Lecture du Mont Analogue

Exposé de 32 minutes filmé lors du Colloque René Daumal organisé par le CIRET. Jean-Yves Pouilloux tente d'analyser ici "Le Mont Analogue", oeuvre inachevée du célèbre écrivain, dans une approche tout à la fois universitaire et spirituelle.

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31:07
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Extrait de la vidéo

Je suis très heureux de prendre la parole devant vous ce soir, en l'honneur de ce centenaire extrêmement important et comme on disait ce matin, dont j'espère qu'il contribuera à étendre largement et en particulier dans les milieux académiques qui n'y sont pas extrêmement sensibles ou favorables, le travail qui peut s'engager sur l'œuvre de René Domal.

J'aurais un propos plus retenu et plus technique que ce qu'on a entendu aujourd'hui, je vous prie de m'en excuser, mais il y a un vieil adage du Talmud qui dit « Je crois que Dieu gît dans les détails » et c'est en m'occupant un peu de détails que je voudrais lire ou relire ce petit miracle un peu mystérieux et déconcertant qui s'appelle « Le Mont Analogue » et qui malheureusement, comme vous savez, est inachevé.

Je voudrais me poser la question non pas de la démarche spirituelle de Domal en tant que démarche spirituelle, mais essayer de comprendre comment ça marche ce livre, comment ça marche ce récit.

Est-ce qu'on peut décrire comment c'est fabriqué ?

Et je voudrais vous proposer pour commencer un petit récit qui n'est pas de Domal et que je qualifierais d'anecdote.

La cité est en danger, comme on dit dans ces cas-là, l'heure est grave, un tyran étranger se prépare à l'envahir, à la réduire en servitude, à supprimer la vie démocratique qui fait la force et la fierté des citoyens.

Personne apparemment n'y prête attention, bien que le danger soit aux portes de la ville, sauf un veilleur qui, exactement comme Cassandre à Troyes, appelle ses concitoyens à faire attention, à se réveiller de leur somnambulisme ordinaire et confortable.

En vain, personne ne l'écoute et ses mises en garde réelles, si je peux dire, ne sont pas entendues.

Ils changent alors brusquement de style et racontent les aventures de trois personnages, fictifs, Cérès, Languille et Lirondelle, qui voyageant ensemble se voient arrêtés par une rivière qu'il leur faut franchir.

Lirondelle traverse en volant, Languille en nageant, et Cérès, demande le public, pris, captivé par le récit, par la fable et voulant savoir la suite de l'aventure.

L'orateur à ce moment-là se met en colère, il gronde, il revient aussitôt à son sujet, la menace du tyran, et l'assistance enfin réveillée s'occupe du danger qui est aux portes de la cité.

Il aura fallu une fable pour ramener au réel une foule de somnambules, une fiction pour revenir à la vérité.

Vous aurez reconnu, je pense, la fable de La Fontaine, c'est la quatrième fable du livre 8, qui en guise de moralité, c'est beaucoup plus mal, comme je le dis, que comme c'est dans La Fontaine, donc allez lire dans La Fontaine, qui en guise de moralité a l'élégance de ne pas exempter le fabuliste de la faiblesse générale, de ne pas le placer, lui, comme fabuliste, en position de supériorité, de donneur de leçons.

Et je lis juste la morale.

Nous sommes tous d'Athènes en ce point, et moi-même, au moment que je fais cette moralité, si peau d'âne m'était comptée, j'y prendrais un plaisir extrême.

Le monde est vieux, dit-on, je le crois, cependant il le faut amuser encore comme un enfant.

Alors cette petite merveille, qui est une fable, avec une fable dans la fable, avec un narrateur qui est à la fois maître et cible du récit, parce qu'on entend bien qu'à la fin, La Fontaine est cible du récit lui-même, avec une provocation et une complicité qui sont indissociables, indiquent avec beaucoup d'esprit, me semble-t-il, toutes les complexités d'un recours à l'apologue.

Il faut consistance et cohérence du récit, il faut maîtrise du narrateur, il faut rapport au savoir et au pouvoir, et il y a un enjeu de la parole dans l'échange, il faut séduire et captiver son public, il faut affirmer la puissance du langage, il faut dire une relation à la vérité.

Ça fait beaucoup de choses dans une petite fable.

Il me semble que ces questions sont celles à l'épreuve desquelles se risque, et s'expose, je dirais, René Daumal, quand il s'aventure à écrire le Mont Analogue, et dont lui-même ne peut sortir indemne, ni probablement nous lecteurs, dès le moment que nous nous prêtons à une vraie lecture du Mont Analogue, ce qui, je pense, doit être le cas de la majorité des personnes de cette salle.

Même si ce texte est connu de tous, il me semble qu'il mérite un bref rappel.

Ce sont 53 petites pages, dans un format vraiment élégant, mais avec une typographie large, et qui, heureusement, est disponible grâce à la collection L'Imaginaire, qui propose un récit inachevé, réparti en quatre chapitres plus un inachevé, et qui n'est pas intitulé chapitre, et qui est constitué de deux ensembles discontinus.

Il y a trois chapitres d'approche, qui racontent la constitution d'un groupe, à Paris, dans un monde familier, réaliste, le quartier Mouffetard, avec une exposition, comme dans une pièce de théâtre, des différents personnages, avec les personnages et les emplois, d'ailleurs, avec la définition d'un projet complètement loufoque, improbable, qui peut sembler relever de la fantaisie romanesque la plus débridée, je le mentionne, mais par rappel, il existerait quelque part, dans le monde, une montagne, d'une hauteur extrême, qui aurait échappé à toutes les explorations.

La préparation de l'exposition, ensuite, sous la conduite d'une autorité susceptible d'assurer le rôle de passeur, au nom du savoir qui est le sien, au nom du savoir scientifique et au nom de l'indépendance d'esprit, et puis l'attente.

Puis deux chapitres, beaucoup plus brefs, qui évoquent l'arrivée ou la découverte de l'île, les commencements de l'ascension, l'apprentissage de règles nouvelles, les premières marches pour rejoindre le camp de base.

Dans le monde analogue, situé aux antipodes invisibles, commence alors un roman d'aventure, auquel s'expose un groupe contraint à faire l'épreuve d'une loi inconnue, qu'il faut découvrir, et qui est omniprésente.

Groupe qui est obligé de s'engager en novice, complet, dans un apprentissage dont chaque moment est décisif, puisque chaque erreur se paye immédiatement.

Où tout est placé sous le signe de la bête.

Puisque, je vous rappelle, il y a une mise de fond, si je peux dire, au commencement, et ensuite, il faudra la rembourser.

Dans les trois premiers chapitres, on est devant un monde qui hésite entre des blagues de potache, des amorces vives pour une suite inconnue, des épreuves saugrenues, l'ascension par l'extérieur du quatrième au cinquième étage avec une parodie de parcours montagnards sur les toits de Paris, avec des personnages tout à fait fascinants, et notamment le père Sogole.

Alors, je cite, l'anagramme était un peu enfantin, un peu prétentieux aussi, Sogole étant bien sûr le gosse, la raison, ou le discours, ou la parole, et je préférerais la parole en l'occurrence, et dont ce personnage, certaines de ses caractéristiques, évoquent inévitablement Gurdjieff, je cite, singulier mélange de vigoureuse maturité et de fraîcheur enfantine, ou bien Sogole disant, j'entrais dans un monastère, un curieux monastère, quel ou peu importe, sachez pourtant qu'il appartenait à un ordre pour le moins hérétique.

Chemin faisant, des jalons sont posés, et des questions ouvertes.

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