Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas
Amfortas représente la figure archétypale de la personne qui souffre et, selon l’évolution des différentes versions que connut la Quête du Graal au fil des siècles – avec notamment une influence chrétienne plus ou moins prononcée –, ce personnage se confondra avec celui du Roi Pêcheur. Ainsi, pour Wagner, au XIXe siècle, ces deux personnages n’en feront plus qu’un. Mais de quel mal exact souffre ce roi, et quel remède serait en mesure de le guérir : faut-il se tourner vers un médecin ou, au contraire, trouver un rédempteur ? Perceval, en l’occurrence, à condition pour lui de s’enhardir et de parvenir à poser la bonne question...
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Françoise Bonardel, dans ce sixième volet de son séminaire* sur le Graal, nous emmène à la découverte du lien magico-religieux qui unit Graal, alchimie et guérison. De la même façon que « seul celui qui est transmuté peut transmuter » (Paracelse), le Graal ne se présente qu’à celles et ceux qui en sont dignes.


« Le Graal représente une force invisible, un visiteur inattendu, qui donne à chacun ce qu’il lui faut »
Le Graal s’inscrit dans une logique qui dépasse toute rationalité. Ainsi, le simple fait de poser la bonne question entraîne la guérison du roi et restaure son royaume.
Ici, univers, parole, conscience et réalité sont unis : le Graal agit directement sur le réel.
À la fois, il coupe et réunit. Il rétablit le lien entre justice et miséricorde, une dynamique que l’on retrouve dans la philosophie (Aristote), la mystique chrétienne (Thomas d’Aquin), mais aussi l’ésotérisme hébraïque (kabbale).


Acmé et bascule : Perceval pris de compassion pose enfin la question adéquate « Qu’est-ce qui vous fait souffrir ? »
Sur un plan symbolique, cela suggère qu’on ne guérit pas l’autre par la technique, mais par une transformation intérieure.
Dans le prolongement de la philosophe Simone Weil, qui écrivit « seul celui qui a traversé une épreuve intérieure peut vraiment voir l’autre » (référence biographique à sa rencontre avec Joë Bousquet, en 1942, à Carcassonne) le Graal n’apparaît plus comme un objet à trouver, mais bien comme une relation juste à la souffrance d’autrui…
--------------------
* Voici la liste des exposés issu du séminaire intitulé "La quête du Graal : histoire, portée symbolique et actualité d’une vieille légende" donné à Vézelay par Françoise Bonardel dans le cadre de l’Association Convergences (6-8 décembre 2024)
1. Qu’est-ce que le Graal a à nous dire aujourd’hui ? (1/10)
2. La geste arthurienne, écrin de la matière de Bretagne (2/10)
3. L’esprit de la chevalerie, une rectitude intérieure (3/10)
4. Le nuage d’inconnaissance des Chevaliers de la Table Ronde (4/10)
5. Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, un pont entre celtisme et christianisme (Les récits fondateurs, partie 1) (5/10)
6. Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas (les récits fondateurs partie 2) (6/10)
7. Quête du Graal et ésotérisme chrétien (7/10)
8. Le Parsifal de Richard Wagner : un Graal initiatique (8/10)
9. Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif (9/10)
10. Le Graal, une plénitude plus qu’une perfection (10/10)
Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
La Guérison du roi Alchimie Alors, que dire et que penser du mutisme de Perceval, d'une naïveté qui avoisine la bêtise ? Est-ce qu'il s'agit là d'un signe de pureté, d'absence d'éducation ou d'immaturité spirituelle ? Au fond, pourquoi s'est-il tû ? En quoi les conseils de sa mère, puis l'éducation chevaleresque reçue du gouvernement de G.
ont-elles contribué réellement à ce que Perceval se taise devant le Graal ? Il faut noter à ce sujet que d'autres chevaliers que lui commettront un impair comparable. Par exemple, en s'endormant, c'est le cas de Gauvain, au lieu de poser les questions qui auraient dénoué la situation. Ou, c'est aussi le cas de Gauvain, en tombant dans une extase bienheureuse.
Ça, c'est très intéressant comme cas de figure. Il se dégage du Graal quelque chose de si extraordinaire que Gauvain tombe en extase et oublie complètement qu'il aurait dû poser lui aussi une question. Et c'est ce qui fait qu'il ne poursuit pas la quête comme il l'aurait dû. Il arrivera à Lancelot, lui aussi, de ne pas faire ce qu'il faut, ne pas dire ce qu'il faut au bon moment.
Donc, ça veut bien dire que l'argument selon lequel c'est l'éducation reçue qui aurait été la cause du mutisme n'est pas la bonne. Elle a pu jouer en tant que facteur aggravant. Mais, comme d'autres chevaliers, se sont heurtés à un problème comparable, ça veut dire que derrière ce mutisme, il y a une inadéquation d'un autre ordre, c'est-à-dire l'impossibilité d'être totalement présent dans ce qui se passe.
Et on ne comprend pas non plus pourquoi le fait de poser les bonnes questions relatives à la lance et au Graal aurait guéri le roi. Quel est en effet le lien entre la maladie qui affecte également son royaume devenue une terre gaste et le mutisme d'un chevalier de passage comme Perceval ? Quel est le lien logique ? Le récit s'affranchit sur ce point aussi de la logique ordinaire.
Pourquoi est-ce que le royaume est tout entier contaminé par le même mal qui affecte le roi ? Et quel est le lien avec le fait que si Perceval avait posé la bonne question, le roi aurait été guéri ? Nous ne sommes pas dans l'ordre logique là. Nous sommes dans l'ordre d'une action magico-religieuse.
Je ne sais pas comment la qualifier. De type chamanique peut-être, on dirait aujourd'hui où le chamanisme est très à la mode. Bref, nous ne sommes pas dans l'ordre de la logique ordinaire. Alors, il va y avoir trois rencontres ultérieures dont je vais faire état.
Trois rencontres ultérieures éclairent a posteriori cette scène sans en donner pour autant la clé. Les trois personnes rencontrées par Perceval se rejoignent en effet pour déplorer qu'il ait à ce point manqué de présence d'esprit. Parce qu'au fond c'est ça, la présence d'esprit. Les conséquences de son mutisme étant aussi fâcheuse pour lui que pour le roi pêcheur et son royaume.
C'est cependant à travers ces trois rencontres que Perceval prend peu à peu conscience de lui-même. Il découvre d'abord son vrai nom. Il n'est plus le fils de sa mère. Mais il découvre qu'il s'appelle Perceval parce que sa mère ne l'appelait que beau-fils mais pas par son nom.
Donc il découvre son nom. Et il n'est plus seulement le fils de sa mère et il découvre surtout peu à peu les conséquences de ses actes sur son environnement. Et c'est en ce sens évidemment que la question que nous posions hier est-ce que c'est un roman de formation est-ce que c'est un roman initiatique nous fait pencher vers le roman initiatique bien sûr. Il découvre qu'il est Perceval.
Donc il y a d'abord la rencontre avec sa cousine. On notera qu'il ne la reconnaît pas d'emblée comme étant sa cousine. Alors là c'est très fréquent dans ces romans. On se rencontre entre frères et sœurs, cousins et c'est au terme d'une discussion que l'on découvre que l'on est parent.
Bon, il y aurait beaucoup à dire là-dessus. C'est elle qui le lui apprend après l'avoir interrogé. D'où vient-il ? Elle le harcèle de questions.
D'où vient-il ? Où a-t-il dormi la nuit précédente ? Elle lui apprend alors qu'il a été l'hôte du riche roi pêcheur dont elle lui explique l'état désastreux. C'est-à-dire que c'est a posteriori, grâce à sa cousine et aux questions qu'elle lui pose, que Perceval apprend par qui il a été reçu.
Il ne le savait pas. Il ne l'avait pas déduit puisque le matin, j'ai abrégé, mais le matin après avoir dormi la nuit sans avoir posé de questions, il se réveille, le château est désert, il s'en va, il doit se harnacher seul et il prend son cheval et s'en va. Le château est devenu vide et désert. Personne pour l'aider.
Donc si vous voulez, sa cousine va donc lui dire ceci. Mon doux Seigneur, il est roi, je peux bien vous le dire, mais il a été au cours d'une bataille blessé et vraiment mutilé à tel point qu'il ne peut plus se soutenir par lui-même. C'est un jarreau qu'il a blessé entre les deux hanches. Il en ressent encore une telle souffrance qu'il ne peut monter à cheval.
Quand il cherche à se distraire ou à avoir quelque plaisir, plaisante occupation, il se fait porter dans une barque et il se met à pêcher à l'hameçon. Voilà pourquoi il est appelé le roi pêcheur. Voilà par contre une explication purement rationnelle, purement claire, n'est-ce pas ? L'homme qui vous a hébergé, ce roi qui vous a hébergé est appelé le roi pêcheur parce que, je ne répète pas, il a été blessé lors d'un combat, on ne dit pas dans quelles circonstances, entre les deux hanches.
Il ne peut plus monter à cheval, il ne peut plus chasser, donc il pêche. Faute de mieux. Voilà. La jeune fille poursuit son interrogatoire et on vient à demander à Perceval s'il a posé les bonnes questions concernant le Graal.
Donc la première intervention de la cousine