Une histoire du yoga : 3500 ans d’adaptation et d’évolution pour un message atemporel et universel
Si, comme l’auteur de ces lignes, vous fréquentez parfois une salle de sport, sans doute avez-vous remarqué, à l’entrée, des propositions de cours intitulés « yoga pilates », « body yoga » ou encore « yoga bikram ». Mais parmi les personnes présentes, combien savent réellement que ce mot, yoga, porte en lui plus de trente-cinq siècles d’histoire ? Une longévité dont peu de traditions spirituelles peuvent se prévaloir. Le yoga, oui. Et derrière ce mot se dessine l’Inde, civilisation-continent à la richesse prodigieuse.
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Interrogé par Frédéric Blanc, Rodolphe Milliat — yogi, philosophe, éditeur, auteur, traducteur et fin connaisseur de l’Inde — retrace ici les grandes étapes historiques que tout amateur de yoga devrait connaître : védisme, révolution shramanique, bouddhisme, hindouisme. Autant d’évolutions spirituelles et philosophiques qui ont façonné, au fil des siècles, les visages successifs du yoga.


Une odyssée qui s’étale sur plus de trente-cinq siècles, et dont les grands principes demeurent intemporels et universels : être au monde, maîtrise des pensées, l’habileté dans l’action etc.
Le yoga, la méditation, le travail sur le corps (souffle, sens, vision, mouvement, alimentation etc. ) appartiennent aux spiritualités introspectives. De tous temps (Occident chrétien et Grèce antique inclus) ces courants, essentiellement tournés vers l'intériorité, se sont heurtés aux clergés institutionnalisés. Ces ordres ont en effet toujours privilégié les cérémonies et rituels collectifs et n’ont toujours eu que peu de considérations – et encore moins de réponses – quant aux attentes individuelles de leurs fidèles (salut, délivrance).


Le yoga, dans sa forme moderne occidentale, majoritairement laïcisée et posturale (où la philosophie occupe une place marginale) demeure néanmoins un vestige – solide – de ces pratiques spirituelles.
Cet entretien répond à un besoin réel : comprendre le yoga dans sa profondeur et ses racines historiques afin qu’il ne se dissolve pas dans des effets de mode et des déclinaisons éphémères.
Car le yoga, d'hier comme d'aujourd’hui, continue d’apporter des réponses aux préoccupations humaines, qu’elles soient pour débuter un peu anecdotiques — réduire le stress, soulager des douleurs — ou plus fondamentales : la connaissance de soi.
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Voici la liste des 17 entretiens de notre collection "Yoga éternel" que nous allons mettre en ligne entre octobre 2025 et octobre 2026
Extrait de la transcription
Bonjour, nous avons aujourd'hui le grand plaisir d'accueillir Rodolphe Milliat qui a consacré sa vie à l'étude du sanskrit et des grandes traditions spirituelles de l'Inde. Il s'est particulièrement concentré sur la science du yoga qu'il s'attache à transmettre d'une manière vivante tout en respectant ses racines spirituelles. Nous allons, dans ce premier entretien, nous concentrer sur un livre, l'un des nombreux livres qu'il a écrits, une histoire du yoga que je vais présenter maintenant à l'écran. Nous évoquerons ensemble, de manière forcément partielle, cette histoire qui s'étend sur pas moins de 35 siècles.
Rodolphe, j'aimerais commencer cet entretien en vous lisant trois petits extraits issus de la littérature classique indienne antique. Ce sont peut-être les trois premières occurrences du mot yoga dans la littérature indienne, mais vous me corrigerez si je me trompe. Le premier extrait est tiré de la Katha Upanishad, qui aurait été rédigée cinq siècles avant notre ère, mais vous me corrigerez là aussi si vous avez d'autres informations. Donc, le texte de la Katha : « Une fois les cinq sens apaisés et la pensée interrompue, quand l'intellect lui-même demeure dans la quiétude, c'est alors, disent les sages, que l'on parvient au stade suprême. Cet état dans lequel l'essence demeure stable et tranquille est appelé yoga, l'union. L'attention n'y est plus distraite car le yoga est le terme et le commencement du tout. » Alors, ça c'est le 6e chapitre avec les versets 10 et 11 de la Katha Upanishad.
Oui, tout à fait. C'est une excellente définition du yoga originel. Et donc, dans cette définition, il n'est pas du tout question de posture. On verra ça plus de 1000 ans plus tard. Ce que je voudrais dire aussi, c'est que la datation actuelle de la Katha Upanishad se situerait plutôt au milieu du 3e siècle avant notre ère, aux environs de -250 avec des révisions. Maintenant, à peu près tous les anthropologues du yoga sont d'accord là-dessus.
Le deuxième extrait est tiré de la Bhagavad Gita. J'avais noté le 3e siècle avant notre ère.
Alors non plus. La rédaction terminale de la Bhagavad Gita date de notre ère, peut-être même du 4e ou 5e siècle de notre ère. Elle tombe comme un cheveu sur la soupe dans le Mahabharata. On voit bien que c'est une incision dans un grand livre qu'on appelle une épopée, le Mahabharata évidemment, dont les personnages font partie intégrante de ce qui s'y raconte.
Dire que la création de la Bhagavad Gita remonte à -500 ou -400 avant notre ère est imprécis ; il y a peut-être eu plusieurs formulations, plusieurs versions, mais celle à laquelle on a accès aujourd'hui est beaucoup plus récente.
Effectivement beaucoup plus récente que la Katha Upanishad. Et la Bhagavad Gita emploie le terme yoga. Je vais vous citer deux occurrences. La première : « Accomplis l'action en demeurant établi dans le yoga, en abandonnant tout attachement.
Demeure égal dans le succès et l'échec. Cette équanimité est appelée yoga. » Et plus loin, une définition peut-être un peu... alors je vais déjà vous reprendre celle-là.
Ça c'est le 2e chapitre, verset 48. « Samatvam yoga », c'est-à-dire l'équilibre de l'esprit.
C'est une forme d'équilibre de l'esprit. « Samatvam », c'est ça l'équilibre. « Yogate », il est dit que le yoga est l'équilibre. Oui, bien sûr, mais c'est aussi probablement très influencé par le bouddhisme et par d'autres formes de philosophie indienne.
Le second : « Le yoga est l'habileté dans l'action ». Alors, ça je l'aime beaucoup.
Selon cette définition, chaque acte de la vie quotidienne pourrait devenir un yoga.
Pour la Bhagavad Gita, c'est certain. Il y a 18 chapitres et tous les chapitres sont intitulés yoga : yoga de ceci, yoga de cela. D'autres traducteurs, au lieu d'utiliser le mot yoga, utilisent le mot union. Car on est loin tout de même de la compréhension du yoga comme ascèse. Mais ce sont aussi deux définitions tout à fait correctes du yoga.
Le troisième évidemment, on ne peut pas faire l'impasse sur les Yoga Sutras.
Patanjali ouvre ses Yoga Sutras par ces phrases très célèbres : « Le yoga est l'arrêt de l'activité automatique du mental. Alors se révèle notre centre établi en lui-même. Dans le cas contraire, il y a identification de notre centre... » Là, vous avez cité dans le premier chapitre les deuxième, troisième et quatrième sutras.
Oui et non. La Bhagavad Gita propose un yoga un petit peu particulier, extrêmement dévotionnel où tout est remis dans la dévotion envers Krishna. Aujourd'hui, on ne peut pas considérer que cette définition soit valide pour la majorité des pratiquants de yoga. Mais dans l'Antiquité, je ne suis pas sûr que cela corresponde à la notion très ascétique du yoga.
Revenons un instant sur la Katha Upanishad et sur la manière assez mystérieuse dont se termine l'extrait cité : « car le yoga est le terme et le commencement du tout. » Est-ce que cela vous inspire quelque chose ?
Oui, cela m'inspire que le yoga est d'abord la compréhension, c'est-à-dire un renouvellement complet de la conceptualisation du monde et de soi-même par rapport au monde, et en même temps sa délivrance.