Daumal-Dietrich, une amitié au travail

Exposé de 28 minutes enregistré lors du Colloque René Daumal organisé par le CIRET (Centre International d'Etudes et de Recherches Transdisciplinaires). Frédéric Richaud évoque ici l'amitié de Luc Dietrich et René Daumal que tout semblait opposer, une amitié placée sous l'égide du "Travail" entamé auprès du maître sprituel G.I. Gurdjieff.

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Extrait de la vidéo

Donc oui, d'après la présentation, je ne suis pas vraiment un universitaire, plutôt un promencier. Peut-être, mais pour l'instant ça va aller. Si je bafouille un peu, vous m'aiderez ? Donc j'interviens sur la relation entre deux personnalités apparemment que tout oppose.

On va voir en quoi d'ailleurs René Dommal et Luc Dietrich dans le cadre du travail de Gurdjieff, et donc l'intitulé « Dommal-Dietrich, une amitié au travail ». Lorsqu'ils sont présentés l'un à l'autre, pour la première fois, c'est en novembre 1938, ça se passe chez Philippe Lavastine en présence de Mme de Saint-Laurent, Luc Dietrich et René Dommal ont peu de choses à se dire. Apparemment, tous les opposent, ce sont des personnalités complètement différentes.

Si on fait les présentations des deux personnages, d'un côté René Dommal, il a 31 ans, il est engagé sur la voie Gurdjieff depuis 8 ans, c'est un personnage rigide, c'est un personnage qui a quand même une posture assez étriquée. Depuis l'origine, même depuis ses années raimoises, c'est un personnage qui cherche par tous les moyens, et notamment par les moyens de la raison, à pénétrer les secrets de l'existence.

Il a un air de premier de la classe, Dommal, c'est un cagneux, une sorte, pour reprendre ton expression que tu as employée, c'est une sorte de mathématicien de la pensée. Depuis l'origine, donc, il a du mal à dépasser une posture purement spéculative. Il porte sur lui une sorte d'armure philosophique qui le tient un peu éloigné du monde sensible, du monde émotionnel. D'ailleurs, on se souvient, je crois que c'est publié dans la correspondance 1, à l'époque ça avait été publié par Vera Dommal, on avait un tableau des activités des membres du Grand Jeu.

Alors, il s'était noté sur différents points, activités poétiques, activités sexuelles, etc. Alors, activités poétiques de René Dommal, 20 sur 20, activités sexuelles, zéro. Donc, c'est quand même quelqu'un qui est assez éloigné du monde sensible. D'ailleurs, Jean Biesse d'Ira, Jean Biesse avait écrit à l'époque un ouvrage dans la collection Poète d'aujourd'hui.

Il avait écrit, donc c'est certainement le moins sentimental de nos écrivains, le moins érotique. Alors, bien sûr, Dommal s'est marié avec Vera. Madame Salzman est là aussi, qui tente de lui faire donner un petit peu plus de chair à ses paroles, mais la tâche reste quand même rude. Dommal a véritablement du mal à dépasser le cadre clairement spéculatif.

D'ailleurs, il l'écrira dans les premières pages du Contre-ciel. Il dira, le désapprendre à philosopher, ça ne se fait pas en un jour. Il est assez lucide. De l'autre côté, Luc Dietrich qui arrive.

Lui, il est tout nouveau dans l'enseignement. Il vient de rencontrer Philippe Lavestine et il a 25 ans. Dietrich, c'est un épouvantail, une sorte de grand gars. Il fait 1m92, complètement, on va dire, il est décharné.

Il pèse 55 kg. Il a pas ou peu de culture. Il a grandi auprès de parents qui étaient esclaves de la drogue. Ses parents sont morts d'ailleurs.

Adolescent, il a été recueilli par une patronne de maison close qui l'a initié au trafic de la drogue et un peu au milieu de la prostitution. En fait, c'est un personnage balotté par la vie. Pour reprendre une belle expression qu'il utilise, il est comme un de ces noyés qu'on pourrait croire vivants tant le courant les anime de gestes. Il est un noyé.

C'est un personnage en perdition. Alors, heureusement, il a rencontré dans les années 30, il a rencontré Lanzanel Vasto, le poète chrétien Lanzanel Vasto qui, d'une certaine façon, l'a un peu pris sous son aile. Lui a permis de plonger, en tout cas de se lancer dans une première approche d'une quête intérieure pour remettre un petit peu, on pourrait dire, d'une façon un peu triviale, les pendules à l'heure.

Il lui a fait écrire un livre qui s'appelle Le Livre des Rêves. C'est une plongée dans le monde onirique de Dietrich. Et puis, il lui a fait écrire aussi un autre livre qui s'appelle Le Bonheur des Tristes dans lequel Dietrich replonge dans son enfance. Et puis, un personnage qui ne ressemble pas, bien évidemment, à Domal.

Et là où il ne ressemble encore moins, c'est que Dietrich se vante bien volontiers d'avoir une activité sexuelle, lui, en tout cas assez développée. C'est un homme assez hanté par la femme. Il a un grand appétit. Et au point même que Gurdjieff, quelques années plus tard, pour l'aider à se débarrasser de ce penchant, lui conseillera de posséder une femme par jour.

Ce que Dietrich fera d'ailleurs avec beaucoup d'applications. J'ai retrouvé dans des carnets, alors tous les jours, il note, il y a des numéros de téléphone, avec les noms, etc. Ça donne une certaine image en même temps du personnage. Donc, il faut quand même dire que c'est un personnage en même temps qui est bousculé, qui parle beaucoup, qui a du mal véritablement à trouver sa place dans l'existence.

Donc, il faut bien imaginer que durant cette rencontre, la première rencontre, Domal se soit trouvé quand même un petit peu surpris et certainement un petit peu inquiété. Donc, d'un côté, on a, pour schématiser, un cérébral un peu guindé. Pour l'autre, une espèce d'émotionnel débraillé. Alors, il faut bien noter, certainement, que la rencontre entre les deux hommes n'est pas fortuite.

C'est Mme Salzman qui les a mis en contact, bien sûr. Elle a compris, dans ce cadre de l'éducation intégrale, bien sûr, qu'il était nécessaire de mettre en rapport ces deux tempéraments contrastés, de les faire fonctionner ensemble, au moins s'équilibrer ensemble, en les représentant comme le miroir de l'autre, finalement. D'ailleurs, Ouspensky écrira dans ses... Fragments, merci, dans l'Enseignement inconnu, l'un des traits typiques de la nature humaine est que l'homme voit toujours plus facilement les défauts des autres que les siens propres.

Donc, ça fonctionne, cette relation va fonctionner véritablement comme un miroir. Mais, pour faire une petite pause là, au milieu, pour bien comprendre cette relation quand même, ces différences, apparemment, on pourrait les considérer comme n'étant que de façade, elles ne sont que de surface. Déjà, le fait que des personnages dont le tempérament s'est contrasté se rejoignent autour d'une même pratique, ça sous-entend quand même qu'ils ont parcouru l'un et l'autre des trajets assez similaires, qu'ils se sont heurtés d'une certaine façon au même mur, ou qu'ils ont reçu de l'existence des mêmes leçons.

En fait, si on voulait détailler un petit peu leur parcours, c'est qu'ils ont chacun à leur tour et à leur façon parcouru le même chemin. Jusqu'à leur rencontre, de l'enseignement de Gurdjieff, ils n'ont fait que tâtonner, ils ont multiplié les voies et les expériences qui, plus d'une fois, ont failli les conduire à leur perte. Ils ont tous les deux, avant leur rencontre, une soif considérable de connaître, l'un avec la tête et l'autre avec le corps.

Ils ont, pour reprendre encore une jolie expression de Dietrich, ils ont envie de s'amplir l'âme de plus d'expériences possibles durant ce bref moment de vie qui nous est donné entre deux étoiles. Mais leur quête, comme je le disais, est désordonnée, elle est hasardeuse, elle est dangereuse aussi. Dommal, de son côté, usant de stupéfiants, en sachant ce qu'ils risquent. Dietrich, de son côté, se bagarrant.

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