La « folie spirite » : la littérature médiumnique féminine aux frontières de l’hystérie  

Stéphanie Peel aborde ici les liens qui unissent médiumnité et hystérie, maladie réputée féminine, dont l’étude se développe dans la deuxième moitié du XIXe siècle notamment par le Dr Charcot, neurologue. Elle démontrera comment le spiritisme a contribué à renforcer l’image ambivalente des femmes au tournant de ce siècle, où folie et génie, sensualité et sacré vont se côtoyer. Et parfois s’affronter.

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Elle interrogera aussi le contexte du développement du spiritisme de cette époque, vague que les contemporains ont qualifié de « folie spirite », et comment cette mode a durablement influencé le regard que portait la société sur la condition des femmes, au carrefour de la littérature, de la psychanalyse/psychiatrie et de la politique.

Au-delà des champs de la littérature et de la psychanalyse, ces femmes spirites, souvent très anticonformistes étaient engagées politiquement (alors qu'aucune n'avait encore le droit de vote).

La « littérature spiritualiste » comme on l’appelait à cette époque ne se réduisait pas à de simples états d’âme quant à la communication avec les défunts, ou à l’existence de ces « arrières mondes », au premier rang desquels se situe l’inconscient, non ces femmes étaient toutes engagées politiquement : pour une émancipation sociale et contre le poids de la religion. D’où leur rejet, et invisibilité ?

Pour Stéphanie Peel, la question n’est pas « est-ce que c’est vrai ? » mais plutôt « qu’est-ce que ça fait » ?

Elle nous emmène ainsi à la découverte de certaines de ces femmes devenues objets d’expérimentations, et donc les créations sont tout bonnement tombées dans les oubliettes de la littérature… 
Selon vous, la médiumnité et le contact avec les esprits reposent-ils sur une forme de réceptivité passive yin ou au contraire sur une démarche volontaire yang ? Une « agentivité » comme le dit Stéphanie Peel, un nouveau terme, issu des sciences humaines contemporaines.

Remerciements à l’IMI Institut Métapsychique International.

Extrait de la vidéo

J'ai le plaisir d'accueillir ce soir Stéphanie Peel qui nous vient de Bruxelles. Stéphanie est doctorante et je vais la laisser se présenter sur son travail concernant la littérature médiumnique féminine aux frontières de l'hystérie. Merci François. Je suis hyper honorée et hyper contente d'être là avec vous ce soir et de voir ça à l'comble.

C'est vraiment génial. Comme François m'a un peu présenté, je suis une chercheuse doctorante à l'Institut Libre de Bruxelles. Avant de commencer dans le vif du sujet qui va nous occuper aujourd'hui, c'est-à-dire la folie spirite et la littérature médiumnique aux frontières de l'hystérie, grand titre, je pense que c'est important de me présenter en quelques mots pour que vous sachiez dans quel cadre se situe ma recherche et dans quel cadre se situe l'intervention d'aujourd'hui.

J'ai un peu une triple casquette, je suis difficilement à me mettre dans une caisse. Je suis doctorante, enseignante et chercheuse de communication. J'ai un master en langue et littérature française et romane, en communication et en études de genre qui est un master inter-universitaire. Pourquoi je dis ça ?

Parce que forcément ça a une influence sur mon regard et mon biais d'études, qui est à la fois littéraire, communicationnel, histoire des femmes, sociologie du littéraire et histoire du genre. C'est vraiment cet ancrage particulier que j'ai envie de pouvoir apporter à ma recherche et qui a motivé l'ensemble de mon projet de recherche. Comment ça est arrivé ? En 2012, je terminais mon master en langue et littérature française et romane et on a eu un cours entier consacré à Victor Hugo.

J'ai eu la bonne idée à l'époque de faire tout un travail sur Victor Hugo et le spiritisme et les fameuses tables tournantes. L'entrée dans le spiritisme est arrivée plus particulièrement par la littérature et par un grand nom de la littérature, mais il y en a d'autres et c'est ça que traite ma recherche et je vais y revenir. Par la suite, j'ai continué communication, j'ai fait le master en genre, j'ai travaillé pendant presque 7 ans à l'Opéra Royal de la Monet.

C'est l'opéra de Bruxelles. J'ai mis de la recherche de côté, ce n'était pas forcément ce à quoi j'étais destinée ou ce à quoi je voulais faire. Finalement, ça m'a rattrapée les hasards, les heureuses circonstances. Il y a un article qui est sorti de ma directrice actuelle de thèse qui s'intitule « Bas bleu et draps blancs, femmes et littérature spirite ».

C'est vrai que dans mon mémoire de recherche, j'avais étudié principalement la littérature canonique et les textes d'hommes, mais j'avais déjà vu qu'il y avait énormément d'incidence au niveau des femmes, non seulement au niveau de leur statut, mais effectivement aussi au niveau de leur revendication et qu'il y avait des liens un peu ténus qu'il y a eu entre spiritisme, socialisme et finalement une première forme de féminisme.

Je n'avais pas eu le temps de vraiment investiguer davantage dans mon mémoire, mais en fait le projet est né et donc j'ai décidé d'entamer en 2017 une thèse de doctorat qui a un peu évolué. A la base, c'était vraiment « La place des femmes dans les courants ésotériques spiritualistes ». Je peux vous faire le long titre, ce sera très long, pour arriver finalement à ce titre maintenant qui s'appelle « Les voix des femmes, agentivité et écriture dans les courants ésotériques en France, Suisse et Belgique ».

C'est une thèse que je présente sur fond propre, c'est un euphémisme universitaire pour dire que je ne suis pas financée. On va dire que ce n'est pas pour l'amour de l'art, pour le coup. Ici, je vais vous expliquer un peu davantage l'objet de ma recherche et comment je suis arrivée de ce premier titre un petit peu long sur « La place des femmes dans les courants spiritualistes, études sociologiques et littéraires des écrits féminins ».

Je l'ai retrouvé, mon titre, tout va bien. Pour arriver finalement à ce titre ici. Alors, juste en passant quelques-unes de mes conférences et de mes publications. J'avoue que je suis assez émue de faire cette conférence aujourd'hui ici, parce qu'en fait, cette conférence, j'ai eu l'occasion de la faire en mars 2020 à Boston.

Alors, vous allez admirer au niveau du timing, c'était juste parfait. C'était juste avant le Covid, je crois que j'ai eu la chance d'arriver vraiment juste à temps. Quand je suis rentrée, en fait, le Covid s'est installé. Et donc, j'ai publié en fait sur différentes thématiques qui sont en rapport avec la conférence d'aujourd'hui, mais pas que.

Et donc, entre autres, j'ai aussi travaillé pas mal sur les sorcières. Ce qui peut être un peu paradoxal, parce que ce n'est pas forcément mon terrain d'étude, vu que j'étudie principalement le XIXe siècle. Mais il se trouve que la figure de la médium sorcière dans la littérature spirite est quelque chose qui m'a quand même vachement intéressée. Et alors aussi, la rétablissation de la mort amoureuse dans la littérature spirite.

Et alors, plus récemment, il y a un article qui va sortir dans le nouveau numéro de la revue Arkana Naturai, qui est consacré à ce que j'ai appelé des féministes. Trois femmes de mon corpus, entre spiritualisme et science. Donc, on reste quand même dans le même bain, on va dire. Alors, ma problématique de recherche, je vais l'expliquer assez simplement, en simplement détaillant mon titre de recherche.

J'étudie les voix des femmes. Les voix des femmes, et donc vous remarquez la polysémie du mot voix. Voix pour leur propre texte, leur propre discours, et aussi les voix qu'elles prétendaient entendre. Mais aussi les voix comme des parcours, des positionnements et des stratégies particulières à un siècle qui était quand même particulièrement misogyne.

Je le rappelle, le XIXe siècle. Et donc, les voix des femmes, c'est une manière de revenir à la source. Et finalement, et c'est un peu tout le bled de mon intervention aujourd'hui, c'est un petit peu revenir à ce qu'elles ont voulu dire. Et à leur propre ressenti, leur propre témoignage, et ne plus être juste décrites par une littérature masculine et scientifique.

Alors, agentivité d'écriture. Donc là, je vais expliquer en 2-3 mots ce que veut dire agentivité. En fait, il y a beaucoup de chercheurs, et j'y reviendrai un tout petit peu dans ma présentation aujourd'hui, qui parlent d'émancipation par la table, de fameuse table tournante. Et en fait, en disant que c'est un petit peu un terme trop fort, de parler d'émancipation.

On peut parler effectivement d'une libération, d'une forme de processus. Et en fait, j'ai vraiment eu à coeur, quand j'ai commencé à étudier, de me dire, OK, comment appeler ce mouvement pour être libre ? Parce qu'en fait, c'est un processus, et c'est un processus qui n'est pas linéaire. Ça aussi, c'est quelque chose que je me suis rendu compte au fil de ma recherche.

On ne peut pas dire qu'à un moment, on est libre et que c'est fini. Ce n'est pas quelque chose qui est ascensionnel et qui est valable pour toutes les femmes et pour tous les parcours. Donc l'idée n'était pas de les renfermer dans quelque chose de collectif, mais plutôt de voir leur individualité et de voir ce mouvement. Donc du coup, j'ai vraiment eu à coeur de prendre le concept de agentivité, qui est un concept d'étude de genre que j'ai eu dans ma formation.

C'est la puissance d'agir, en fait, au sens propre. Et donc, c'est la puissance d'agir dans un contexte de domination. Donc comment, en paraissant accepter les normes en vigueur, on arrive de l'intérieur à les déconstruire avec des stratégies de dépositionnement particuliers. Et donc, je me suis intéressée, comme moi, je suis une littéraire et que l'écrit est prépondérant, ce sera aussi le cas pour ma formation d'aujourd'hui.

Je me suis intéressée, en fait, à différents types de littérature de ces femmes. La première partie, c'est la partie objet. Comment, justement, elles sont représentées comme des objets d'expérimentation. Donc ce sera ce qu'on va parler aujourd'hui.

Et donc, je m'intéresse à la littérature médiominique, comme on va le voir, et doctrinaire. Parce qu'on connaît beaucoup, justement, d'ouvrages écrits par des hommes, Alain Kardec, Léon Denis, etc. Le pape du spiritisme. Il y a énormément de noms d'hommes qui ont fait les beaux jours de la littérature spiritualiste, telle qu'on peut l'appeler.

Mais il se trouve que les femmes, aussi, ont écrit leurs propres manuels de spiritisme, par exemple, et que ça a été complètement invisibilisé. Au niveau du sujet, c'est justement d'un point de vue réflexif. Comment est-ce qu'elles se pensent en tant que sujet ? Comment est-ce qu'elles pensent leurs conditions ?

Comment est-ce qu'elles pensent leurs positionnements ? Et donc, je m'intéresse à la littérature fictionnelle, parce qu'il existe tout un pan de la littérature, qui s'appelle une littérature, par exemple, spirite ou occultiste, ou ésotérique.

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