Tradition, ésotérisme et théories du complot 1/2
Les complots (réels) ont de tout temps existé. En revanche, les théories du complot (qui sont le plus souvent imaginaires) sont apparues, elles, à la révolution française : leur venue coïncide avec la fin de la monarchie et la laïcisation de notre société.
Illuminés de Bavière, Protocole des sages de Sion, Jésuites, Franc-maçons, Stricte Observance Templière etc… ont été l’objet de nombreuses polémiques, amalgames ou affabulations et de nos jours encore : l’Opus Dei, les Illuminati ou la Scientologie alimentent une certaine presse où la fantasmagorie populaire dépasse le réel.
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Jérôme Rousse-Lacordaire (Dominicain), Jean-Pierre Laurant (fondateur de Politica Hermetica, ex Ecole Pratique des Hautes Etudes) et Emmanuel Kreis (historien, doctorant EPHE et auteur CNRS) nous offrent ici une vaste fresque de ces théories.
Les théories du complot affirment toutes « que rien n’arrive par hasard, que tout est lié».
Elles sont une forme sécularisé et diabolisée de la Providence et se présentent comme une construction historique alternative qui réinterprète des pans entiers de notre histoire.
Pour celles-ci, le fonctionnement de nos sociétés est la résultante de la réalisation d’un projet secrètement orchestré par des groupes d’hommes puissants et sans scrupules.


- Ces théories sont-elles les conséquences d’un choc émotionnel lié à des évènements historiques ?
- Sommes-nous en présence d’un inconscient collectif ?
A qui profitent ces polémiques ?
Si l’on considère des essayistes comme l’Abbé Barruel ou Léo Taxil : pour qui « roulaient-ils » et le savaient-ils eux-mêmes ?
- l’histoire est-elle réellement menée par des petits groupes d’hommes, initiés et férus d’ésotérisme ?
De nos jours :
- que penser d’un homme politique qui instrumentalise ces théories du complot en se présentant lui-même comme « rempart au complot », puisque l’histoire nous prouve que ces pratiques ont été l’apanage des plus grands dictateurs ?
- dans notre époque caractérisée par un faible engagement intellectuel, politique ou spirituel, le terme de « complot » se serait-il jumelé au terme de « communautarisme » ?
Une substitution s’est-elle opérée ?
A vous de vous faire une idée dans cette table ronde de cent minutes.
Extrait de la vidéo
Nous allons aborder dans cette table ronde les rapports entre les théories du complot et les courants ésotériques de l'occultisme XIXe jusqu'au Nouvel Âge, c'est-à-dire la place des théories du complot au sein des courants ésotériques et les dénonciations par certains tenants des théories du complot de l'ésotérisme comme formant une vaste entreprise de subversion des sociétés. Nous sommes donc avec Jean-Pierre Laurent qui est enseignant, qui était enseignant à l'École pratique des hautes études, qui est animateur et fondateur de Politica Hermetica, qui a consacré beaucoup d'ouvrages à René Guénon ainsi qu'au rapport entre l'ésotérisme et le christianisme.
Jean-Pierre Laurent s'est également intéressé à la question de l'antimassainisme avec Émile Poula avec qui il a publié chez Bergue l'Antimassainisme catholique qui est une édition commentée du livre de Mgr Ségur, Les francs-maçons, ce qu'ils font, ce qu'ils veulent. Nous sommes également avec Jérôme Osta-Cordaire, dominicain, docteur en théologie, enseignant à l'Institut catholique et directeur de la bibliothèque du Solchoir, vous êtes également spécialiste des relations entre l'ésotérisme et le christianisme et vous êtes également intéressé à l'antimassainisme avec Rome et les francs-maçons, l'histoire d'un conflit aux éditions Bergue.
Et puis vous oubliez de parler de vous-même qui travaillait aussi sur les théories du complot et qui avait publié plus largement sans doute que Jean-Pierre Laurent et moi-même d'ailleurs et qui avait publié une anthologie de textes du complot, Les puissances de l'ombre à CNRS édition qui va du complot jésuite au complot maçonnique sans oublier l'inévitable complot juif, je ne sais trop quoi puisqu'on les a un peu collés dans tous ces complots sauf peut-être le complot jésuite, je ne sais pas.
On peut trouver des combinaisons. Emmanuel Kress est aussi un pur produit de l'école pratique des hautes études à l'ensemble. Donc les théories du complot renvoient à des complots qui n'existent pas ou déforment des complots réels, généralement en les élargissant au-delà du raisonnable, en les incluant à une plus vaste conspiration qui transcende le temps et l'espace. Les théories du complot postulent que rien n'arrive par hasard et que tout est lié.
Elles peuvent être vues comme une forme sécularisée et diabolisée de la providence qui se présente comme des constructions historiques alternatives qui interprètent des pans entiers de l'histoire, voire sa totalité, et le fonctionnement des sociétés comme la résultante de la réalisation d'un projet secrètement orchestré par des groupes d'hommes puissants et sans scrupules. Pour remonter dans le temps, nous allons peut-être aborder tout d'abord la formalisation de ces théories du complot.
Il y a des précédents, sans doute depuis de longues dates, mais au XVIIIe siècle, ces théories vont prendre un nouvel essor et sans doute se combiner d'une façon plus formelle sous l'influence de la laïcisation des sociétés et du choc de la Révolution française. En particulier, la franc-maçonnerie va être particulièrement attaquée comme moteur de la Révolution française. Donc peut-être, je ne sais pas, Jérôme Oustacordère ou Jean-Pierre Laurent ?
Sur la Révolution, peut-être, oui. Les complots sont très souvent des complots éventés. C'était un des grands thèmes du stalinisme, de gouverner en se présentant comme un déjoueur de complots. Alors si les théories sont inventées, les complots eux sont éventés.
La Révolution française a effectivement joué un rôle considérable. C'est un argument politique, le complot. Au moment de la Terreur, en 1793, on a l'idée du complot d'étrangers. C'est injuste.
Oui, c'est injuste, échabot, etc. Donc le complot d'étrangers, ça a joué un rôle très important. Ensuite, le complot des aristocrates qui précèdent déjà pour la libération du roi ou de la reine, et avec référence faite ensuite à un certain nombre d'entreprises qui ont existé réellement, effectivement, ce qu'il y a, l'affaire Cadoudal, etc. Et il y a d'un côté, il y a vraiment complot, et il y a la théorie du complot qui intervient par-dessus.
Et là, je pense au livre d'Augustin Cochin sur les sociétés secrètes, qui va théoriser à partir de là l'idée que ce sont des petits groupes qui ont mené l'Histoire par-dessous. Baruelle et l'Inde, une emblématique, sans doute, de la valeur révolutionnaire. Oui, mais ça dépasse très largement le domaine de l'histoire de l'ésotérisme et de l'histoire des religions. C'est un mode de gouvernement, d'abord l'idée que ce sont les minorités qui font l'Histoire, c'était à base de la pensée marxiste.
C'est absolument, et ça c'est complètement parallèle à la notion d'initiation, donc d'initier dans des sociétés secrètes, etc., qu'on retrouve à travers tout le XIXe siècle. C'est vraiment intégré au mode de pensée de façon complète. Et le XVIIIe est à l'origine de... La franc-maçonnerie va être particulièrement visée, peut-être, Jérôme Oustacorder, vous avez étudié la position de Rome sur cette question.
Je ne sais pas si elle est particulièrement visée, je ne connais pas bien le contexte d'ensemble, mais il est vrai qu'elle est visée, et sans doute parce que dès la première condamnation romaine de la franc-maçonnerie, en 1731, parmi les motifs de condamnation il y en a un, c'est le secret de la maçonnerie, qui schématiquement résumé, c'est de dire que s'il y a un secret, c'est qu'ils ont quelque chose à cacher.
Et se rajoute à ça un autre type de motif plus juridique, c'est de dire de toute façon une société, une association, un groupe constitué, institutionnel, pour avoir le droit d'exister légitimement, doit être autorisé. Or, puisqu'il s'agit d'une société secrète, par définition elle ne peut pas être autorisée, donc elle est interdite. Et c'est un motif ancien, puisque, assez paradoxalement, enfin pas assez paradoxalement, le pape de l'époque, et son successeur reprendra la même chose, renvoie au texte des législations anciennes, notamment de l'Empire romain, et notamment, là plus paradoxalement, à certaines suspicions qui avaient été portées contre les chrétiens justement d'être un groupe clandestin, pratiquant des choses absolument abominables.
Ce qui veut dire, me semble-t-il, que c'est pas tant ce qui est fait, qui est visé, que l'organisation sociale de cette supposée action, c'est-à-dire son caractère clandestin et secret, qui suffisait, pensait-on, à démontrer, et encore au début du XXe siècle,