatziraka. Donc, on peut, je pense, parler d'ésotérisme à Madagascar.
Et je vous propose d'intervenir en trois temps. Je ne suis pas sûr, alors Madawana Toubko à tous les malgaches ou apparentés ou affiliés qui sont là, bonsoir aux malgaches, mais je pense que je suis un petit peu obligé de passer par quelques petits repères sur ce que c'est que Madagascar dans sa diversité et son unité. Ensuite, j'aborderai le sujet, l'administration coloniale face à l'ésotérisme traditionnel malgache.
Et puis, je terminerai par un ésotérisme que l'on connaît un petit peu mieux pour ce qui me concerne, qui est un ésotérisme importé avec cette particularité que j'ai découverte assez récemment. C'est un contact direct en court-circuitant les obédiences françaises de jeunes malgaches avec Papus. Et ils ont été à deux doigts de créer une loge. Alors, l'univers pour ce qui est de la diversité et de l'unité de Madagascar, je vais vous dire quelques éléments sur l'univers malgache, qui sont les intercesseurs principaux entre le sacré et le quotidien à Madagascar.
Et puis, il faut que vous ayez aussi à l'esprit quelques éléments d'histoire. Mais je ne vais pas faire un cours d'histoire de Madagascar, ce sera juste des éléments pour comprendre le contexte et pour comprendre qu'il y a des interpénétrations entre ce qu'a fait la monarchie à la fin du siècle et ce que fera la colonisation en arrivant. Alors, d'abord, Madagascar, il faut en dire deux mots quand même, actuellement, il y a une trentaine de millions d'habitants.
Et Madagascar est très diverse, notamment par le nombre d'ethnies. Il y a une vingtaine d'ethnies à Madagascar, mais que traditionnellement, et c'est tout à fait légitime, on partage entre les ethnies des Hautes-Terres, c'est ce que j'ai mis dans le rectangle rouge, les Mernes, ça s'écrit Merina, les Mernes, c'est tout autour de Tananarive, et les Betsileos, c'est tout autour de Fianaronsu. Moi-même, je suis né à Fianaronsu.
Donc ça, ce sont les Malgaches des Hautes-Terres qui ont un type plus asiatique que les Malgaches de la côte. Pour autant, les Malgaches de la côte, je vais y revenir, ne sont pas nécessairement des Africains. Parce que, comme les Malgaches viennent de l'Est, c'est-à-dire de l'Indonésie et de Bordeaux, il y a aussi la Mélanésie, il y a des Mélanésiens qui sont arrivés. Les côtiers sont nombreux, mais il y a des grands groupes qui sont importants.