Comment penser la divination institutionnelle grecque ?
Manfred Lesgourgues, historien, se propose de nous emmener dans cet exposé au Vème siècle avant notre ère, étudier les pratiques divinatoires en usage chez les Grecs. En plus des outils purement statistiques et cartographiques (récurrences des termes utilisés, bénéficiaires désignés, nature des demandes, cadre rituélique etc.), il analyse aussi la réception et le crédit que les contemporains de cette époque vouaient à ces conseils oraculaires « venus des dieux ».
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Un voyage dans cette « mentalité antique », selon ses propres termes, en regard des normes religieuses qui prévalaient à cette époque.


La pratique divinatoire n’avait pas de valeur performative mais informative. En filigrane : ce monde divin était-il (est-il) vraiment accessible ?
Manfred Lesgourgues questionnera notamment le lien entre divination et salut (soteria). Et de soulever ces différentes interrogations :
1) Pour quelles raisons, étranges et étonnantes, les termes de divination et de salut sont si rarement associés ?
2) Les Grecs envisageaient-ils la divination sur un plan principalement individuel ou au contraire collectif ?
3) Les rites mantiques institutionnels étaient-ils en mesure de répondre aux situations d’urgence que supposaient la confrontation à un danger imminent ?
Si un « adjuvant » est communément entendu comme stimulant, et auxiliaire : ce savoir mantique représente-t-il une puissante adjuvante pour l’homme ? Une interrogation, fort poétique, et phrase de conclusion de cet exposé.
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Conférence enregistrée le vendredi 18 octobre 2024, à la Sorbonne, journée d’étude « Divination et salut à travers les siècles » organisée par Elsa Giovanna Simonetti (EPHE-LEM) et Nathan Fraikin (EPHE-LEM) en partenariat avec l’Association Francophone pour l’Étude Universitaire des Courants Ésotériques (FRÉSO), que nous remercions.
Nota Bene : le titre original de l’exposé est : « Instrument décisionnel, outils de gestion des risques ou mécanisme de salut : comment penser la divination institutionnelle grecque ? ».
Extrait de la vidéo
Merci à toutes et à tous d'être venus aujourd'hui. Je vais tout d'abord laisser la parole à Jean-Pierre Braque, directeur d'études à l'UPHE, qui dirige la chaire d'Histoire des courants ésotériques dans l'Europe moderne et contemporaine. J'ai bien appris. D'habitude les gens, y compris moi-même, se plantent au milieu.
Vous me laissez la parole pour un petit mot de la production. Oui, un mot de bienvenue comme il est inscrit sur le programme. D'abord parce que ça se fait, ensuite parce que c'est raisonnablement agréable, en tout cas pour celles qui parlent, celui en l'occurrence. Donc un mot de bienvenue aux collègues et aux amis qui se sont déplacés pour participer à cette journée d'études « Divination et salut à travers les siècles ».
Cette journée se déroule à l'initiative d'Esa Simonetti et de Nathan Fréquin, qui sont tous deux doctorants du LEM, dans le cadre du LEM, du Laboratoire d'études et monothéisme à l'UPHE, en partenariat avec FREZO, que vous connaissez tous, pour être l'association francophone pour l'étude universitaire des courants ésotériques. Je le répète une fois de plus, je n'apprends rien à personne, mais quelque part ça me fait plaisir.
FREZO, c'est donc, vous le savez aussi, la branche française de l'ESWI, donc l'organisation européenne qui a été créée à l'origine en contrepartie d'une association américaine, l'ASE, qui n'existe plus, hélas, toujours une association pour l'étude universitaire ou académique, bien que ce soit un anglicisme, d'études universitaires des courants ésotériques. FREZO a déjà organisé un colloque, un colloque de doctorants, un colloque international de doctorants, intitulé « Recherches francophones sur l'ésotérisme », publié chez Agora en 2023, le colloque a eu lieu en octobre 2021.
Les actes ont été publiés par les soins de Léo Bernard et Tom Fischer, ici présents, qui sera tout à l'heure un modérateur sans pitié d'un certain nombre de sessions. Non seulement il y a eu ce colloque, mais un cycle de conférences l'an dernier auxquelles ont participé entre autres Jean-Charles Ocoulon et Unai Eskandari qui sont là, qui sont ici présents, et également, pour finir si j'ose dire, les deux journées en mai 2023, sciences et ésotérisme, représentation, interaction, usage.
Si l'on y ajoute, hors cadre par rapport à FREZO, si l'on peut dire, le colloque organisé par la Bibliothèque Sainte-Geneviève en novembre 2021 auxquelles a participé Jean-Patrice Boudet, dont je salue la présence, bien qu'il soit largement dissimulé derrière quelqu'un d'autre, mais enfin c'est pour moi, les autres doivent le voir. On peut donc constater que toutes ces manifestations, ce colloque intitulé « Savoir caché, regard scientifique sur l'ésotérisme », l'ensemble constitue, me semble-t-il, une belle densité d'activités dans le domaine de l'histoire des courants ésotériques.
Le thème « Divination et salut à travers les siècles » positionne d'emblée les problématiques liées à différentes formes de divination sous l'angle de la religion. L'interaction, voire l'apparentement de ces techniques divinatoires avec les mécanismes de la prophétie et du contact avec l'invisible impacte également, pardonnez-moi cet anglicisme révoltant, impacte également les transformations morales et ou spirituelles supposément entraînées au plan individuel ou collectif par la dimension proprement sacrifique de la religion.
Il ne sera donc pas question aujourd'hui que de divination au sens étroit, trop étroit, de dévoilement de l'avenir, vous avez remarqué que les cartes mentielles ne sont pas au programme, mais sera question de techniques divinatoires plutôt au sens où la divination peut constituer un type de connaissances mettant en lumière les rapports unissant Dieu, l'homme et l'univers pour parler comme le théosophe, le Claude de Saint-Martin.
Astrologie, magie, cabal, dialogue avec les dieux pour reprendre une partie du titre de la future intervention de Vincent Gossart, la présence de tous ces termes nous assure que les savoirs dits ésotériques ont bien leur place dans cette journée. Savoirs ésotériques qui, rappelons-le, ne se peuvent concevoir à l'époque moderne que dans un rapport parfois problématique, mais de toute façon dans un rapport à la religion, au contexte religieux dominant dans un cadre culturel et politique X, Y ou Z.
Donc ces courants ésotériques ont évidemment toute leur place dans les travaux qui vont nous occuper et la suite de l'intitulé « À travers les siècles » atteste de l'omniprésence culturelle et religieuse de ces thématiques – Antiquité, Chine, Moyen-Âge, Renaissance, Époque contemporaine – toute thématique qui réclame, qui exige même de notre part la mise en œuvre d'approches méthodologiques, de perspectives et d'intérêts aussi diversifiés que possible.
Un programme et des exigences dont la journée d'aujourd'hui, dans son déroulement, je pense, va témoigner éloquemment. Je vous remercie. Merci beaucoup, M. Braque.
Avant de commencer, nous tenons avec Elsa Simonetti à remercier le LEM, la section des sciences religieuses et le projet Marie Curie, Matri Salvation dirigé par Elsa qui nous ont permis de financer l'organisation de cette journée et d'autres émeufs réseaux aussi qui nous ont aidés dans notre organisation et en particulier Tom Fisher qui a gentiment accepté de modérer deux sessions aujourd'hui. Nous allons pouvoir commencer avec l'intervention de Manfred Lesbourg.
Manfred Lesbourg est professeur agrégé de lettres classiques et docteur en histoire et archéologie des mondes anciens des universités de Montréal et de Paris-Lanterne. Il est actuellement chercheur associé à l'équipe ESPR et de l'UMR Arscan et à la chaire Religion, Histoire et Société des mondes grecs du Collège de France où il occupe un poste d'ATER. Dans le cadre de sa thèse, il a étudié la pratique de la divination dans les sept sanctuaires oraculaires les mieux documentés du monde grec de la fin de l'époque classique à l'époque impériale.
Ses recherches en cours portent sur les manières dont la référence aux oracles et aux rites oraculaires et discours historiques, rhétoriques et politiques. Sa communication d'aujourd'hui est intitulée « Instruments décisionnels, outils de gestion des risques ou mécanismes de salut. Comment penser la divination institutionnelle grecque ? » Merci encore Manfred d'avoir accepté notre invitation et je vais vous laisser maintenant la parole.
Merci. Au 5e siècle avant Jésus-Christ, dans sa guerre du Péloponnèse, Thucydide fait donner ce conseil aux Méliens par les Athéniens qui les assiègent. « N'imitez pas tous ces gens qui, alors qu'ils peuvent encore être sauvés, s'odestaillent par des moyens humains lorsque les espoirs fondés sur des éléments visibles les abandonnent, se tournent vers les secours invisibles, la divination, Mantiquelle, les oracles, Cresmus et toutes ces choses qui s'évanouissent avec leurs espérances.
» À en croire Thucydide, les consultations oraculaires auraient été un expédient courant pour les Grecs de l'Antiquité afin de chercher une voie de salut devant l'imminence des dangers qui les submergeaient. L'historien, qui assimile bien volontiers de telles pratiques à une superstition malvenue et à un abandon de la raison humaine, grossit du reste le trait en sous-entendant que ces derniers auraient accouru dans les sanctuaires oraculaires à la moindre difficulté afin d'y trouver un réconfort facile mais bien souvent fatal.